‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 26 sur 79 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Les Mœurs

Nous allons étudier les jugements de Gautier sur l'Espagne.

À consulter seulement pour ce travail le Voyage de 1840, on commettrait une erreur et on se priverait de toute une source d'informations; ce serait une injustice.

Gautier, nous l’avons vu, voyagea plusieurs fois en Espagne. Dans les diverses relations qu'il a écrites, il ne s’est pas répété.

Chaque fois qu’il apprend quelques nouveautés, il nous en fait profiter. Ce qu’il n’a pas vu en 1840, il l'a vu en 1846, en 1864. Les particularités qui ont pu lui échapper à la première visite l’ont frappé plus tard. Il a noté les changements. Les études qu'il avait commencées, il les complète.

Pour éclairer notre étude, qu’il s’agisse de mœurs, d'histoire ou d'art, il faut nous servir de tout ce qu'il a écrit sur l'Espagne.

Au sujet des mœurs, essayons de réparer une injustice et de redresser un jugement véritablement erroné sur l’œuvre de Gautier. Le mot de Madame de Girardin : « Théo, il n'y a donc pas d’'Espagnols en Espagne? », a pris force de loi. Il s’est attaché à notre cher Gautier comme un habit de mascarade, Son époque l’a répété. La critique à fait de même; et les lecteurs aussi,

tant Français qu’Espagnols. C’est à travers cette vieille lunette qu'on a lu son œuvre. C'était devenu un fait acquis.

Si bien acquis que nous, qui ne sommes pas suspect d’accueillir sur Gautier des jugements tout faits, nous avons lu d’abord les voyages dans cet état d'esprit. Demandons-en pardon au bon Théo, et essayons de réparer cette injustice en priant nos lecteurs de devenir plus loyaux envers Gautier.

Au fur et à mesure que nous relisions le Voyage, nous nous étonnions. Peu à peu la vérité se faisait jour. Des Espagnols? Mais il y en a partout chez Gautier. Sans doute les trouve-t-on un peu dans les voyages de 1846 et de 186% et dans Müililona; mais si nous nous en tenions au voyage de 1840, nous les verrions de même vivre, s'amuser, danser, voyager.

Quant à savoir s’il les a dépeints tels qu’ils étaient, c’est une autre question que nous essayerons d’élucider aussi.

De Mililona, les quelques mots que nous avons à dire trouveront leur place ici, puisque dans ce roman il est exclusivement question de mœurs. |

Qui a pu donner à Gautier l’idée de Mililona ?

Son amour pour le pittoresque de la vie des majos et des majas, son goût aussi pour le romanesque d’une situation qui ne pouvait trouver son développement qu’en Espagne, et dans les conditions de vie espagnoles. Mais il est possible aussi que la création n’ait pas été spontanée chez Gautier; il m'a paru intéressant de chercher s’il y avait à cet ouvrage quelques sources autres que l'invention de notre auteur.

Mililona n’a pas paru telle qu’elle avait pris naissance dans le cerveau de Gautier.

Les feuillets 23, 24 et 25 du ms. 408 C. 1486 de Chantilly nous donnent la première esquisse du début du livre. Or, nous trouvons dans le feuillet 23 que, primitivement, l’histoire devait se passer à Grenade; je reproduis ce premier feuillet :

« Quelqu'un qui serait passé sur la Carera del Darro, à Grenade, vers midi, le dernier dimanche du mois de mai 184..., aurait entendu un vague clapotis de piano sortir d’une des maisons qui la bordent. Cette maison ainsi que la plupart de celles de Grenade étaient colorées extérieurement à la détrempe comme une décoration de théâtre : des ornements rocailles, chicorées, volutes et pots à feu se détachaient

galamment d'un fond rose où l’on avait marqué les joints des pierres par de petites raies blanches.

«Si ce passant, poussé par la curiosité, s'était approché de l'endroit d'où partait cette musique encore assez rare heureusement dans Grenade, il eût vu, à travers une grille entr'ouverte, d'abord une espèce de péristyle orné d’une mosaïque en cailloux de différentes couleurs représentant un grenadier en grande tenue et désignant de la pointe de son sabre le millésime de l’année où la maison avait été construite, — ensuite une cour intérieure — un patio — pour nous servir de l’expression propre, d’une architecture évidemment beaucoup plus ancienne.

« Le premier propriétaire, homme de bon goût, avait dû masquer par un corps de logis à la mode d'alors un vieux bâtiment que sa fortune ne lui avait point permis de rebâtir et qui lui faisait honte par sa barbarie. En effet, ce patio était entouré de sveltes colonnes de marbre blanc d’un seul morceau de la plus gracieuse proportion; leurs chapiteaux, d’un corinthien capricieux, portaient entremêlés à leurs volutes des inscriptions en lettres arabes fleuries où brillaient encore quelques restes de dorure. Sur les chapiteaux se courbaïent des arcs évidés au cœur, d’une origine incontestablement moresque, qui formaient sur les quatre faces de la cour une galerie couverte.

« Au milieu, dans un bassin bordé de vases de fleurs et de caisses d’arbustes, grésillait un mince jet d’eau qui couvrait de perles les feuilles lustrées des lauriers et des myrtes, et rythmait de sa chute intermittente les gammes du malencontreux piano.

« Une immense natte de sparterie tendue par des cordes faisait comme un plafond à ce salon extérieur... »

Mililtona ne fut pas continuée à cette époque, et l’histoire, dans l'esprit de Gautier, se transporta à Madrid.

Mais le brouillon du fragment que nous venons de citer ne fut pas perdu, et nous pouvons le dater. En effet, certaines de ces phrases qui ne devaient plus reparaître dans Mililona nous les retrouvons dans le Voyage, édition de 1843, et même dans la Revue des Deux Mondes de 1842; ce qui prouve clairement que la création de Mililona est antérieure chez Gautier à la rédaction définitive du Voyage.

Voici ces phrases :

Nous trouvons ici :

« des ornements rocailles et chicorées, volutes et pots à feu », et dans le Voyage, page 134, en parlant du pont de Tolède à Madrid : | |

« d’un mauvais goût très riche et très orné avec cassolettes, oves et chicorées »;

ici la phrase :

« Ge patio était entouré de sveltes colonnes de marbre blanc. »

C’est évidemment le patio de sa maison de Grenade que son imagination entrevoit pour le décor de sa première idée de Mililtona, car nous retrouvons dans le Voyage, page 235 :

« Cette chambre avait l'agrément de s’ouvrir sur un patio entouré de colonnes de marbre blanc coiffées de chapiteaux moresques. »

Autre preuve : nous avons vu ici la description de la mosaïque représentant un grenadier, et nous trouvons, page 136 du Voyage :

« Des petits cailloux de couleurs variées formant des dessins de

mosaïque grossière représentant tantôt des pots de fleurs, tantôt des soldats. »

Puis ici :

« Une immense natte de sparterie tendue par des cordes faisait comme un plafond »;

et dans le Voyage :

« Une immense natte de sparterie formant tendido tamisait les rayons du jour. »

C’est donc bien dans sa maison de Grenade qu’il rêve Militona. Si, plus tard, il la fait habiter Madrid, il l’emmènera tout de même en Andalousie avec son mari, et c’est sur une vue de Grenade que se fermera le livre.

Le folio 24 est un fragment du plan de Militona, bien changé lui aussi; les souvenirs de Grenade y abondent encore.

En quelques mots, il décrit un combat entre deux donneurs de sérénade :

QUan grand diable paraît au clair de lune; Don Cleto (qui deviendra

dans la rédaction définitive Don Andres), qui est brave et bien armé, prend sa guitare et chante un couplet. Combat. »

Il fait allusion à ceci dans le Voyage, page 251 :

« Autrefois deux sérénades dans la même rue ne se seraient pas supportées; le premier occupant prétendait rester seul et défendait à toute autre guitare que la sienne de bourdonner dans la rue. Les prétentions se soutenaient à la pointe de l'épée ou au couteau. »

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Il y revient dans Émaux et Camées, page 60 :

« Je défends à toute guitare

« De bourdonner aux alentours.

« La rue est à moi, je la barre

« Pour y chanter seul mes amours. »

Cette jolie Militona ne ressemblerait-elle pas à la morisque pour laquelle Gautier faisait des vers dans l’Alhambra?

Militona, on le sait, raconte l’aventure d’une charmante et pure manola, qu'un jeune seigneur madrilène préfère à de riches et fades amours, et qu’il arrache aux fureurs jalouses du torero Juancho.

Ces histoires de manolas — dont le type avait d’ailleurs à peu près disparu à l'époque de Gautier —, avec les accompagnements d’œillades et de poignards dans les jarretières, ont toujours agacé les Espagnols. Rendons à Gautier cette justice qu'il n’a rien exagéré dans son récit. Il a tracé de ses héros — Juancho, Militona, Andres — des portraits sympathiques et véritables.

Dans le Carlas Españolas de 1832 nous trouvons un poème de Mesonero intitulé : El paseo de Juana.

Gautier a-t-il eu ce poème sous les yeux? Tout porte à le croire, car nous y retrouvons bien des données de Mililona; cependant on n’est jamais trop prudent dans ces sortes de questions; reportons-nous-en aux textes.

Voici l'escalier de Mesonero (1) :

« Una escalera de torre no es mas peligrosa ni alta

que la que el pobre cadete tuvo que subir tras Juana. »

« Un escalier de tour n’est ni plus dangereux ni plus haut que celui que le pauvre Cadet eut à monter derrière Juana. »

Et voici celui de Gautier :

« Si vous ne craignez pas de vous engager avec nous dans cel escalier aux marches calleuses, à la rampe miroitée, nous y suivrons Militona qui monte en sautillant les degrés rompus. »

(x) Notons, en passant, que Mesonero s’excusera plus tard de la liberté de ce poème, disant que ces vers, bien que parus en 1832, avaient été écrits en 1824, alors que l’auteur n'avait que vingt ans,

Voici la vieille de Mesonero :

. una vieja, de eslas viejas que su oficio Ulevan pintado en la cara. »

« Une vieille crasseuse et aux vêtements rapiécés, de ces vieilles qui portent leur métier peint sur la figure. »

Et celle de Gautier :

« Cette vénérable créature appartenait à cette espèce de femmes qu’on appelle en Espagne la tia Pelona, la tia Blasia, selon leur nom, comme on dit ici la Mère Michel; sa face large épatée aurait été des plus communes si deux yeux charbonnés et entourés d’une large auréole de bistre et deux pinceaux de moustache obombrant la commissure des lèvres n’eussent relevé cette trivialité par un certain air sauvage et féroce digne des duègnes du bon temps. »

Et voici dans Mesonero la description de la chambre de

Juana :

« Erase un cuarto pequeño, las paredes sombreadas, las bovedillas mugrientas, una mesila de pino.

un San Anlonio de talla, y a su lado en simetria dos tiestecitos de albaca, un espejo sin azogue, del dos de Mayo una estampa, y un pandero en una esquina, en frente de una guilara. »

« C'était une petite chambre aux murs noircis, les solins crasseux:; une petite table en bois de pin, un saint Antoine en bois sculpté, et de chaque côté, symétriquement, deux pelits pots de basilic, un miroir sans tain, une gravure du 2 Mai, un tambour de basque dans un coin, en face d’une guitare. »

Et celle de Militona dans Gautier :

« Une simple couche de chaux remplaçait sur la muraille le papier et la tenture; un miroir dont l'élamage rayé ne reflétait que fort imparfaitement la charmante figure qui le consultait; une statuette en plâtre de saint Antoine accompagné de deux vases de verre bleu contenant des fleurs artificielles, une table de sapin, deux chaises. N'oublions pas quelques images de Notre-Dame et des Saints peintes et dorées sur verre avec une naïveté byzantine ou russe, une gravure

du Deux-Maï... plus un tambour de basque faisant pendant à une guitare... » (Miltona, p. 53).

L'imitation est manifeste; les Espagnols seraient malvenus d’accuser Gautier d’inexactitude. Notre bon Théo a pris son bien où il le trouvait, comme Shakespeare et comme Molière; ne le lui reprochons pas trop et n’insistons pas. Il a voulu peindre les mœurs — qui allaient disparaître — d’un Madrid qu'il avait aimé, et que d’autres avaient aimé avant lui.

La loyauté de l’esprit critique nous oblige encore à une petite remarque.

Fontaney, pendant son voyage en Espagne, avait assisté le 5 juin 1831 à la course royale d’Aranjuez; dans le récit de cette corrida nous trouvons cette phrase : il parle de sa voisine :

« C'était une jolie manola, une toute jeune fille fort brune aux yeux

noirs et chargés de vapeur auprès de laquelle m'avait placé le numéro de mon billet, au premier rang des gradus cubiertas (1). »

Or, dans Militona, le héros, Don Andres, suit à la corrida une jeune manola dont la beauté l’a séduit, et nous trouvons ce passage :

« Le hasard par une galanterie de bon goût avait distribué les numé-

ros des stalles de façon que Don Andres se trouvait assis précisément à côté de la jeune manola (2). »

Tout cela en effet n’est que jeu du hasard, même, peut-être, cette rencontre d'idées entre deux voyageurs; d’ailleurs qu’importe? Et que sont ces quelques phrases à côté de toute une œuvre? Mililona va singulièrement nous aider à prouver que Gautier a vu les Espagnols.

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