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LE CARACTÈRE ESPAGNOL

Le caractère espagnol est fatalement complexe : il n’y a pas une Espagne, il y a plusieurs Espagnes.

Peut-il exister, entre deux hommes, plus de différence qu'il y à entre un Asturien des Monts Cantabres ou un Galicien farouche, et un Andalou de Malaga ou de Cadix? à

Je ne parle pas des Provinces, le peuple basque étant différent de tous les autres.

L'histoire a forgé en Espagne une nation étrange. Il est bien rare qu’une race soit restée pure, et tous les pays ont plus ou moins connu les invasions; mais aucun n’a vu passer de telles rafales.

Depuis la race ancienne — la race basque très probablement — qui a peuplé toute l’Ibérie, que d’apports successifs! Les Phéniciens, les Carthaginoiïs, les Romaïns, les Vandales, les Goths; les Arabes, chaque vague a laissé une trace particulière. Cependant les deux couches principales semblent bien être l’ibère et l’arabe.

(1) Mesonero, Panorama Mair., p. 42 : « Mœurs indécises, ni tout à fait originales, ni tout à fait imitées, ni vieilles ni jeunes, ni bonnes ni mauvaises, ni sérieuses ni burlesques; ce mélange de nos propres goûts avec les goûts pris à l'étranger, ce raffinement de luxe au côté de la plus épouvantable misère, cette inconstance d’idées qui nous fait abandonner aujourd’hui le projet d'hier, et défaire ce qui est fait seulement parce que cela existe. »

Dans la suite des âges ces deux caractères s’accuseront, et nous nous trouverons en présence de deux types d’Espagnols : celui qui résiste à l’Arabe; celui qui s’est fondu avec lui.

Mais là encore que de subdivisions! Si nous traversons les différentes provinces d’Espagne, que d’étonnements! Les climats si heurtés, les conditions de vie si particulières, rendent les hommes bien dissemblables.

L'intellectuelle et vaillante Catalogne nous donne l’exemple d'une vie ardente mais volontaire, obéissant aux ordres du cerveau, s’imprégnant des recherches du modernisme, toujours en effort, toujours en mouvement. Penseurs, marchands, industriels, ces hommes sont des Catalans. En vérité, pas plus chez eux que chez les Basques, nous ne trouvons la véritable âme espagnole.

Les Galiciens, vaillants aussi, actifs, robustes, ont souvent le regard tourné vers la mer, cette mer du Nord qui mène vers des races totalement étrangères.

Les vrais Espagnols sans doute sont les Castillans et les Andalous, et plus que tous peut-être, les Aragonais.

Mais quel fossé sépare les Andalous des autres! ils-le sentent gt ne sympathisent pas : « Nos, Andaluces, lengamos corazôn ; los Madrilenos, no : Nous, Andalous, nous avons un cœur; les Madrilènes, non. »

Les Castillans, au contraire, reprochent aux Andalous leurs hyperboles.

Ces Andalous même ne se ressemblent pas tous. Le pétulant et le libre Sévillan est différent du fantasque Valancian, dont la joie est intermittente. Le Valancian s'amuse, rêve « à la luna de Valencia », mais il travaille; le Sévillan rit et fait travailler les autres.

L’aimable et poétique insouciance des Grenadins, leur courtoisie tout arabe, leur sourire rêveur, sont loin de la lourde paresse des Murciens qui ne se réveillent de leur nuit ou de leur sieste que pour fumer ou manger des sucreries. Le silence de Cordoue annonce-t-il la bruyante turbulence de Malaga ou de Cadix?

Qu'il est difficile, au milieu de tous ces contrastes, de se faire une idée de l’âme espagnole! Gautier, comme tous les voyageurs, l’a bien senti; il est resté très circonspect dans ses

jugements parce qu'il voulait être vrai, ne pas dire de sottises, et ne blesser personne.

Il s’est bien aperçu que les travailleurs : domestiques, journaliers, venaient des montagnes cantabres, et les toreros d'Andalousie; mais il ne s’est pas trop avancé à hasarder des opinions peu sûres.

Ce n’est point, de sa part, manque d'intérêt ni d'attention, mais impossibilité d’être absolument juste.

La neige et le vent glacial alternant avec le soleil de flamme, c’est le climat d’Espagne : telle est l’âme espagnole.

Gautier est resté six mois en Espagne lors de son premier voyage; il y retourna plusieurs semaines à deux reprises; c'était assez pour avoir une idée d'ensemble, mais non pour s'identifier suffisamment avec un peuple et juger à coup sûr.

Swinburne, qui fit en Espagne un long voyage et qui apportait à toute étude un sérieux flegmatique, reconnaît n'avoir pu pénétrer l’âme espagnole :

« S'il me fallait peindre les Espagnols d’après les différentes esquisses qui m'ont été données par eux-mêmes, chaque- province de ce

royaume serait tantôt un paradis, tantôt un pandemonium, le séjour des bienheureux et la demeure des mauvais esprits (1). »

Jorge Borrow, qui passa plusieurs années en Espagne et qui se plaçait au point de vue social, est plus pénétrant.

Divers Espagnols m'ont dit que Borrow avait été meilleur juge que Gautier. Plus profond, à coup sûr. Mais si l’on ne connaissait pas les Espagnols, on se ferait d'eux, à travers Borrow, une étrange idée, et peu flatteuse.

Si Gautier les a moins vus en sociologue, il reconnaît pourtant leurs qualités primordiales.

Si, non content de notre expérience personnelle, qui ne peut nous donner qu’une impression d'actualité, nous nous en rap- portons à l’histoire, aux livres, aux journaux du temps, nous voyons que Gautier n’a pas été si aveugle.

Que nous prenions Las Escenas où El Panorama Matrilense de Mesonero, ou les Scènes Andalouses de Serafin Calderon ou les études plus récentes de Pedro de Madrazo, de tant d’au-

(1) Swinburne, Voyage en Espagne, p.459.

tres, nous y trouverons, comme chez Gautier, le Castillan

«au masque assez court, au front bas, aux yeux noirs et profonds, à la physionomie forte, triste et sérieuse (1) »,

ou l’Andalou pétulant et joyeux, dont il ne cesse de louer la gaieté à Séville ou à Grenade.

Cependant, au milieu de tant de diversités et de contrastes, l'observateur attentif finit par trouver des ressemblances. Il y a tout de même, au-dessus de ces multiples âmes espagnoles, l'âme espagnole. Gautier l’a rencontrée. Son cœur ardent, avide des sensations et des beautés, a reconnu ce cœur espagnol si plein de vie, de ressort, de courage et de virilité. Son « No imporla » n’est pas le « mektoub » des Arabes.

Cette « heureuse, spirituelle et profonde Espagne », nous dit Charles de Mazade (2), est le pays des caractères inoubliables et passionnants.

Essayons avec Gautier de démêler dans cette fière familiarité, ce brillant sérieux, cet enthousiasme sensé, cet héroïsme résigné, quelques caractères communs à toute l'Espagne. L'histoire, si longtemps troublée, a tout de même, depuis le X V° siècle, réuni à peu près toute l'Espagne dans la même pensée. Tous les Espagnols ont suivi en songe Colomb dans sa marche aventurière, ils ont tous attendu l’arrivée des galions chargés d’or. Ils ont tous souffert de l’abominable Inquisition.

Edgard Quinet a dit que l’Inquisition avait rendu à l’Espagne le terrible service de la délivrer de la peur: il ne reste plus rien à craindre, en effet, pour ceux qui ont connu la fanatique tyrannie des prêtres qui torturaient les gens soi-disant pour sauver leur âme.

Tous les Espagnols ont lu Don Quijote, à sa suite ils ont poursuivi l’irréalisable chimère de la beauté et de l'illusion. Mais aussi ils ont tous ri avec Sancho Pancha. Ils se sont tous penchés avec des larmes sur l’Armada qu'engloutissaient les flots. Ils se sont tous réveillés pour repousser l’envahisseur étranger.

Tout cela constitue un fonds commun, bâti de riches maté-

(1) Gautier, Quand on voyage, p. 322.

(2) Gh. de Mazade, Revue des Deux Mondes, 15 avril 1850.

riaux. C’est un ciment pétri de sang et de larmes, d’exaltation et de souffrance, qui lie les hommes, quelles que puissent être les différences qui existent entre eux.

Ainsi il y a une âme espagnole, bien particulière, bien différente même des autres âmes latines. Nous avons toujours protesté contre cette appellation de Latins donnés aux Espagnols. Quel rapport y a-t-il entre la grave loyauté espagnole et l’aimable astuce italienne? entre sa tumultueuse mélancolie et le clair esprit français?

L'âme espagnole, ibère et arabe, une peut ressembler à aucune autre.

Ce qui frappe d’abord Gautier, c’est, sous la fierté et la morgue apparentes, l’amabilité, la bonne humeur des Espagnols. La fierté castillane est célèbre. C’est une grande dignité d’allure et de pensée; il n'y a pas entre les classes de la société de fossés psychologiques et sociaux. Le mendiant ne se croit pas, devant Dieu, inférieur au grand seigneur :

« Je ne me suis guère aperçu de la morgue des Espagnols; rien n’est trompeur comme les réputations que l'on fait aux individus et aux peuples. Je les ai trouvés au contraire d'une simplicité et d'une bonhommie extrêmes : l'Espagne est le vrai pays de l'égalité, sinon dans les mots, du moins dans les faits. Le dernier mendiant allume

son papelito au puro du grand seigneur qui le laisse faire sans la moindre affectation de condescendance (1). »

Gautier raconte à ce sujet une bien jolie anecdote. Un soir qu'il était invité à une tertulia chez des amis grenadins, la société eut tout à coup envie de danser. Mais les cavaliers manquent. Va-t-on supprimer le plaisir que l'on souhaite? Non pas. On appelle tout bonnement le jardinier et un domestique. Très simplement ils font leur entrée dans le patio, et sans la moindre gêne vont inviter les grandes dames, qui ‘trouvent tout naturel de danser avec eux. Notre idéal démocratique, dit Gautier, est loin d’avoir cette absence de morgue. Cent ans se sont passés, et nous n'avons rien gagné sur ce point.

Cette sérieuse fierté, qui n’est ni du sot orgueil, ni de la présomption, repose, dit Quinet, sur la « conscience d’un

(1) Voyage, p. 285.

droit indestructible (1) ». c’est ce qui donne au plus pauvre Espagnol cette noblesse d’attitude, cette assurance dans les manières et dans la parole qui étonnent l'étranger. Les paysans, les bergers, s’abordent en se traitant de « caballeros ». La politesse s'exerce dans tous les sens de la société. Si le valet est poli envers son maître, les riches sont parfaitement courtois envers les domestiques :

« Les servantes et les domestiques sont traitées avec une douceur

familière bien différente de notre politesse affectée qui semble à chaque mot leur rappeler l'infériorité de leur position (2). »

La fierté, la froideur, la réserve des Espagnols, ne sont qu’apparentes. Ils s’en servent un peu pour se défendre contre l'étranger, auquel ïls se livrent difficilement. Borrow prétend qu’on peut rester un demi-siècle avec un Espagnol sans qu'il parle avec vous. C’est une exagération. Il ne fait pas les premiers pas. Vous êtes l'inconnu qui passe: il est indifférent. Mais si vous l’appelez à votre aide, il répond toujours. Si vous lui demandez un service, il ne refusera jamais. Son accueil est on ne peut plus cordial, franc et aimable, dit Gautier (3), et dès que l’on vous connaît un peu, vous êtes adopté (4). Dans la diligence qui va vers Grenade il meurt de faim. On approche del Puerto de los Perros, pays sauvage où l’on ne saurait acheter à manger. Une obligeante dame qui voyage avec lui offre à notre affamé du jambon et du pain: avec quelle ardeur il lui rend grâces!

Cette familiarité, cette amabilité, s’accompagnent d’une bonne humeur qui ravit l'étranger souvent mélancolique et morose :

« Quand une fois la première glace est rompue, les Espagnols sont

d’une gaieté enfantine et naïve, d’un charme extrême. Un rien les fait rire aux larmes (5). »

Il est vrai que la gaieté des Espagnols est merveilleuse. D'autant plus merveilleuse qu’elle suit ou précède des moments de silence sauvage. Mais que l'esprit se détende, qu’une occasion d’être heureux se présente, tous les soucis s’oublient comme par enchantement.

(1) Quinet, Vacances en Espagne, p. 127.

(2) (3) (4) (5) Voyage, pp. 286, 247, 228, 231. \

Cf. p. 262

Cf. p. 263

Cf. p. 327. — PLAINE DU TAGE

LES MOURS 209

Gautier nous parle d’une troupe de soldats qu’il rencontre en allant vers Grenade: ils sont mal vêtus, entassés, malgré une insupportable chaleur, dans une voiture incommode, ils ont faim. Mais la bonne humeur l'emporte : leur sobriété, leur patience, leur endurance à la fatigue, tiennent du prodige (1).

Les petits ennuis de l’existence, qui prennent vite, chez d’autres peuples, de ridicules proportions, sont supportés en Espagne le sourire aux lèvres. Gautier nous raconte la dernière journée des corridas données à Madrid lors des mariages royaux en 1846. Il se mit à pleuvoir; la pluie n’interrompt pas une course; on ouvre des parapluies :

« La bonne humeur du peuple ne s'était pas altérée un instant : et se traduisait en plaisanteries de toutes sortes. Une personne que les

parapluies des gens placés devant elle empêchaient devoir, demandait à un voisin mieux situé : Que se passe-t-il? (2) »

« Les Espagnols se livrent au plaisir, dit notre voyageur, avec une franchise, un abandon et un entrain admirables (3). »

Que de fois, pendant ses voyages, Gautier notera la gaieté des foules, les interpellations comiques, familières au génie espagnol, le bourdonnement joyeux qui s'élève au-dessus de Séville, la vie mouvante qui circule sur les promenades, les apostrophes, les plaisanteries, les cris et les rires! Nous rencontrons encore cette folie fréquente et communicative. Puis soudain tout cela s'éteint. L'Espagnol revient à son calme apparent, et ce changement subit étonne grandement l’étranger.

Et voilà qu’apparaît un autre trait bien caractéristique de l’âme espagnole : sa philosophique indolence.

Les Espagnols ne sont jamais pressés. Gautier s’en est plaint quelquefois, surtout lorsque, aiguillonné par sa curiosité de voyageur, il voulait visiter un musée, un monument, et trouvait porte close, comme à l’Alcazar de Tolède ou à la synagogue.

Mais aussi combien lui plaisent ces foules que n’ont pas

(1) Voyage, p.216.

(2) Loin de Paris, p. 209.

(3) Voyage, p. 308.

l'air de tourmenter la fièvre et le dévorant besoin d'activité qui aiguillonnent sans cesse les Parisiens et les Londoniens! Il aime ces flâneurs, ces promeneurs, qui ont le temps de vivre.

C’est à Grenade surtout qu'il a été charmé par l’heureuse indolence des habitants. Les dames chez lesquelles on est reçu le soir, il faut leur rendre visite le matin sous peine d’impolitesse.

Écoutons un Espagnol de l’époque de Gautier, averti, intelligent, nous parler de cette soi-disant paresse si chère au bon Théo, qui n’eut plus jamais, de toute sa vie, le temps d’être paresseux. Mesonero va s'expliquer sur ce reproche, auquel, on le sent, il est assez sensible.

L’Espagnol n’est pas ambitieux; par conséquent il ne travaillera pas pour obtenir la gloire, les honneurs ou la fortune.

Par le fait’ du climat et de la longue discipline imposée par un rigoureux catholicisme, il y a dans toute âme espagnole un ascétisme qui met un frein aux désirs du cœur. Même en amour, l'Espagnol est sobre. Les travaux de l’amoureuse recherche ne le font pas souvent sortir de son calme; l’espoir d’une conquête ne lui fera pas abandonner son rêve paisible. L'Espagnol a le mépris des illusions du monde. Son regard traverse les immenses plateaux nus de Castille ou les sévères vallées de l’Aragon, ou bien se perd sur les hautes cimes de l’Andalousie. Il voit plus loin.

Il se trouve heureux de peu de chose : « Tengo lo que me basla : J'ai ce qui me suffit. » Pourquoi donc se donnerait-il de la peine pour acquérir ce qui lui semble inutile ?

Si cette paresse nous choque un peu, combien semblent ridicules à l'Espagnol nos vaines agitations!

«No importa », dit l'Espagnol, et il philosophe :

« Labor de negro no cuenta nada, . después la noche viene el dia,

vien muerte tan escondida que no lo sienta venir... (1) »

La modération, la dédaigneuse indolence de l’hidalgo cas- (1) Ms. 383 fonds espagnol, Bibl. nat. : « Un labeur de nègre ne sert à

rien; après la nuit vient le jour, ct vient la mort si cachée qu’on ne la sent pas venir. »

LES MOŒURS 211

tillan n’est pas de la paresse : c’est la sagesse même qui permet de passer cette vie sans la compliquer. Quelle leçon! Gautier l’a bien comprise, et ce n’est pas sans une profonde nostalgie qu’il comparera cette conception de l'existence avec la nôtre :

« [ls ont le temps de vivre, et nous ne pouvons guère en dire autant (1). »

Aussi quel calme heureux sur les figures! dit-il. Comme il aime cette oisiveté charmante, pendant laquelle on a le temps de penser, de rêver, de voir couler les heures!

Personne ne pense à gagner de l’argent. D'ailleurs, Gautier dit avec raison qu’à cette époque presque toutes les carrières étaient fermées aux jeunes gens. Le paysan travaille peu, car il se nourrit de peu. La sobriété des Espagnols est légendaire. Gautier nous le répétera chaque fois que lui, Français, aura faim. Sobriété qui tient à leur constitution physique et à leurs aliments qui sont très nourrissants. Pourvu que l’on ne meure pas de faim, cela suffit. Il est bien plus agréable de « lomar el sol » que de se donner du mouvement inutile.

Les jeunes gens de bonne famille ne peuvent entrer, nous dit Gautier, que dans la carrière des armes. Mais le plus souvent ils ne sont pas payés : il vaut donc mieux ne rien faire.

Gautier fait encore cette remarque : l’ouvrier gagnera quelques réaux, mais quand il les aura, il s’arrêtera bien vite de travailler pour aller ASPEUAOR à danser avec de jolies filles, ce qu'il a gagné.

Quant au travail en soi, il ne faut pas l’invoquer aux yeux des Espagnols. Mesonero, que nous citions tout à l’heure, dit que ce n’est pas une conception de l’âme espagnole. La loi du travail n'existe pas. Le laboureur, le journalier, le mar- - chand, l’auteur, l’avocat, le médecin, ne font que le strict nécessaire et ne voient pas plus loin; ils répètent eux aussi : « Tengo lo que me basta. » Gautier a très bien saisi cette nuance :

« Pour les Espagnols, dit-il, le travail est humiliant et indigne d’un homme libre... ils ne conçoivent pas que l’on travaille d’abord

; 2h THÉOPHILE GAUTIER ET L ESPAGNE

pour se reposer ensuite. Ils aiment beaucoup mieux faire l'inverse, ce qui me paraît effectivement plus sage (1). »

Les plaisirs trop difficiles à atteindre, dit-il, ne sont pas pour eux des plaisirs. Aucun ne vaut la peine que l’on travaille trop pour l'obtenir. Qu'elle est heureuse la vie conçue sur ce plan! vie toute de loisirs, partagée entre la promenade, la sieste, la musique et la danse (2).

Pour Gautier cette indolence n’est pas un défaut. C’est l’aimable et sagace philosophie qui n’altère pas inutilement la marche des jours. C’est le ciel presque toujours pur des paysages espagnols.

Pourtant quelquefois la tempête éclate, et cette clarté se trouble.

Royaume du contraste et de l’imprévu, l'Espagne a pétri ses fils à son image. Cette royale indifférence se laisse soudain entamer; nous nous trouvons alors en face du fonds même de l’âme espagnole : l’exaltation soudaine, la faculté de souffrance, le besoin d’aventures.

Sancho Pança s'éloigne, et Don Quijote apparaît :

« C’est l'Espagne si fervente et si hautaine qui s’étourdit de son incurable désespoir, de ses angoisses et de ses terreurs d'âme, au claquement des castagnettes, au rythme de ses chansons et de ses

danses, aux jeux sanglants de ses arènes qui lui font oublier un moment son long songe de feu et de cendres (3). »

Plus que sa fierté, son amabilité et sa joie, plus que son indolence hautaine et sa sobriété, plus que sa tranquillité rêveuse, voilà le vrai fonds de l’âme espagnole : la sombre passion, la farouche exaltation sévère et ardente, le feu intérieur, feu glacé et dévorant qui saisit tout à coup ce pauvre cœur qu’on avait cru si sage.

Agenouillé devant Dieu, croyant de. que le paradis lui appartiendra tout entier, courbé sous un rêve insensé, torturé par l’amour ou la jalousie, emporté par la folie de l'illusion, brisé par la faillite d’espoirs qu’il avait crus triomphants,

(x) Voyage, p. 284.

(2) Ibid. ,"p. 285.

(3) Henri de Régnier, Revue des Deux Mondes, 1'* novembre 1933.

voilà le vrai cœur espagnol qui meurt d’un parfum trop lourd de jasmin ou d’un sourire perdu. Comment l'oublier quand on l’a une fois rencontré? Comment se soustraire à cette flamme douloureuse qui illumine et dévaste?

Cette grandeur démesurée de la souffrance espagnole que Cervantès a immortalisée, nous la trouvons sur la face exsangue des Christ d'Espagne, dans le regard exalté des hommes, dans les prières des femmes, dans la chute soudaine d’une voix qui parlait, tranquille, dans les vers des poètes et les tableaux des peintres.

Gautier ne pouvait y demeurer indifférent; il faut avouer pourtant que c’est le trait du caractère espagnol dont il parle le moins. Tout le joyeux pittoresque l’attirait plus que le drame qu’il a seulement soupçonné dans les yeux sombres des gens qu'il rencontrait. [l serait plus exact de dire que, l’ayant compris, il ne s’y est pas attardé.

Pourtant il a bien saisi la folle grandeur de Don Quijote. Traversant la Sierra Morena, il salue la grande ombre douloureuse, il reconnaît que l’œuvre de Cervantès est profondément nationale, joignant

« l’exaltation chevaleresque, l'esprit aventureux à un grand bon sens pratique (x) ».

Ce qu'il n’a pas senti, c’est l’effroyable faculté de souffrance de l'Espagnol. Souffrance sans mesure. Sans doute la raison de cette souffrance est que l'Espagnol ne craint pas la mort. La mort ne lui apparaît donc pas comme l’effroi final devant lequel toute douleur est relative; le cœur qui ne craint pas la mort, s’il est solide, se trouve par cela même en face de la souffrance avec toutes ses forces vives. Rien ne peut l’atténuer

puisqu'elle atteint l'absolu. Elle ne se pare d'aucun halo spirituel, d'aucune philosophie consolante.

Gautier, à l’époque de son premier voyage, trop jeune ou trop heureux, est passé à côté de cette douleur sans la pénétrer. Peu de voyageurs en Espagne l'ont comprise d’ailleurs; je ne vois guère que Barrès qui en ait saisi l’immensité et Paul de Saint-Victor (2).

(1) Voyage, p. 225.

(2) Paul de Saint-Victor, Hommes et dieux, p. h43,

Ce que Gautier a mieux compris, c’est le besoin d'aventures des Espagnols. Don Quijote, dit-il, est le type de ces ardents aventuriers qui furent capables de gagner un monde et de le perdre. Besoin qui explique les courses de taureaux, les fêtes folles, l’indulgence pour les bandits.

Pour définir, dans Mililona, l'attitude de Don Andres, Gautier dit :

« L'ancien esprit d'aventure espagnol se réveillait en lui. »

C'est ce même esprit qui excuse l'existence sociale des brigands et l'espèce de tendresse clémente que le peuple professe à leur endroit. On se gare des bandits, plus comme d’un danger naturel : incendie, tempête, catastrophe, que d’une méchanceté humaine. Dans l’imagination impressionnable des Espagnols, les brigands passent facilement pour des héros; on aime en eux « le mépris de la mort, l'audace, le sang-froid, la détermination, l'adresse et la force (1) ».

C'est le besoin d'aventures qui arme le cœur des toreros, leur faisant courir froidement un danger grave, qui, ajoutant du merveilleux au péril, le pare et l’exalte.

C’est peut-être au long séjour des Arabes que l’on doit éd amour pour les exploits chevaleresques. Gautier n'oublie pas de saluer d’un long regard ces grands paysages tolédans ou cordobans où les émirs et les seigneurs castillans venaient disputer des tournois magnifiques et dangereux.

À la faveur des guerres et des révolutions, la vie, même au temps de Gautier, était restée assez tumultueuse, et l'Espagnol n’avait pas grand effort à faire pour redevenir aventureux. Les voyages, nous dit Théo, étaient encore à cette époque une difficulté. Les Espagnols aimaient cette difficulté et retrouvaient, pour la vaincre, leur âme véritable :

« Les Espagnols reprennent leur originalité en voyage dans les basards de l'aventure, les fatigues et les périls mêmes (2). »

Sous l’exquise courtoisie, apparaît vite la soudaine exaltation. Gautier nous raconte qu’à Grenade et ailleurs, les don-

(r) et (2) Voyage, pp. 338, 300.

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neurs de sérénade en venaient vite aux mains et au couteau, s’ils ne trouvaient pas la place libre (1).

Cet excès dans les manifestations, il le note à plusieurs reprises; il parle de cette emphase un peu fanfaronne qui n’est point un mensonge,' mais le reflet de pensées souvent passionnées.

Il relate en s’amusant une scène dont il fut le témoin à Séville. Sur le bateau à bord duquel il s’embarquait, partaient aussi des soldats pour Cadix. Il fut effrayé par les hurlements des femmes qui les accompagnaient; chagrin violent des deux côtés qui semblait ne pas devoir finir. Quelques moments après, les soldats riaient de bon cœur des facéties d’un comédien (2). Tout cet excès de sensations, cette puissance d’émotions se traduit quelquefois, hélas! en Espagne par la violence qui va jusqu’à la cruauté.

Nous avons dit, parlant de la guerre de Napoléon, jusqu'à quels raffinements de férocité s'étaient portés les Espagnols. C’est un trait incontestable de leur caractère. Gautier ne pouvait le passer sous silence; non qu’il s’en effraie ou qu’il s’étonne particulièrement.

La première fois qu’il assiste à une course de taureaux, il est choqué par le plaisir que les femmes prennent à ce divertissement sanglant. Mais il ne leur en fait pas grief. Alors que Custine dit qu'on ne peut plus aimer une Espagnole après avoir vu les femmes sourire à l’agonie des hommes et des bêtes, Gautier les absout tout de suite.

Mais il lui faut bien reconnaître que les Espagnols ont le geste prompt. Sous le coup d’une émotion née soit d’un outrage, d’une contrariété, d’un ressentiment-ou d’un enthousiasme, l'Espagnol n’est plus maître de ses passions. Comme son courage est sans bornes, il devient redoutable, et la cruauté suit vite la colère.

Gaultier apprit à Madrid un fait qui venait de se passer près d’'Aranda. Balmaseda avait surpris un village; quand il en fut maître, il « s’amusa à casser les dents à l’Ayutamiento et à l’Alcade, puis il fit clouer des fers à cheval aux pieds et aux mains du curé ». Notre bon Théo est un peu révolté,

(1) et (2) Voyage, pp. 251, 228,

Mais le calme avec lequel on lui raconte l’aventure lui en impose.

Il passe, sans peur, mais avec un léger sentiment de recul, sur les chemins où les nombreuses croix témoignent de la fréquence des assassinats. Les mêmes chemins où Jorge Borrow a entendu parler de l’atroce soif des bandits qui s’abreuvaient du vin dans lequel ils avaient trempé les mains sanglantes de leurs victimes.

On tuait beaucoup en Espagne, et très facilement; le vers de Victor Hugo :

« Le meurtre est entre nous affaire de famille »,

est peut-être un peu ridicule, mais il a du vrai. On parle vite du couteau, et la navaja qui, fermée, orne bien des ceintures, . déploie vite son éclair au soleil.

On en offrit à Gautier à Santa-Cruz et à Albacete. Il cite quelques inscriptions gravées sur des navajas; en voici quelques autres :

« No me saques sin razôn, ‘ no me embaines sin honor (1). »

« Soy defensora de mi dueño sola y viva Soy defensora del honor de mi dueño (2). »

Gautier raconte que les marchands de Santa-Cruz voulaient absolument lui en vendre; il est amusant de constater que, à la même époque, même aventure est arrivée en France, dans la ville de Châtellerault, à Mesonero : |

« Al atravesar la ciudad de Châtellerault, acaso hubiera esperimentado nada grata sorpresa al ver abalanzarse à los estribos del coche multilud de hombres, mujeres y niños que introducen por sus ventanas., cual una afinida navaja, cual un agudo puñal, aquel un corta-plumas de veinte hojas, este unas enormes tijeras (3). »

(x) Ne me sors pas sans raison, ne me rengaine pas sans honneur. »

(2) « Je défends mon maître seule et vive. Je défends l'honneur de mon maître. »

(3) Mesonero, Recuerdos de viaje : « En traversant la ville de Châtellerault, peut-être aurai-je éprouvé une surprise peu agréable à voir se lancer sur les marche-picds de la voiture une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants qui introduisaient par ses fenêtres, les uns un couteau afilé, les autres un poignard pointu, celui-ci un canif de vingt lames, celui-là d'énormes ciseaux. » ,

Mais si Mesonero était sincère, il aurait dû avouer qu’il y avait à Châtellerault plus de canifs que de navajas.

Babeau, dans ses Voyageurs en France, raconte qu’ « une certaine madame Gautier, la femme d’un secrétaire d’intendant, eut les fenêtres de sa voiture si bien assaillies à Châtellerault par ses vendeurs de couteaux, qu’elle prit peur, puis rit (1) ».

Chez ces Espagnols si passionnés, tout en contrastes, une particularité frappe encore le voyageur; nous avons dit que les Universités étaient bien déchues au temps de Gautier; mais elles furent puissantes et nombreuses, et ce serait une erreur de croire que les Espagnols étaient ignorants.

Sans doute cette confiance en la valeur absolue de tout ce qui est l'Espagne, cette instinctive méfiance naturelle les enferme dans un isolement qui n’est pas sans grandeur, mais les rend rebelles à la marche rapide des progrès et des lumières.

Pourtant, qu'une idée soit adoptée en Espagne, nulle part elle n’est poussée plus avant, d’une façon plus tenace et plus profonde. On a fait bien à tort de l'Espagne le royaume de l’obscurantisme.

Par ailleurs, tous les voyageurs un peu sagaces ont constaté qu’elle n'était pas en retard au point de vue du modernisme. Si on lit les trois volumes de J.-F. de Bourgoing, ceux de Custine, ceux de Willkomm, et tant d’autres, on voit bien que l'industrie et le commerce n'étaient point négligés en Espagne; mais cet ordre d'idées n’intéresse pas Gautier. Ainsi à Grenade raille-t-il les Grenadins, qui sont fiers de l'éclairage moderne de leur ville. |

Ce qu'il note avec une admiration non dissimulée, c'est le degré d'instruction des Espagnols, bien supérieur, dit-il, à celui des paysans français :

« Presque tous les paysans savent lire, ont la mémoire meublée de poésies qu'ils récitent ou chantent sans altérer la mesure. »

Custine nous avait dit la même chose et qu’au village d’A-

(1) Babeau, Voyageurs en France, p. 325.

lagata il avait vu un enfant de quinze ans qui possédait plusieurs livres latins et les lisait couramment.

Gautier fit une rencontre de ce genre à Manzanares; alors qu’il était en train de se restaurer, une jeune fille aveugle s’approcha des voyageurs, cause avec eux, et improvisa des stances religieuses; il est curieux de noter que, quelques années auparavant, Jorge Borrow faisant, lui aussi, halte à Manzanares, avait vu cette jeune fille et avait parlé latin avec lie

Le désir d'instruction est grand en Espagne; la pauvreté ne l’arrête pas ; Gautier le constate à plusieurs reprises. À Madrid il fait halte devant un pilier de l'Hôtel des postes et y lit une étrange inscription :

« C’est aussi contre ces piliers que sont affichées les offres de service des pauvres étudiants qui demandent à cirer les bottes d’un cavalier pour achever leur rhétorique ou leur philosophie. »

Il retrouvera ces étudiants pauvres à Malaga, il les verra danser et chanter pour gagner quelque aumône.

Que de bizarrerie dans toutes ces tendances, mais que de pittoresque aussi!

Gautier, artiste et curieux, fut séduit par le caractère espagnol comme il l’avait été par la terre espagnole.

Ces gens, dont il a suffisamment jugé l’âme, il va les voir vivre. Prenons-le comme guide.

La religion d’abord.

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