‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 29 sur 79 · LA RELIGION · texte numérisé non relu

LA RELIGION

La religion n’est pas une des questions qui devaient le plus intéresser Gautier. Non qu'il fût athée ou hostile au sentiment divin. La famille Gautier, nous dit Judith dans le Collier des jours; était « ardemment légitimiste et fidèle autant à l'autel qu’au trône ». Gautier avait trouvé indispensable que l’on

LES MOLURS 21)

baptisât ses filles, un peu tard il est vrai. Mais la raison de ce retard était toute fortuite : l'éloignement des parrains et marraines, et la solennité à Notre-Dame de Bonne-Nouvelle n’en fut pas moins touchante. Il laissa mettre Judith au couvent, avec la réserve, toutefois, qu’on la fit baigner et qu’elle ne s’y ennuyût pas trop.

Mais si sa foi était sûre, son catholicisme n'était point très fervent :

« Nous autres, catholiques un peu superficiels, nous avons besoin du pittoresque pour arriver au sentiment religieux. »

On ne voit pas que la religion ait joué dans sa vie un grand rôle; il la respectait, en honnête homme héritier de longues générations pieuses ; mais il n’eut pas à s’en servir particulièrement.

Bien qu'il se dise appartenir à une époque un peu voltairienne, il n’a pas pour Dieu l’ironique respect que prétendait avoir Voltaire; mais il n’a pas non plus la parfaite componction du vrai croyant.

Il faut, pour que sa foi frappe à la porte de son cœur, que l’ambiance extérieure soit favorable, qu'il trouve, comme dans l'église d’Avila :

« une mélancolie mystérieuse, une tristesse romantique... un demijour favorable à la prière et au recueillement (1). »

Alors il est ému d’une ferveur que la tradition réveille en lui, presque à son insu, mais il n’aime pas qu’on lui présente un Dieu cruel. Errant à travers les salles de l’Escorial, il ne peut se défendre d'un malaise :

« L’âme se sent accablée dans ce temple si dur, si froid, si inexorable d'aspect; elle ne pense qu’à la colère de Dieu, et non à sa miséricorde (2). »

Il aime respirer librement, sans que toutefois sa douce raillerie frise, même de loin, l’irrévérence.

Il fait sans vergogne bavarder les prophètes de pierre de l'Escurial comme de braves et curieux vieillards qui échangent

(x) Quand on voyage, p.314.

(2) Ibid., p. 295.

des impressions un peu frivoles. Il s'amuse à l’idée que les moines, ayant décrété que la chair des tortues n’était pas de la viande, en mangent le vendredi.

À Cordoue il s'arrête intrigué devant une tombe enclavée dans le mur et fermée à trois cadenas, et se demande comment le cadavre ouvrira ces serrures au jour du jugement. Se promenant dans les délicieuses allées du couvent de Santo-Domingo, à Grenade, il s’écrie :

« Quel dommage que les couvents aient été habités par des moines, et non par des poètes! (1) »

Tout cela n’est pas très méchant; nous sentons bien, au fond de l’âme de Gautier, l’ineffaçable emprise du catholicisme, rien que dans son admiration pour les églises; mais aucun accident de sa vie n’est venu mettre au grand jour cette force latente.

IL est superstitieux; sa fille nous le dit très explicitement. Il croit à toutes les superstitions : au 13, au vendredi, au sel renversé, au mauvais œil. Il porta longtemps son argent dans une bourse de flanelle rouge ayant appartenu à une personne portant chance. Aussi s’amusera-t-il dans ses voyages à noter, aussi bien en Afrique qu’en Espagne et en Orient, toutes les superstitions qu’il rencontrera.

Tout ceci explique qu’il ne s’arrête pas longtemps à étudier l'âme religieuse espagnole. D'ailleurs ce n’est pas le but du voyageur qui passe. Il n’a point voulu faire œuvre de philosophe. Le pittoresque l’attire plus que la profondeur des raisonnements. S’il parle de la religion en Espagne (2), ce sera en quelques mots, sûrs d’ailleurs, mais sans lui donner une importance excessive.

Cependant c’est la religion qui a surtout forgé l’âme espagnole. Gautier en verra principalement les manifestations artistiques, mais il en pénétrera très sûrement l'importance. Il comprendra bien que toute l'Espagne du XVI et du XVII° siècle a vécu sous le signe de la religion. La peinture en est imprégnée :

LES' MOŒEURS DE

«Que Velasquez peigne une infante, Murillo une vierge, Ribera un bourreau, Zurbaran un moine, et vous avez toute l’Espagne d’alors (1). »

Si la nation espagnole s’est formée en se groupant autour d’un trône, elle s’est affermie surtout grâce à une idée : l’idée religieuse. La Reconquête a été présentée comme une guerre sainte contre les Mores. L’exaltation religieuse se mélait au sentiment national et pénétrait tous les actes de la vie.

Gautier reconnaît que l'Espagne réalise l'idéal catholique; il aime le crépuscule mystérieux de ses temples, qui permet de croire aux miracles (2).

Mais il a bien senti que la religion espagnole est très particulière. Religion faite à la fois de mysticisme et de besoin de souffrance. Ce n’est pas la profonde, tragique, mais philosophique religion d’un Pascal, ce n’est pas la pompe lumineuse d’un Bossuet, ni la simple et merveilleuse ardeur de l’Zmitalion.

C'est une extase à la fois voluptueuse et sanglante; mais c’est aussi une foi qui fait peur. Le Dieu espagnol n’ouvre pas des bras paternels; il vous attend sévère, juste, mais sans douceur. Gautier a noté ces deux aspects.

En visitant la cathédrale de Burgos, il s'arrête devant une statuette de la Vierge :

« Le sculpteur l’a représentée avec un regard où la volupté se niêle à l’extase. »

La représentation de la Sainte Mère qui ne devrait être que douceur est parfois elle-même empreinte d’un étrange réalisme et de nos jours encore.

À Valence, dans l’église de Los Santos Juanes, voici ce

qu’on peut voir au matin du 15 août, jour sacré de l'heureuse Assomption de la Vierge : | | -AÀ l'autel où l’on dit la Messe, la Vierge € est entourée de

(x) Tableaux à la plume, p.108.

(2) Ms. 184 Bibl. nat., p. 2 : « Jésus Sauveur du monde naquit à Bethléem de Judée un dimanche, et cette nuit-là apparut.en Espagne et vint jusqu’à Madrid une nuée si resplendissante qu Ge illumina toute la terre comme le soleil. »

fleurs et d’encens; mais à gauche, devant le grand autel, est dressé un haut lit de parade drapé de blanc et de bleu. Dessus est étendue la Vierge morte, avec ses habits, les mains jointes et couverte d'herbes aromatiques.

Les quelques mots que Gautier consacre à sainte Thérèse témoignent de la compréhension qu’il eut de cette Sainte ineffable, mais terriblement fatigante. Devant cet ardent visage on souhaite voir apparaître la douce et sereine figure de sainte Claire ou la grave beauté de la Mère Angélique :

« Sainte Thérèse, dit Gautier, la Sappho de l’extase, la grande lyrique chrétienne, la sainte la plus délicieusement femme, la passion la plus éthérée et la plus divine, la flamme ardente à brûler le corps comme un grain d'encens, l'amour du ciel le plus désintéressé qui fut jamais (1).»

Sainte Thérèse a laissé en Espagne celte exatique flamme dévorante; ou plulôt n'est-ce pas de la terre espagnole que monte cet étrange feu ?

Écoutons ce que Gautier dit de celte femme qu’il rencontre à Grenade :

« Une vieille femme rampait sur les genoux de la porte vers l'autel; elle avait des bras étendus en croix, raides comme des pieux, la tête renversée en arrière, les yeux retournés et ne laissant voir que

le blanc, les lèvres bridées par les dents, la face luisante et plombée : c'était l’extase poussée jusqu'à la catalepsie (2). »

Cette dévotion-là effraie un peu notre Théo. Il reconnaît que l'Espagne seule pouvait permettre cette «mort en Dieu » (3).

Mais devant ces souffrances il se révolte un peu; cette religion lui paraît inhumaine (4).

La foi espagnole, qu'il trouve ardente et superstitieuse, fait soudain apparaître devant lui un terrible fantôme : il se prend à appeler le catholicisme FAREUors « Le catholicisme de l’Inquisition ». ;

Cette Inquisition, qu'il est difficile de passer sous silence quand on étudie, aussi superficiellement que ce soit, la religion espagnole, Gautier ne la nomme qu’en passant, avec hâte.

ue) Quand on voyage, p. 320.

(2) Voyage, p. 279.

(3) (4) Loin de Paris, pp. 225 et 105.

C’est le même effroi qui pousse les âmes heureuses à ne jamais nommer le diable. |

Inquisition? Crainte de l’ombre et de l'horreur? Les deux sans doute, et Gautier, s’il ne veut pas avoir l'air d'ignorer ce sombre point de l’histoire, ne s’y arrête guère.

Pourtant, lorsqu'il nous parle de Ribera, il émet cette opinion que le terrible peintre représente le côté sanguinaire et farouche de l’Inquisition (1):

S'il veut esquisser en quelques mots le portrait de l’inconcevable Philippe IL, il l’appellera : « ce roi né pour être grand Inquisiteur ».

Il lui faudra bien dire que la Plaza Mayor était la place où avaient lieu les autodafés, mais il n'insiste pas (2).

S'il lui faut parler du portrait de Torquemada à San Juan de Los Reyes, il nommera le « Grand Inquisiteur », mais sa pensée s'envole bien vite ailleurs.

On dirait qu'il redoute cette ombre noire et sanglante et l’atroce appareil de cette compagnie qui enténébra l'Espagne (3).

Que cette conception de la religion était loin du sourire de bonté de Gautier! Ne nous étonnons pas qu'il ait été sur ce sujet plus succinct que bien d’autres voyageurs.

La marche des idées libérales, la révolution de 1832 en fermant les couvents, vidèrent un peu les églises, et portèrent atteinte à cette ardente foi. Swinburne, bien avant ces événements, avait déjà noté une défaillance.

Gautier, qui vint ensuite, verra s'accuser ce mouvement; il y eut d’ailleurs, il faut l'avouer, un temps d’arrêt dans la vie religieuse de l’Europe entière (4).

L'Espagne ayant été plus exaltée dans sa foi, cette étape y est plus frappante :

« La foi, qui ne doute de rien, avait écrit les premières strophes de

tous ces grands poèmes de pierre et de granit; la raison, qui doute de tout, n’a pas osé les achever. »

(x) Tableaux à la plume, p. 98.

(2) Loin de Paris, p.177.

(3) Cf. ms. 333 fonds espagnol, Bib. Nat. fol. 110-110", lettre de Philippe II à Don Juan de Ribera, archevêque de Valence, écrite de Valladolid le 5 juin 1603.

. (4) Voyage, p. 581.

Mais ce qui est plus grave, ajoute Gautier, c’est que le peuple commence à calculer combien « vaut l’or du ciboire » (1), et que les églises ne sont plus fréquentées que « par les voyageurs, les mendiants et d’horribles vieilles » (2).

Gautier exagère un peu. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher de sa boutade un souvenir personnel. Quelques mois après la dernière révolution espagnole de 1932, nous nous trouvions un dimanche en auto sur les routes de Castille; je m’arrêtai pour entendre la messe à Torrequemada ; c'était la grand’messe, l’église était presque vide; je fus saisie d'un étrange malaise, le même qui émut Gautier et qui fit écrire à Quinet :

« Les reliques dispersées, les moines assassinés, il ne s’est trouvé

personne en Espagne pour jeter un cri de douleur, les ruines se sont affaissées d’elles-mêmes sans retentissement (3). »

Mais ces lendemains de révolution ne prouvent pas grand’ chose; il en reste quelques traces évidemment, mais elles s’effacent. Si Madrid est un peu abîmé par les ruines des couvents brûlés il y a trois ans, les églises ne sont point vides.

S'il a trouvé la dévotion espagnole refroidie, Gautier sait bien que cette dévotion existe tout de même; il en a vu les preuves extérieures et va nous en signaler quelques-unes.

Le premier contact qu’il eut avec les manifestations du culte fut douloureux ; il l’a noté dans son Carnet, il en garda l’impression vivace. La diligence croisa un enterrement; le mort n’était pas caché. « Ne regardez pas, lui dit sa voisine, cela vous ferait vomir. » [| dut regarder cepéndant, car il revient sur cette coutume quand il raconte la légende de Don Juan.

Nous savons que les Espagnols n’ont pas, comme nous, une instinctive répulsion de la mort. Si les cadavres ne se promènent plus à l’air libre, les corbillards sont encore atroces. Des têtes de mort, des morceaux de squelette sculptés sur les parois des voitures, font un digne équipage à celui qui va pourrir sous terre. Gautier avait noté aussi que « la croix du drap funè-

(n) et (2) Voyage, pp. 382 et 383.

(3) Quinet, Vacances en Espagne, p. 120.

LES MOŒURS 229

bre n’était pas blanche, mais d’un jaune soufre aussi lugubre (1) ».

Ensuite il voit pour la première fois une église espagnole, celle d’Astigaraga :

« La petitesse des fenêtres percées en meurtrières, l'épaisseur des

murs, la solidité des contreforts, lui donnaient une attitude robuste et carrée, plus guerrière que pensive (2). »

Qu'il les aimera ces églises d'Espagne! Il s’y arrêtera avec joie, les admirera avec enthousiasme, les décrira avec une minutie et une sûreté qui démontrent le temps qu'il passa dans leur ombre (3).

Il s’y trouve à l'aise :

« Ces églises sont meublées, vivantes, et n’ont pas l'aspect glacia-

lement désert des nôtres; les fidèles peuvent y habiter familièrement avec leur Dieu (4). »

Et même, comme les Espagnoles, s’y éventer, dit-il, avec ferveur.

Les manifestations légèrement extravagantes du culte et de la prière étonnent un peu Gautier : signes de croix beaucoup plus compliqués, dit-il, et plus nombreux que les nôtres, agenouillements par terre, même sur le pavé glacial de l’Escurial, luxe qui pare les tombeaux :

« Hélas! pourquoi tout ce luxe, pourquoi toutes ces fioritures de granit pour entourer deux tombeaux? (5) »

IL note avec curiosité, ainsi que bien d’autres voyageurs, le rituel du passage du Saint-Sacrement. Si, d’une maison ou d’un théâtre, on entend la cloche qui l’annonce, toute action s'arrête, nous dit Swinburne. Custine fait la même remarque : quand l’Angelus sonne, tout le monde fait une courte prière, puis la vie recommence.

Gâutier’assistera à la procession de la Fête-Dieu. Il ne paraît pas l’avoir trouvée très imposante. Il décrit plutôt une fête

(1) Voyage, p. 208.

(2) Voyage, p.27; l'église d’Astigaraga, nous dit Madoz, est « capaz y solida ». f

(3) Voyage, p. 176.

(4) Voyage, p. 182.

(5) Voyage, à Burgos.

mondaine qu'une cérémonie religieuse. Est-ce qu'il est plus intéressé par les jolies Espagnoles, que par le dais sacré, ou bien la Fête-Dieu a-t-elle réellement perdu de son ancienne splendeur?

Pourtant cette procession était célèbre en Espagne. A. de Laborde la déclare « belle et noble » : «tout le monde y porte un cierge de cire blanche; les rues dans lesquelles elle doit passer sont tendues de tapisseries somptueuses; les balcons couverts de tapis sont souvent surmontés de dais (1). »

Mesonero nous dit qu’en 1835, c’est-à-dire quelques années à peine avant le passage de Gautier, la Féle du Corpus s'était conservée telle quelle depuis sa fondation en 1623. C’est, ditil, « la mds solemne » (la plus solennelle).

Mais Gautier était distrait ce jour-là ; cependant il sait qu'il faut s’agenouiller en pleine rue au passage du Saint-Sacrement, ou même céder sa voiture au prêtre qui le porte. Ceci paraît à notre voyageur des gestes plus chargés de PH S QUE que de signification profonde.

Lui, que sa fille accuse d’être superstitieux, se plait à à tout ce ‘quiest coutume un peu bizarre :

« Les toreros, dit-il dans Militona, sont dévots, tout au moins superslitieux. »

Il décrit la salle où ils se reposent avant leur entrée dans l’arène (2) et où ils font brüler des cierges pour conjurer le péril.

Les cierges, manifestation extérieure et un peu païenne de la foi, tiennent une grande place chez les Espagnols :

« Notre-Dame d’Almudena, s’écrie la tia Aldonza, si vous nous

sauvez de ce péril, je vous dirai une neuvaine et vous donnerai un cierge à feston et à poignée de velours (3). »

Gautier nous parle aussi du fameux « monument » qu’on élève au milieu de la cathédrale de Séville pendant la Semaine Sainte. Apparat théâtral qui nous semble altérer un peu la majesté du saint lieu, mais que les Espagnols admirent de tout leur cœur.

(1) À. de Laborde, t. IX, p. 146.

(2) Mililona, p. 21.

(3) Militona, p. 110.

Antonio Ponz cite ces paroles d’Espinosa :

« Es de las obras mds insignes del mundo, à dicho de los inteligenles (1).

Les Espagnols trouvent naturel ce mélange de sacré et de profane. Il y avait dans les églises de véritables représentations qui, d'après Viardot, offensaient parfois la religion, les mœurs et le bon goût (2), et qui rappelaient nos fêtes des fous du Moyen-Age.

Mesonero avouera lui-même que les temples présentent parfois un aspect dépourvu de piété :

« Henchidos de gentes de todos sexos y condiciones mezclados sin

dislinciôn y mds ocupados en ostentar sus gracias y sus adornos que en la contemplaciôn del acto religioso (3). »

Gautier, moins sévère, se contente d'admirer la hauteur du monument.

Mais ce qui l’amuse le plus, ce sont les fameux « giganles » qu’il découvre en parcourant le cloître de la cathédrale de Tolède (4).

Ces mannequins existent encore; on peut les contempler pour la modique somme de deux sous. Pour le même prix, la gardienne déclanche le ressort qui fait allonger et remuer la tête d’un monstre; tout cela est en parfait état; les géants sont somptueusement habillés. Ils sortaient encore dans les rues de Tolède, sous Alphonse XIII, pour les processions. N'y voyons rien d’irrespectueux. Mesonero, devançant notre possible reproche, explique que la procession précédée par la tarasque représente le glorieux triomphe de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le démon. C'était en tout cas une coutume bien ancrée dans les mœurs, puisque Mesonero nous dit avoir vu dans un très vieux livre de comptes de Madrid :

«por gastos en la larasca para la procesiôn del Corpus, 1400 reales (5)».

(1) Ponz, t. IX, p.63 : « C’est une des œuvres les plus remarquables du monde, au dire des gens intelligents. »

(2) Viardot, Essai sur l’hisloire du théâire espagnol, « Revue ee Deux Mondes », 1833, 2° série, p. 424.

(3) et (5) Mesonero, Panorama Matr.., pp. 299 et 300.

(4) Voyage, p. 184.

Par ailleurs, Gautier est fasciné par ces statues que l'Espagnol essaie de rapprocher d’un étrange idéal humain. Au lieu de dépouiller la représentation divine de tout ce que nous lui donnons de trop terrestre, l'Espagnol veut en quelque sorte humaniser ses conceptions célestes :

« Les froides statues de marbre ou d’albâtre ne suffisent pas à sa

piété passionnée. ils entassent sur l’objet de leur culte des ornements d'une richesse extravagante (1). »

Mais aussi ces Madones, trop somptueusement femmes, il les trouve plus « étranges que belles ».

Et encore n’a-t-il pas vu, comme le Père Labat :

« les Saints habillés à l'espagnole avec des lunettes sur le nez, et saint Joseph les cheveux partagés et poudrés (2) ».

Si Gautier trouve la Vierge trop bien habillée, comme une riche mondaine, le Christ espagnol lui paraît trop loin de la sérénité divine. Les Espagnols transforment leurs Christs en véritables cadavres : verts, décomposés, exsangues, sanglants, hallucinants. On ne saurait prier devant de telles statues, on est horrifié. Chaque église d’Espagne en possède au moins un. On dirait que les artistes n’ont eu d’autre but que de se surpasser dans la représentation de l’é M Une En parlant de celui de Burgos, Gautier écrit :

« Rien n’est plus lugubre et plus inquiétant à voir que ce long fantôme crucifié avec son faux air de vie et son immobilité morte (3). »

Le Christ de Burgos, dit une tradition, aurait été fait par Nicodème. Nicodème ayant descendu Jésus de la Croix, aurait donc travaillé d’après nature, et l’on se trouverait en face du véritable portrait du Christ. |

C’est pourtant devant de tels Christs que les Espagnoles prient avec une ferveur tranquille et parfois joyeuse.

Si Gautier n’a pas négligé les pratiques du culte, il a dit aussi un mot de ses représentants. À vrai dire, la première

(x) Voyage, p. 183.

(2) Père Labat. p. 22.

(3) Voyage, p. 60.

LES MOURS 229

rencontre ne fut pas heureuse; à Vergara il voit un prêtre espagnol : « Son aspect me parut assez grotesque, quoique je n’aie, Dieu merci,

aucune idée voltairienne à l’endroit du clergé, mais la caricature du Basile de Beaumarchais me revint involontairement en mémoire (1). »

Suit la description du costume, qu’il trouve grotesque, le chapeau surtout; il est amusant de comparer ce premier contact entre Gautier et le clergé espagnol avec celui de Custine :

« C’est à Tolosa que j’aperçus le premier prêtre, son habillement était celui que Beaumarchais avait donné sur notre théâtre à Basile(2). »

D'ailleurs, Gautier ne s’occupera pas beaucoup des prêtres ; il s'étonne d’en voir un assister à une corrida; il pense que la raison en est que la fête se donnait en l’honneur de la Vierge.

Les moines l’intéressent davantage ; non qu'il eût un violent amour pour les couvents. Judith nous raconte cette boutade de son père en parlant des religieux

« qui se réunissent pour puer de compagnie en l’honneur d’un Dieu qui a créé dix mille espèces de parfums ».

Les couvents d’Espagne lui paraissent-ils moins confortables que les autres, qu’il écrive à propos des moines du Zurbaran :

« Quelle épaisseur de crasse pieuse! quels fronts jaunes où n’a jamais coulé d'autre eau que celle du baptême! (3) »

Sa pensée philosophique est ici un peu en défaut où il ne voit que l’extérieur. Quinet, qui visita l'Espagne à peu près à la même époque, parle de « cet être prodigieux que l’on appelle le moine espagnol... dans ces mondes affaissés le moine seul reste libre; il porte un diadème invi-

sible; n’allez pas le réveiller e ce songe, l’anachorète s’élancerait à cheval (4)».

Gautier ne cherche pas si profond; pourtant, comme il est loin d’être un athée, il n’attaque en aucune façon les moi-

(x) Voyage, p. 31.

(2) Custine, t. I, p. 14r.

(3) Tableaux à la plume, p. vor.

(4) Quinet, Vacances en Espagne, p. 88.

nes et trouve un peu ridicule que la révolution espagnole ait fermé les couvents

« Nous n'avons jamais bien compris quel mal pouvaient faire les cénobites cloîtrés dans une prison volontaire et vivant d’austérités et de prières, surtout dans un pays comme l'Espagne, où ce n'est cerles pas le terrain qui manque (1). »

Il reconnaît leur science et leur goût des arts; il les loue d’avoir su choisir, pour orner leur cloître, les meilleurs tableaux espagnols. À la Cartuja de Miraflores, où n’est demeuré qu’un seul moine, Gautier reste troublé devant le livre qu’annote le vieillard,

« avec cette bonne vieille écriture de prêtre, droite, ferme, un peu

grosse, qui veut dire tant de choses à la pensée et qu’un mondain hâté et convulsif ne pourrait avoir ».

Il est ému devant ce pauvre vieux moïne qui rêve dans la solitude à la gloire de son ordre.

Gautier est respectueux bien plus que ne le sont les Espagnols eux-mêmes. Il est un peu choqué de la façon irrévérencieuse avec laquelle ceux-ci traitent sur la scène les représentants de leur culte :

« Il est à remarquer que c’est dans les pays les plus catholiques que les choses saintes, les prêtres et les moines sont traités le plus légèrement; les couplets et les contes espagnols sur les religieux n’ont

rien à envier pour la licence aux facéties de Rabelais ou de Béroalde de Berville (2). »

À ces satires contre les religieux, Gautier ne s’attarde pas. Il n’a pas la dureté de Blanqui, lequel, passant à Saint-Jeande-Luz, écrit :

« Quelques sales capucins errant dans les rues annoncent déjà le voisinage de l'Espagne », et qui un peu plus loin dit que les Espagnols livrent aux moines « leur corps, leur âme el le fruit de leur sueur (3) ». Mais Gautier ne pénètre pas non plus la profondeur douloureuse de la foi espagnole; il n’aime ni s’attrister ni attrister les autres. |

(x) Voyage, p. 2757.

(2) Voyage, p. 64.

(3) Blanqui, Voyage à Madrid, pp. 11 et 12.

Page 1