‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 30 sur 79 · LES MENDIANTS · texte numérisé non relu

LES MENDIANTS

Ne quittons pas les choses saintes sans nous préoccuper de la charité espagnole et de ceux envers qui elle s'exerce : les mendiants.

La mendicité a toujours été ue plaie ou une «originalité » de l'Espagne. Les premières paroles que Blanqui prétend avoir entendues sont : « Algo para echar un lrago. »

Les Espagnols ne jugent point ce fait très sévèrement : les mendiants font partie du peuple, dont ils forment presque un corps constitué. | ‘

Si on lit les auteurs des XV°, XVI: et XVII° siècles, on voit à quel point la mendicité était entrée dans les mœurs. Ne prenons pour exemple que Quevedo et son Pablo de Segovia. Quelles descriptions pitloresques! Tout un peuple y fourmille, truculent, comique et tragique, sale, misérable et sans vergogne. ;

Ce ne sont pas seulement les gens du peuple qui mendient, mais encore les étudiants, et aussi les « grands seigneurs » * misérables dont quelques-uns possèdent vraiment des quartiers de noblesse.

Quels détails incroyables, quelle dépense d'intelligence dans l’agencement des guenilles qui font encore figure de pourpoint et de manteau, ou dans la recherche du peu de nourriture qu’il faut tout de même à des estomacs espagnols, malgré leur sobriété et leur habitude du jeûne! On a faim quelquefois :

« Alors, dit un des héros, nous goûtons la moitié du plat de notre hôte et, navet par navet, porc par porc, tout passe sous forme d'essai. »

En voilà pour deux ou trois jours, puis il faut recommencer. On se met à trois pour parfaire un habit qui paraisse convenable — de loin — et qui permette à celui qui l’endosse d'aller mendier pour les deux autres. | On a beaucoup reproché à Hugo d’avoir travesti l'Espagne. Pourtant, que de « Capes en dents de scie et de bas en spirales »

se sont promenés dans les rues de Madrid, et d’ailleurs!

Si cette mendicité a diminué avec le temps, elle était encore vivace au moment du voyage de Gautier.

Mesonero l'appelle ce « fan escandaloso mal ». Voici le tableau qu’il en fait :

« Menguada, por cierto era la idea que de la civilisaciôn de nuestra capital podriamos dar & un estrangero, cuando sus calles cubiertlas de andrajosos y clamoreantes mendigos daban un testimonio positivo de la inmensa distancia que nos separaba de los pueblos adelantados en la ciencia administrativa y en la educaciôn popular (1). »

Ils abondaient en effet à Madrid, les mendiants que Gautier rencontre :

« hâves, ridés, drapés de lambeaux de toile et de haïllons à l’état d'amadou (2) ».

Ils sont partout, assis sur les trottoirs, couchés devant la porte des églises qu’ils ouvrent quand ils ont le courage de se . lever, comme à Saragosse, dormant dans la poussière des places, comme à Madrid, et surtout déambulant le long des rues à toute heure du jour ou de la nuit. J’ai vu, dit Mesonero, « desfilar delante de mi una mullilud de mendigos ».

Gautier pardonnera à la mendicité si elle est belle; mais si elle se complique d’un sentiment d'horreur, quelle répulsion inspire-t-elle à notre voyageur! Témoin le portrait qu’il trace du mendiant de Tembleque :

« Un front carré. des yeux caves étincelants d'un éclat sauvage, un

nez si aplati que les trous des narines en marquaient seuls la place; il était plus camard que la mort elle-même (3). »

. Les mendiants, pour lui, n’ont pas le droit d’être laids ou grognons, ils n'aime pas qu’ils aient, comme à Cordoue, une figure rébarbative.

(1) Mesonero, Escenas Matritenses, p. 24 : « La mendicité, certainement est l’idée que nous pourrions donner à un étranger touchant la civilisation de notre capitale, quand ses rues couvertes de mendiants qui clament donnent un témoignage positif de l'immense distance qui nous sépare des peuples plus avancés dans la science administrative et l’éducation populaire. »

(2) Voyage, p. 123.

(3) Voyage, p. 216.

Celui dont nous parle J.-F. Bourgoing l'aurait charmé au contraire : installé à la porte de l’église de Madrid, il débitait des formules bizarres et une proudre merveilleuse. Il eut longtemps un grand succès; mais quelques acheteurs ou acheteuses auxquels il n'avait rendu ni la beauté ni l'amour se plaignirent. Il fut traduit devant le tribunal de l’Inquisition, condamné à la prison perpétuelle; il dut faire dans Madrid la promenade d’infamie, qui ne fut pas loin d’être triomphale. Aussi adroiïit que le charlatan Sidoine Merindor dont Alotte a raconté les mémoires, celui-ci aurait inspiré à Gautier une page digne du Capilaine Fracasse dans lequel on sent si souvent l’influence espagnole.

Mais comme il les a aimés dans les tableaux, ces mendiants qui devenaient, sous le pinceau des grands maîtres, matière à d’admirables œuvres d’art!

De même que Custine dit : « Murillo seul par ses admirables portraits de mendiants me console de cette plaie », de même Gautier s’enthousiasme pour le point de vue artistique, oubliant toute queslion sociale. Voici ce qu'il dit des mendiants de Velasquez :

«Il faut voir quels affreux drôles bronzés ou hâlés, bitumés par la misère, ridés, chassieux, lippus, peuplent les noires toiles, d’une brutalité sublime, d’une laideur idéale »;

et du tableau appelé Ésope :

« Cette crasse c’est de l’or et de l’ambre en fusion, ces loques valent la pourpre impériale, ces ordures ont un prix inestimable. »

Il admirera de même les teigneux de Murillo dans le tableau de Sainte Élisabeth de Hongrie.

Cette glorification du mendiant par la peinture espagnole, Gautier l'explique très clairement. (Cf. chapitre de l’Art.)

Pour l'Espagnol, le mendiant n’est point un être déchu, c’est un frère en Jésus-Christ qui ne vaut pas moins que les autres.

IL exerce en philosophe sa profession, dit Charles Davillier.

Il ne faudrait point croire, d’ailleurs, que la charité espagnole n’ait pas essayé de secourir les pauvres; si nous parcourons, par exemple, le ms. 358 du fonds espagnol de la Bibliothèque Nationale : « Adiciones à la poblaciôn de España »,

nous remarquons qu'il est toujours question d'hôpital dans les villes espagnoles même petites; on fonde l’hospice en même temps que l’on fonde la ville.

À l’époque où Gautier est à Madrid, il existe une très belle ‘œuvre d'assistance publique : «el asilio de mendicidad de San Bernardino », qui fut créé par une ordonnance royale du 3 août 1834.

Ce point de vue n’avait jamais été négligé en Espagne, puisqu'en 1780 Bourgoing a pu écrire :

« Les Espagnols pourraient donner des leçons aux nations les plus policées sur ces monuments de la charité »,

ce qui ne s'accorde d’ailleurs pas avec ce que nous a dit tout à l'heure Mesonero. ;

Gautier n’a pas visité l’asile de San Bernardino, mais il nous parle de l’œuvre des Enfants-Trouvés.

Les couvents et les églises avaient toujours été ouverts aux pauvres; mais toutes ces œuvres philanthropiques n’empêéchaient pas les mendiants d’être nombreux, de l’être encore. Il y en a partout, à Madrid surtout, où ils étonnent davantage; à la porte d’un restaurant, une femme est là avec deux, trois enfants autour d'elle; plus loin, devant un magasin, une adorable « muchacha » tient par la main un bébé et vous appelle en riant, devant les églises, ils sont en troupe.

À dire vrai, beaucoup vendent quelque chose : images pieuses, fleurs de tubéreuse si c’est l’été, de violettes si c’est l'hiver; mais beaucoup aussi dorment dans la poussière du sommeil du juste; ceux-là ont oublié de se laver.

Si la malpropreté de l'Espagne est souvent un vain mot, elle s’est réfugiée sur ces mendiants homériques où elle est heureuse depuis des siècles. S'il n’est plus question d'apprendre de Quevedo les divers moyens de se gratter sans trop attirer l'attention, la recherche savante qu'a immortalisée Murillo existe encore.

Swinburne s’en étonna; passant à Valence, ville qu’il trouvait belle, il note que les femmes sont occupées à ôter à leurs maris et à leurs enfants la vermine qui les dévorait (1).

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(1) Swinburne, p. 127.

Peut-être que les Valenciannes s'étaient lassées de cette chasse, puisque Gautier trouve que les Valencians

« ont la tête habituellement rasée à la façon des Orientaux (1) ».

Mais toutes ces considérations sociales ou hygiéniques ont peu d'importance aux yeux de Théo : la couleur locale, c’est surtout cela qu'il verra dans les mendiants: de véritables tableaux de genre naîtront sous sa plume.

Mendiants d’Espagne, plus pauvres qu'ailleurs, plus convaincus de leur destin fatal, on ne peut guère les séparer de la religion.

Ils vous accueillent dès la frontière :

« Nous avions à peine mis le pied sur la jetée (de Fontarabie) que

déjà la mendicité espagnole nous tend la main en psalmodiant sa litanie plaintive (2). »

On les rencontre jusqu'au pied des autels; près d’une statue de Notre-Dame, Gautier en voit un; après avoir décrit son costume :

«Il était sublime, dit-il; la foi, l’adoration, l’extase, faisaient visi- ‘ blement rayonner sa face (3). »

Ils n’ont point honte de leur état :

« Le moindre mendiant est drapé noblement dans son manteau comme un empereur romain dans sa pourpre (4). »

La mendicité a gagné toutes les classes, tous les âges :

À Irun, ce sont des enfants qui jettent des bouquets dans la voiture de Gautier; celui-ci trouve « noble et poétique cette façon de demander l’aumône ».

À Vitoria, dans l’église, c’est, hélas! un soldat :

« J'entendis la formule : Caballero, una limosna por Dios.. Ici les

soldats mendient, action qui a pour excuse leur misère profonde, car ils sont payés fort irrégulièrement (5). »

Le mendiant prend figure de mendiant antique, ce qui s’ex-

(1) Voyage, p. 426.

(2) Quand on voyage, p. 105.

(3) Loin de Paris, p.310.

(4) Voyage, p. 25.

(5) Voyage, p.34.

plique par le penchant au fatalisme, le respect de tout être humain, les lois de l'hospitalité. Gautier a pressenti ce que Quinet approfondira (1).

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