‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 4 sur 79 · LA PLACE QUE TIENT L'ESPAGNE DANS L'OŒUVRE DE GAUTIER II · texte numérisé non relu

LA PLACE QUE TIENT L'ESPAGNE DANS L'OŒUVRE DE GAUTIER II

Il n’a jamais éprouvé en Espagne les mélancoliques déceptions qui l’attendaient dans d’autres voyages, à Venise par exemple (1). La rencontre avec ce Paradis suscite chez lui un violent enthousiasme :

« Nous suivions à pied le correo qui gravissait lentement, à grand renfort de mules et de bœufs, et notre exaltation était telle qu’elle ressemblait à de l'ivresse ou à de la folie (2). »

Il aime l'Espagne parce que, comme tous les romantiques, il y trouve une mine de satisfactions artistiques; aucune nation, dit-il, n’a moins emprunté à l’antiquité ; elle n’a subi aucune influence classique (3).

Sa pensée en est imprégnée, et quand il quitte la première fois Tolède, c’est en se demandant avec mélancolie s’il la reverra jamais ! :

Il-en est de même de Grenade, qui est pour lui la ville de ‘songe, à laquelle il pense toujours.

Reflet de la vie arabe qui l’enchante. Ces Mores romantiques et séduisants, héros chers aux poètes de 1830, Gautier regrettera avec amertume et passion leur disparition du sol d’Espagne ; avait-il lu cette délicieuse page de José Conde qu'il faut citer, tellement elle est le miroir de la pensée de Théo : « Ce peuple a passé comme une ombre; et le voyageur solitaire cherche en vain aujourd’hui, dans les tristes déserts de l'Andalousie, cette terre jadis couverte d'habitants riches et heureux; les Arabes, apparaissant tout à coup en Espagne, la remplirent soudain de leurs œuvres et des fruits de leur génie. Une auréole de gloire la ceignit tout entière depuis les Pyrénées jusqu’au rocher de Gibraltar, depuis les bords de l’Océan jusqu’au rivage où s'élève Barcelone... Trois millions d'Arabes, dit-on, sont sortis d'Espagne, emportant avec eux leurs biens et leurs arts, richesse de l’État. Qu’ont mis les Espagnols à leur place? on n’a rien à répondre ; un deuil éternel enveloppe les mêmes contrées où respirait autrefois la plus brillante nature (4). »

(x) L'Orient, p.11.

(2) Quand on voyage, p.271.

(3) Tableaux à la plume, p. 102.

(4) José Conde, Histoire des Arabes, t. III, pp. ko5- 406.

Gautier voudra que l'opinion française remette à une juste place cette Espagne tant aimée sur laquelle le silence s'était fait (1).

Quel merveilleux modèle est l'Espagne pour la chevaleresque imagination des poètes :

« C'était le temps de ces belles aventurières espagnoles et italiennes, voluptueuses et fières créatures, aimant d’un égal amour l'or, le sang et les parfums... c'était le temps des balcons escaladés, des échelles de soie, des ballets et des mascarades, de cette galanterie espaguole grave et folle à la fois, dévouée jusqu'à la niaiserie, ardente jusqu’à la férocité (2)... »

Tout l’y séduit : le « pittoresque », raison d'être du décor romantique, la vie « charmante qu’on y mène », si différente de la bourgeoise existence de Paris; toutes les vieilles coutumes (« je les aime », dira-t-il dans Mililona), les paysages exotiques (« nous ne rêvions qu'’orangers, citronniers »), paysages qui nous valent des pages dans le goût de cette délicieuse aquarelle :

«Au milieu du palio, dans une vasque de marbre, grésille le mince

filet d’un jet d’eau retombant en pluie fine sur des caisses de myrte, de grenadiers, de lauriers-roses, rangés autour du bassin (3) »;

les monuments, dont le souvenir le hantera toute sa vie; la couleur locale; la beauté des Espagnoles ; les courses de taureaux : toutes choses sur lesquelles nous reviendrons longuement. |

Il faut aller vers l'Espagne de « ses rêves » et y demeurer.

Il ne faut pas s’attarder aux difficultés du voyage; il en existe cependant, d’après lui, qui viennent de la guerre civile, ‘des bandits, des privations à supporter.

Il insiste sur cette idée dans l’article sur le Musée du Louvre : le voyage en Espagne, explique-t-il, était long et périlleux, les Pyrénées ardues, les routes longues et mal tracées, les véhicules inhospitaliers; les croix sinistres rappelaient les meurtres trop nombreux :

« Rares étaient les voyageurs qui franchissaient les monts, à moins

(2) Ménagerie intime, p. 86.

(3) Voyage.

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