LES GITANES
Enfin il y a en Espagne une classe de mendiants qui a droit de cité : ce sont les Gitanes.
Arrivés en Espagne dans la première moitié du XV° siècle, les Gitanes se réfugièrent dans l’Andalousie mauresque, où ils pullulent encore; leur établissement y fut facilité par la nature du pays et surtout par la tolérance des Mores. Ils s’installèrent à Grenade, qu'ils appelèrent Meligrana, en romani.
Ferdinand et Isabelle, en 1499, par l’édit de Medina del Campo, leur assignèrent certaines villes.
En 1539, un édit punissant de six ans de galères leur vagabondage montre le grand nombre de leurs méfaits; ces méfaits devinrent si fréquents, malgré les lois de répression de Philippe IT en 1586, que Philippe IV, en 1619, dut leur enjoindre de quitter l'Espagne dans les six mois. Beaucoup restèrent, mais furent astreints par les lois de Charles II, en 1692 et 1695, à mener une vie sédentaire.
Ces Gitanes étaient de nature à exciter l’attention de Gautier, toujours à la recherche du pittoresque. |
Ils abondent en Espagne; nous avons vu Jorge Borrow leur consacrer un important ouvrage.
Tous les voyageurs en ont parlé; on a trouve partout :
Dans les Provinces, en Asturies, en Aragon, ils passent, troupe errante.
À Madrid ils s'arrêtent, éclatants sous leur étrange costume ; ils traversent, flegmatiques, les rues modernes, suivis de leurs bêtes, le pandero à la main, prêts à danser.
À Tolède, à Séville, ils demeurent déjà plus longtemps.
Mais à Grenade ils résident, et l’Albaycin et le Sacro-Monte sont pleins de leurs danses et de leurs chants (2).
Gautier les a regardés avec délices; ils portent sur eux une
(1) Quinet, p. 140.
(2) Voir de Turina, Les Pense Cine
étrangeté et un charme que ses yeux d’artiste ont contemplés avec ravissement.
Voici une gitane à Séville :
« Ses longs cheveux noirs tombaient en broussailles sur son dos maigre et jaune, sur son front couleur de bistre; à travers leurs
mèches désordonnées brillaient ces grands yeux orientaux faits de nacre et de jais (1) »,
et des petits gitanos nus, ce qui n’est pas si rare :
« On rencontre souvent des mendiants qui n’ont pour vêtement qu’un lambeau de couverture, un fragment de caleçon très hasardeux. »
Mais à Grenade, à Malaga, il a vu des garçons et des filles de 12 à 14 ans se promener et danser nus (2).
Ce n’est certes pas pour s'habiller que ces Gitanos volent ou mendient; ils mangent peu, mais Gautier n’a pas en eux une très grande confiance, bien qu'ils se disent bons catholiques.
Le glapissement des bohémiens a résonné à toutes les oreilles. Ce n’est peut-être qu’apparence : une autre âme que celle qui les pousse à mendier est en eux : âme sauvage qui passe à travers « les yeux de braïse dans les figures de citron (3) ».
Et si Gautier prétend que leur vrai métier est d’être voleurs (c’est pour cela que les Espagnols les détestent), il reste en admiration devant ces mendiants qui s’entourent de tant de farouche poésie.