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LES FEMMES

Théophile Gautier s'intéresse beaucoup aux femmes. Que ce soit en Russie, en Turquie, en Afrique, en Angleterre, en Flandre, il les regarde avec attention : elles sont pour lui un des attraits du voyage. Honni soit qui mal y pense! ‘

Cependant n'oublions pas l’idylle de l’Alhambra. L'histoire

(1) (2) (8) Voyage, pp. 42, 376, 276.

ne dit pas si notre poète a renouvelé souvent cette étude critique.

Il est certain qu'il considère les femmes comme une des originalités importantes d’un pays; nous ne saurions avoir d’une contrée un aspect complet ni même suffisant si nous n’étions renseignés sur les femmes, leur beauté, leur caractère, leur influence. Elles sont, dit-il, la parure d’un pays, une des manifestations de l’art. Gautier exagère peut-être; mais c’est son droit.

Lorsqu'il part pour la Flandre, il avoue que c’est pour y chercher l’original des tableaux de Rubens. Dans ses rêves espagnols apparaît, n’en doutons pas, l'image d’une de ces beautés lointaines qui hantent son imagination de poète et de jeune homme. Il en rêvait à l'avance, il en rêvera après; Judith Gautier raconte que l’on présenta un jour à son père une jeune artiste qui n’avait pas grand talent, mais il la recommanda parce qu’elle avait « de beaux yeux andalous ».

Les femmes espagnoles vont passer dans ses voyages, ronde brillante, joyeuse, alerte, parée. Elles font un groupe pareil à celui de la « Gallina ciega » de Francisco Goya. Sur un paysage lumineux, aux couleurs pures et éclatantes, elles dansent, si légères qu’elles touchent à peine terre, enveloppées d’un air fluide qui ne pèse pas sur ces épaules richement parées, set si transparent que les belles joueuses prennent un étrange relief; ainsi dans les pages de Gautier. Essayons donc de faire connaissance avec ces Espagnoles.

| « La primera en el paraiso Engaño al padre Adän.

Si tal fuera la que hizo Dios, à las otras como serdn? (1) »

Quel scepticisme à l'endroit des femmes!

Les auteurs espagnols pourtant les ont parfois encensées. Il n’y a qu’une Dulcinea del Toboso. Mais ils les ont aussi attaquées plus violemment que les écrivains des autres pays.

Aux yeux des Mores, la femme est à la fois un être irréel pour lequel on se bat et l’on chante, âme d’une chevalerie

(1) « La première au paradis a attrapé le père Adam; si telle était celle que fit Dieu, que seront les autres? » |

brave et courtoise, mais aussi un être inférieur, réceptacle de toutes les faiblesses, et cause de toutes les erreurs. Être futile et qui vaut plus par le costume que par l'âme, dit Tirso de Molina : | « Dad al diablo la mujer Que gasta galas sin suma,

Porque ave de mucha pluma Tiene poco que comer (1). »

Ce jugement n’est pas très tendre. !

Mais si, de l’apparence extérieure, nous passons à la connaissance intime, trouvons-nous mieux?

« La mujer en opiniôn Mucho mas pierde que gana,

Pues es como la campana Que se eslima por el son (2). »

Quelle sévérité! qui ne s’adoucit pas dans cette phrase de Mesonero :

« Si Diogenes hubiera vivido en Madrid, quizas hubiera buscado una mujer! (3) »

Gautier est heureusement plus aimable; séduit par leur beauté, il leur trouvera toutes les grâces.

IL n’y a pas de mesure en Espagne : pas plus pour la beauté que pour le climat et le caractère. C’est l’absolu, ou rien. Les Espagnoles sont très belles; ou très laides. Mais on ne voit guère les laides; la jeunesse y est éclatante, et la vieillesse terrible; nous avons déjà vu le tableau que Gautier fait de la Tia Aldonza dans Mililona. Il à été effaré par cette laideur démoniaque, la première fois qu’il l’a rencontrée, vivante, et non dans les tableaux de Goya :

. « Les abominables mégères des Caprices de Goya, que j'avais pri-

(r) « Donnez au diable la femme, qui est toute parée sans argent, car chez un oiseau qui a beaucoup de plumes il y a peu à manger. »

(2) « La femme qui est renommée perd plus qu'elle ne gagne, car elle est comme la cloche qui se juge au son. »

(3) « Si Diogène eût vécu à Madrid, peut-être aurait-il cherché une femme. »

ses jusqu’à présent pour des cauchemars et des chimères monstrueuses, ne sont que des portraits d’une exactitude effrayante (1). »

Mais ces vieilles, si terribles, ne sont là que pour servir de repoussoir à toutes les beautés de la péninsule, car une Espagnole, dit-il, à moins qu'on ne lui crève les yeux, n’est jamais laide.

Les yeux des Espagnoles et leur regard vif, lumineux et tendre, sont leur plus grande séduction. Elles savent si bien en jouer qu’il y a un verbe : ojear, que Gautier connaît bien, et qui n’a pas son équivalent en français.

C'est un trait de caractère qui paraïtrait bien audacieux s'il était prémédité; ce n’est pas un appel provocant, c’est tout simplement un besoin enfantin d’éteindre et de rallumer ces soleils sombres.

Mais les Espagnols, que nous avons vus tout à l’heure si sévères pour leurs compagnes, ne ménagent pas leurs louanges à ces yeux divins qui troublent Gautier.

Il y a en Espagne, dans la Manche, un endroit où la Guadiana, après avoir coulé sous terre l’espace de huit lieues, reparaît ensuite pour diriger son cours vers l’Estramadoure. On appelle cet endroit « {os Ojos de la Guadiana ». Les Manchègues ont fait une chanson sur cette réapparition de l’eau brillante et pure. Ils comparent ces yeux à ceux de leur maîtresse, qui sont, disent-ils, beaucoup plus beaux (2).

D'ailleurs la poésie populaire espagnole a toujours eu, pour célébrer la beauté des femmes et l’amour qu’elles inspirent, des accents émouvants (3).

Castil-Blaze trouve les Espagnoles belles, quoique un peu brunes.

(1) Voyage, .p. 4o.

(2) Los ojos de la Guadiana n’ont rien de commun avec la poésie de Gautier : Les yeux bleus de la montagne, qu'il a écrite à propos des flaques de neige de la Sierra de Guacarrama.

(3) Voici deux quatrains, frères de celui que Gautier entendit sur la route d’Alhama :

« El dia que tu naciste nacieron lodas las flores, y en la pila del bautismo cantaron los ruiseñores »

« Voy d la fuente y bebo, no la amenoro

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Gautier s'inscrit en faux contre cette opinion; il a vu beaucoup de blondes en Espagne (1). Il y en a toujours; mais c’est souvent un blond trompeur, les Figaros espagnols sont aussi adroits que les coiffeurs français; ce qui est certain, c’est que les Espagnols aiment les blondes.

D'ailleurs, même brunes de cheveux, nous dit Gautier, elles ont la peau blanche :

« Les Madrilènes.. ont la peau très blanche, les traits délicats et

chiffonnés, la bouche en cœur, et représentent parfailement bien certains portraits de la Régence (2). »

Ce portrait, paradoxal au premier abord, est pourtant véridique; mais ce n’est pas la généralité, et les cheveux couleur d’aile de corbeau (3) sont plus fréquents.

Ce qui est particulier aussi aux Espagnoles, c’est leur allure et leur démarche :

« En Espagne, on n’est pas dans l’usage de donner le bras aux fem-

mes... cette habitude de marcher seules leur donne une franchise, une élégance et une liberté d’allure des plus remarquables (4). »

Cette démarche franche et cadencée, ce port de tête noble et pur, sont sans pareils, dit aussi Bourgoing; et voici l'avis d’un Espagnol :

« Una de ellas tiene una cabeza clasica, de una arquilectura romana (5). »

Mobilité d'expression, vie intense du regard, attrait particulier, tout cela porte en Espagne un nom : la sal.

Est-ce le mot, est-ce la chose, qui séduit les voyageurs? Gautier est enthousiasmé :

« C’est quelque chose dont il est difficile de donner une idée en France, un composé de nonchalance et de vivacité, de ripostes hardies

que aumenlia su corriente con lo que lloro. »

Traoucrion : « Le jour que tu naquis, naquirent toutes les fleurs, et dans la vasque du baptême chantèrent les rossignols. »

«Je vais à la fontaine et j'y bois, je ne la diminuerai pas, car j’augmente son courant avec les larmes que je verse. »

(1) (2) (3) Voyage, p. 117, 407.

(4) Voyage, p.245; variante du folio 12 du ms. Chantilly 460. (5) Pio Baroja, Horas solitarias, p.48.

et de façons enfantines, une grâce, un piquant, un ragoût, comme disent les peintres (1). »

L'inflammable De Amicis est transporté. Gautier est tout de même plus calme, et moins infidèle aux Françaises que Castil-Blaze qui écrit :

« Ce salero andalou est bien au-dessus de ce que les Françaises peuvent offrir de plus piquant (2). »

Byron, poétiquement transporté, contemple ces lèvres, « nid de baisers jaloux de s’envoler », mais ne voit plus sur cette charmante figure les fards excessifs que blämait Mme d’Abrantès :

« elles se couvraient de rouge les joues, les épaules et même l'intérieur des mains ».

Brunel, en 1666, avait fait la même réflexion.

Le rouge espagnol contenait du safran et donnait aux femmes une couleur si violente que Philippe Il dut en interdire l'usage.

Cette beauté physique est-elle le fourreau superbe d’un agréable caractère? Que va nous en dire Gautier?

Les Espagnoles n’ont pas joué dans l’histoire, à part quelques exceptions, comme Isabelle ou Chimène, un grand rôle. Elles ne paraissent pas avoir étonné le monde par leur rare intelligence, leur énergie, leur science ou leur talent. Il se peut que les sept siècles de vie arabe aient influencé le développement de la femme espagnole et l’aient tenue un peu à l'écart. Puis ce fut l’Inquisition qui l’effraya.

Les savantes sont l'exception, comme Lobna, cette secrétaire du roi Alhakem, de Cordoue, ou Aiïxa, fille d’Achmed, renommée par ses vers et son éloquence et qui avait réuni une grande collection de livres.

Nous n’y voyons guère de grandes héroïnes, pourtant leur caractère ne manque ni de noblesse ni de pittoresque.

Parlons tout de suite d’une classe de la société qui a tant

(1) Gautier, Voyage, p. 371.

(2) Castil-Blaze, p. 338.

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intéressé Gautier parce qu’elle allait mourir et qu'elle faisait partie du décor espagnol : les manolas :

« J'ai cherché les manolas pur sang dans tous les coins de Madrid. »

S'il est un peu sceptique sur la vertu des manolas de la capitale, il les a pourtant idéalisées dans Mililona, qui réalise toutes les perfections physiques et morales. La vérité est plus triviale.

La Juana qui, nous l’avons vu, a servi de modèle au décor de Mililona n’a pas des mœurs si pures et, s’il faut en croire Mesonero, ses visiteurs ne sauraient l’oublier.

Gustave d’Alaux, qui fit paraître dans la Revue des Deux Mondes de si intéressantes études sur l'Espagne, trace des manolas un portrait réaliste bien loin du joli rêve de Gautier.

Castil-Biaze les trouve sensibles, mais jalouses.

Gautier est de beaucoup le plus indulgent, bien qu'il juge leurs transports un peu trop exagérés pour être sincères. Il ne croit guère aux larmes des femmes de Séville dont les maris S'embarquent, pas plus qu’il n’est ému par les démonstrations tapageuses de la maîtresse du postillon qui fut jeté à terre entre Burgos et Torrequemada. Qui veut trop prouver ne prouve rien, pense le logique et harmonieux Gautier. IL est obligé, lui aussi, de les trouver coquettes, mais que de grâce dans cette coquetterie!

« Si les amoureux ont été bien sages, à la place de la rose qu'ils ont

apportée, on leur donne l’œillet placé au corsage ou dans les cheveux (1). »

11 les trouve exigeantes, mais les croit fidèles ; pieuses, bien que peu contrites sur le passage des processions.

Que ressort-il de tout ce tableau ?

Elles excitent chez lui plus d'intérêt que de véritable émotion: leur originalité, leurs particularités, l’attirent.

Puisque nous parlons de singularités, signalons l’étonnement de tous les voyageurs en voyant fumer les Espagnoles :

« Quelques-unes portaient résolument à l'angle de la bouche un bout de cigare avec l’aplomb d’un officier de hussards (2) »,

nous dit Gautier en parlant de cigarières de Séville. Les fem-

(1) (2) Voyage, pp. 130 et 386.

oh THÉOPHILE GAUTIER ET L'ESPAGNÉ

mes du monde fument aussi; tous les voyageurs le disent, aussi bien l'anglais Blaquière que l’allemand Rehfues ou que le français Limouzin; mais le prétendu cigare était un « Pajita » très fin, plus doux qu’une cigarette.

Cette femme, avec sa beauté et son caractère étrange, a-t-elle exercé une influence sociale?

Sur les modes, d’abord. Gautier, amoureux de la couleur - locale, s’est inquiété de savoir si elles auraient l'intelligence de conserver la mantille, à l'encontre de Blanqui, qui trouve que, sous la mantille, les Espagnoles ont l’air d’un cercle de momies.

À Madrid, en 1840, Théo en voit beaucoup; il remarque avec horreur quelques chapeaux, très peu cependant :

« On voit très peu de chapeaux au Prado; à l'exception de quelques galettes jaune soufre, il n’y a que des mantilles. »

À Grenade aussi, dit-il, le chapeau est une rareté; et il fait le vœu de ne jamais voir l’enseigne d’une modiste (1). Ce vœu a été presque exaucé : la mantille, loin de disparaitre, est triomphante. Gautier s'en aperçoit en 1846 et en 1864.

L’autre mode féminine de l’Espagne c’est l’éventail, complément obligé non seulement de la toilette, mais de l'allure générale :

« L'éventail s'ouvre, se referme dau leurs doigts si vivement, si légèrement, qu'un prestidigitateur ne ferait pas mieux. »

C’est un objet si précieux, que l’art espagnol s’en est emparé et que de grands peintres n’ont pas dédaigné d’y employer leurs pinceaux. Le caprice des femmes a aidé ici le développement d’un art mineur qui tient de la joaillerie, de l’orfèvrerie, et de la peinture.

Cet art réalisa de si élégants chefs-d'œuvre que l'éventail quitta parfois la main des femmes pour devenir pièce de col-

lection. Gautier a eu le plaisir d’en voiret le note :

«Il y en avait de tous les pays et de toutes les époques : ivoire, écaille, bois de santal, paillettes, gouaches du temps de Louis XIV

et de Louis XV, papier de riz du Japon et de la Chine, rien n’y manquait (2). »

() Voyage, p. 243 (2) Voyage, p. 110.

LES MOŒEURS

ND = Qt

Que les mânes de Gautier se réjouissent encore : le vol des éventails fait en Espagne un bruissement rapide et continu; la petite fille a déjà son « abanico », la très vieille grand’mère a encore le sien. Il apparaît à l’heure de la première messe, accompagne la journée entière, et ne se ferme qu'avec les paupières de l’Espagnole.

Mais les femmes ne sont pas seulement maîtresses des modes ; elles le sont aussi des rapports de courtoisie et des habitudes mondaines : « Las mujeres, dit Mesonero, son las que forman las costumbres. » Leur façon de comprendre l'amour, d’accepter les hommages de leurs admirateurs, et plus simplement, de recevoir leurs invités, donne aux relations de société une physionomie particulière.

Gautier assista à plusieurs de ces {erlulias qu'anime une jeunesse rieuse et que préside une maîtresse de maison gracieuse et simple, sensible aux mille attentions aimables d’un hôte prévenant.

La familiarité de bonne humeur de ces {ertulias étonne d’abord un peu, puis charme les voyageurs. Custine, Swinburne, n’y reconnaissent ni les soirées anglaises, ni les fêtes françaises, mais en goûtent le prix. 1

A. de Laborde y avait trouvé la table abondante :

« L’orgeat, la limonade, l’orangeade, les confitures, les biscuits, y sont prodigués avec une profusion peu commune (1). »

* Au contraire, Gautier est frappé par l’extrême sobriété qui y règne :

« Les rafraîchissements y brillent par leur absence; ni thé, ni glace, ni punch (2). »

Mais il ne s’agit pas que de manger; il y a la manière de recevoir, le plaisir de se rencontrer, les moyens d'occuper les heures le plus agréablement possible. Ces réunions sont nombreuses, les hôtesses exigeantes, mais affables et gaies.

Notre Théo a passé des heures joyeuses au milieu de ce monde

(1) Laborde, t. V, p. 385.

heureux de vivre, qui se réunit avec simplicité pour la seule joie d’être ensemble :

« Les personnes âgées jouent au trecillo, les jeunes gens causent avec les demoiselles (1). »

Pas de monotonie, on récite des vers, on fait de la musi-

que :

« Lorsque la conversation languit, un des galants décroche sa guitare et se met à chanter (2). »

Et puis l’on danse; car une des préoccupations, un des plaisirs de la femme espagnole, est de danser.

Mais la danse en Espagne a une importance si primordiale, et Gautier en a si souvent parlé, qu’il faut nous y arrêter un peu longuement.

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