LES DANSES
Danser est plus qu’un plaisir pour l'Espagnol; c’est une extériorisation des sentiments, un moyen de donner libre cours au trop-plein de sensations qui, débordant de l'âme et du cœur, anime le corps d’une excitation insoutenable.
Tout, sous le climat d’Espagne, est extrême, nous l’avons vu; la danse est un beau fleuve qui recueille tous les torrents déchaînés : arrivé au lit harmonieux et large, les eaux tumultueuses se disciplinent,; bouillonnantes encore, elles s’assujettissent à des lois, et trouvent dans l'acceptation de ces lois une joie sereine. Ainsi les corps espagnols, dont l’ardeur est autant mystique que sensuelle, trouvent un repos musical et cadencé dans le rythme des danses.
L'influence arabe ici encore est indéniable. Non seulement dans les pas particuliers qu’elle a pu apprendre au peuple, mais plus encore dans le besoin de célébrer toute fête par des danses. Les émirs voluptueux et savants, poètes et intellectuels, reposaient leurs yeux et leurs pensées en admirant les almées et les péris si chères à Gautier. Toute victoire, toute
(x) et (2) Voyage, pp. 248-240.
cérémonie, s'accompagne de danses. Il en fut toujours ainsi en Espagne. Après la bataille de la Lopera, dit Washington Irving, on dansa; sous Charles IT, raconte Mme d’Abrantès, on dansait le fandango et le bolero à la cour après la pavane.
Mais si les grands dansaient, que dire du peuple? La danse est un vrai besoin, comme le manger et le boire. Elle est naturelle : c’est « un poème en action », dit Custine. Le peuple danse en chantant : toutes les occasions lui sont bonnes; toutes les fêtes, qu’elles soient profanes ou religieuses. Les « romerias » sont un des plus fréquents et des plus curieux prétextes :
« ILétait onze heures quand nous entrâmes dans Velez-Malaga dont les fenêtres flamboyaient joyeusement et qui retentissaient du bruit des chansons et des guitares; d’autres groupes dansaient au coin des rues (1). »
On danse au son de la guitare, mais aussi de la cilara plus petite, plus aplatie que la guitare, avec neuf cordes métalliques, et aussi de la banduria beaucoup plus petite encore et qui a douze cordes, tous instruments qui se jouent avec la pua, petite lame flexible d'ivoire ou d’écaille. Les pieds tressaillent; sur une place une voix fredonne :
« Toma, niña, esa naranja Que la cogi de mi huerto;
No la partas con cuchillo, Que va d mi corazôn dentro (2). »
Un couple se forme déjà au bruit de la chanson; les autres
suivent.
Si les grands n’ont pas le temps, les petits occupent l’entr’acte : voici les petites filles dont parle Hugo,
« Jambes nues et déjà bronzées par le climat, qui dansent et chantent :
« Gentil muchacha,
Toma la derecha ;
Hombre de nada,
Toma la izquierda (3). »
(1) Voyage, p. 368.
(2) « Prends, petite, cette orange; je l’ai cueillie dans mon verger; ne la coupe pas avec un couteau, mon cœur est dedans. »
(3) « Noble petite fille, prends la droite; homme de rien, prends la gauche. » (Hugo, Alpes et Pyrénées, p. 348.)
A tous les moments de la journée, comme à tous les âges, une Espagnole est prête à danser; il y a quelques mois, à Madrid, nous achetions des raisins à une pittoresque marchande :
« — Il fait chaud, lui dis-je.
« — Point trop pour danser », répond-elle.
Et la voilà, devant ses tomates et ses prunes, commençant une jola.
Que danse donc ce peuple souple et joyeux?
Lorsque Gautier retourna pour la deuxième fois à Madrid, à l’occasion de mariages royaux en 1846, il entra dans le café dit de Cervantes où avait lieu la répétition des « comparsas » dont la représentation allait être donnée le lendemain :
« Les comparsas, dit-il, sont des échantillons des danses nationa-
les des anciennes provinces d'Espagne, qui s’exécutent aux occasions solennelles (1). »
Quelles étaient, quelles sont encore ces danses nationales? Qu'en pensent Gautier et les autres voyageurs? « bailes que siempre mueven y fijan la curiosidad de los estrangeros (2) », que Challamel dit « aimer de passion ».
Elles sont nombreuses :
Il y a la muncira du Galicien; la danza prima de l’Asturien; les seguidillas de la Manche; les Jotas d'Aragon de Navarre et de Valence; l’aurescu, le fandango, l'arin-arin des Provinces.
Mais surtout il y a les danses andalouses : le jaleo, la playera, la cachucha, la sevillana, la malaguena, le zapateado, et aussi la sarabanda d’où viennent le Ole, la ana, la chacona, l’anton colorado, citées par tous les écrivains.
La sarabanda provoqua les excommunications de l'Église et les prohibitions des tribunaux, on ne la dansa pas moins.
Les unes, dit Villa-Amil, sont d'origine espagnole; leur mesure est à 2-4, vive, accélérée; elles sont chantées par couplets de 4 à 5 vers, comme la jola aragonese.
D’autres sont d’origine arabe; elles sont différentes, par la douceur mélancolique du chant, mais aussi par les pas dont l’indolence est coupée de vifs transports.
(x) Loin de Paris, p. 164.
(2) Villa-Amil, p. 67.
Il faut de bons poumons pour chanter la « caña » par exemple, dont la lamentation soupire sur tous les tons et finit par des notes plus vives, mais toujours tristes et plaintives.
Il faut aux danseurs des corps souples, des pieds agiles, guidés par une imagination brülante et voluptueuse.
La guitare, tantôt douce, tantôt vibrante, accompagne chanteurs et danseurs ; l’autre instrument, ce sont les castagnettes en bois de « granadillo » (1) ou en ivoire.
Les chansons sont des vieux romances bien conservés surtout en Andalousie, comme on entendit Gautier à Velez- . Malaga. |
IL y avait, il y a encore, des chanteurs célèbres pour leur talent à accompagner les danseurs. Vers 1840, époque du voyage de Gautier, les plus connus étaient : El Planeta, EI Fillo, Juan de Dios; et les chanteuses : Maria de las Nieves et La Perla.
Quelques-unes de ces danses ont été citées par Gautier.
Il est resté en admiration devant la « malaguena » :
« La malaquena, danse locale de Malaga, est vraiment d'une poésie charmante. »
Il décrit les divers pas de cette danse, qu'il trouve d'une « DHEA délicieuse (2) ».
S'il n’a pas vu la sevillana, qui est, au dire de P. de Saint- Victor, «le plus charmant symbole du servage d’amour », il a vu la cachucha, qu'il accuse d’ailleurs Doit eme d’avoir été inventée par Fanny Essler :
« La cachucha est une danse nationale d’un caractère primitif et d’une nudité si naïve qu’elle en devient chaste... c’est un poème écrit avec des ondulations de hanches, des airs penchés, un pied avancé et retiré, joyeusement scandé par le cliquetis des castagnettes (3) », dit-il dans Fusains el Eaux-Fortes; nous la retrouvons dans Émaux et Camées : |
« Elle danse, morne bacchante, La cachucha sur un vieil air
(1) Le « granadillo » est un arbre des Indes dont le bois est marqueté d’un brun obscur.
(2) Voyage, p. 330.
(3) Fusains el Eaux-Fortes, p.95.
D'une grâce si provocante Qu'on la suivrait même en enfer (1). »
Cette danse paraît à Gautier l’une des plus répandues en Espagne : l’a-t-il bien distinguée des deux autres citées plus haut? Je ne crois pas; toutes ces danses andalouses se ressemblent pour ceux qui ne sont pas initiés. Lorsqu'il écrit :
« Le maître de danse tâchait de régler un peu cette fougue et de
contenir la cachucha dans des bornes constitutionnelles », il est à penser qu’il parle de toutes les danses : ilécrit ces lignes, en effet, à propos de la fameuse répétition des comparsas dont il a été parlé plus haut; les danseuses se disputaient, tout le monde riait et criait, et le maître de ballet avait fort à faire pour être obéi.
Aux yeux de tous les voyageurs, la véritable danse espagnole, celle qui les frappe le plus par le rythme et les pas, c’est le fandango, qui est un peu différent du fandango basque.
Il avait dans toute la péninsule une vie ardente; on raconte que, le clergé s'étant ému des désordres que, paraît-il, cette danse apportait dans les mœurs, son procès fut porté devant le Consistoire; force griefs furent énumérés qui épouvantèrent les juges; pour lui porter un dernier coup, les accusateurs décidèrent de le faire danser, afin que l’on s’aperçût du scandale ! Des danseurs amenés dans ce but l’exécutèrent ; mais le Jandango ne fut pas plutôt commencé, que les figures des juges s’éclairèrent, les yeux se mirent à briller, les sourires à fleurir, et finalement:les juges eux-mêmes entrèrent dans la danse; le fandango fut sauvé.
Gautier l’a vu danser à Velez- ae dans une atmosphère de fête.
Il à regardé les gens danser : « la cachucha, le fandango, le Jaleo »; mais il faut reconnaître qu’il appelle à peu près toutes les danses cachucha et seguidilles. En tout cas il n’a pas pour le fandango l’'étonnement scandalisé de Swinburne, qui prétend « qu'aucun œil modeste ne peut en soutenir la vue (2) »; tous les Anglais ne sont pas aussi pudibonds, quoique un peu choqués :
(1) Émaux et Camées, p. 86. s (2) Swinburne, p. 66.
« He slill remembered the flaming vitality of the wicked music, the fiendish lascivious gaiety of the transported dancer (1). »
Nous avons pu nous apercevoir, en cours de route, que les citations de Gautier n’abondent pas sur ce sujet; il se plaint en effet de ne pas avoir vu assez de danses espagnoles.
Il les a pourtant cherchées dès son arrivée en Espagne: il court au premier théâtre qu’il rencontre, et sa déception commence. C’est à Vitoria, et il écrit :
« Les danses espagnoles n'existent qu’à Paris, comme les coquil-
lages, qu'on ne trouve que chez les marchands de curiosité et jamais au bord de la mer (2). »
À Burgos, à Valladolid, il les cherche; on lui dit
« que les bonnes danseuses étaient à Madrid ».
À Madrid, même déception; il apprend que les véritables
« danseuses de cachucha n'existent qu'en Andalousie, à Séville ».
Enfin il en trouve, mais parmi le peuple; et il lui faudra, pour admirer des pas nationaux, assister à des fêtes dans la rue, comme à Velez-Malaga, ou à des reconstitutions historiques, comme à Madrid en 18/6.
Il déplore vivement cet oubli des danses nationales.
À Madrid, à Grenade, on danse au piano comme en France, dit-il, abandonnant la jota, le bolero, le fandango « aux paysans, aux servantes et aux bohémiens ».
Et si par hasard, sur la demande d’un étranger, des jeunes filles veulent bien exécuter un pas national, c’est toutes portes et fenêtres closes (3).
Gautier ne comprend pas cette attitude des Espagnols vis-àvis d’une des manifestations si intéressantes de leur race, et leur reproche même d’avoir oublié le sens de la beauté; l’intelligence des pas nationaux est perdue en Espagne, dit-il :
« Quand on exécute la jota aragonesa, tout le beau monde se lève et s’en va. »
Il n’est pas le seul à regretter cette éclipse: des Espagnols, (1) Elconor Smith, Flamenco, p. 296.
(2) Voyage, p. 37.
(3) Voyage, p. 249.
Pedro de Madrazo, par exemple, déplorent l’irruption des danses modernes et françaises. Mais il reconnaît qu’en Pays Basque la tradition reste triomphante.
Ces danses basques qu’admirèrent Hugo, Willkomm et tant d’autres, Gautier ne les a pas vues, et c’est dommage.
S'il a rencontré peu de danses, dès qu’il assiste à l’une d'elles, quel enthousiasme! Il en rêve : il imagine, avec son héros Don Andres, Militona dansant :
« avec une souplesse et une expression admirables une de ces
vieilles danses espagnoles où l'Arabie a laissé sa langueur brüû- Jante (r) ».
Il n’a pas pardonné aux deux mauvais danseurs de Vitoria d’avoir exécuté un « boléro macabre ».
Mais quel souvenir gracieux et poétique il garde des jolies danseuses espagnoles, si nous en croyons les vers d'Émaux et Camées! (2)
D'ailleurs tous les voyageurs voient dans ces danseuses des êtres inspirés; P. de Saint-Victor retrouve le double génie catholique et musulman dans cette danseuse qui prend quelquefois « cet air et ce mouvement extatiques avec lesquels les Vierges de
Murillo flottent sur le croissant dans un ciel de pourpre et de rose (3) ».
Gautier ne tarit pas d’éloges sur ces danseuses, qui, avec. leurs pas et leurs sourires, le transportent dans ce monde enchanté du rêve où l'avaient déjà plongé le grand vent doré de Castille, les fleurs et les eaux d’Andalousie.
Il les trouve bien supérieures aux danseuses françaises par «la grâce et le charme ». Elles n’ont pas leur maigreur de « cheval entraîné »; on ne voit pas leur anatomie, les proportions du corps sont conservées :
« elles ont l'air de femmes qui dansent, et non de danseuses, ce qui. est bien différent ».
On n’assiste pas, dit-il, en les voyant danser, à cette gym- (1) Militona, p. 44.
(2) Emaux et Camées, p. 87.
(3) P. de Saint-Victor, Anciens et Modernes, p. 460.
si
LES MOŒEURS 29:
nastique forcenée qui paraît naturelle en France, qui est indécente en Espagne. Les danseuses espagnoles n’ont pas, d'après lui,
«l'apparence d'araignées qu’on inquiète dans leurs toiles et qui se démènent éperdument »,
ou de « corps scié en deux de petites filles phtisiques » qu’on a placé « sur les jambes d’un grenadier de la garde ».
À ces pantins désarticulés, il oppose toute la souple grâce des danseurs espagnols.
Dolorès, la danseuse espagnole, joint à cette souplesse la beauté : elle a « la poitrine potelée, les bras ronds, la jambe fine et les pieds petits (1) ».
Les danseurs ne le cèdent en rien aux danseuses : Camprubi, qui dansait avec Dolorès, est possédé par l’amour de son art; ceux que Gautier voit à Malaga
« possèdent une certaine grâce féroce, une certaine allure insolemment cambrée qui leur est loute particulière (2) ».
À tout ce charme des pas et du rythme s'ajoute, pour Gautier toujours épris de pittoresque, l’attrait des accessoires : le sombrero, l'éventail, les fleurs, les jupes à volants, le châle, les costumes enfin.
Gautier les cherchera dans toute l'Espagne.