LES COSTUMES
Gautier avait pour le costume un amour romantique; il pensait avec raison que les habits des gens donnent à un pays sa physionomie pittoresque.
Partout où il voyagera, il s’'amusera à observer et à décrire les ajustements curieux ou inusités.
C’est une des raisons pour lesquelles il regarde les Espa-
(1) Tableaux à la plume.
(2) Ibid.
gnols; les ayant regardés, il les a vus, ce qui infirme une fois de plus la thèse de Mme de Girardin et de ses adeptes.
Montaigne, à Augsbourg, avait adopté le bonnet fourré du pays; Gautier aura en Espagne le même souci de la couleur locale. Mais si Montaigne se coiffe de ce bizarre chapeau avec une ironique indifférence, Gautier, lui, s’habillera par plaisir. IL lui semblera, ce faisant, aider au sauvetage des objets sacrés.
De plus, ces costumes le distrayent. Gautier, profondément mélancolique parfois, a pourtant un heureux caractère. Il aime à s'amuser. Un habit pittoresque l’intéresse joyeusement; s’il peut l’endosser, il est tout à fait heureux; je pense qu’il faut voir dans cet amour du costume le même besoin d’évasion déjà signalé chez lui.
Avec les costumes nationaux, c’est une autre atmosphère, d’autres habitudes, qui surgissent : c’est le passé qui ressuscite; ils permettent un voyage dans l’espace et dans le temps. Gautier, dans toutes ses œuvres, malgré l’intelligent sourire dont il masque son émotion, ne cherche pas autre chose.
Judith raconte combien il était ravi de voir les costumes étranges de certains de ses visiteurs; il admira beaucoup l’habillement de Madarasz, le jeune peintre hongrois, venu solliciter sa bienveillance :
« Êtes-vous heureux d’être d’un pays où il est de rigueur de porter un si joli costume! »
Il était sincère et l’avait prouvé :
« Moi qui ai en vain tenté de réagir contre notre hideux affublement et me suis couvert de ridicule aux yeux des bourgeois en revétant les toilettes les plus truculentes (1). »
On se rappelle en effet le gilet rouge d'Hernani, drapeau révolutionnaire. Dans l’autobiographie qui constitue la PR face du fameux volume de vers interdit par la censure (2), i raconte l’histoire de ce gilet célèbre; il parle de
«l'air ahuri du tailleur lorsque nous lui exposämes le plan de ce gilet ».
(1) 2° Rang du collier, p. 95.
(2) Plaquette in-8, imprimerie particulière, 1873, reproduite en partie dans la préface des Jeunes-France.
Ce fameux tailleur, Monsieur Gaulois, exécuta tout de même l’ouvrage commandé.
C’est pour la même raison de pittoresque qu’il portera les cheveux longs. Le quatrain accompagnant la lithographie du Charivari en 1839 par Benjamin Roubaud représente Gautier avec les cheveux jusqu'aux épaules :
« Théophile Gautier est, de ce poil énorme,
Né coiffé... Quel! (1)... Puisqu’il n’est amoureux Systémaliquement que de la belle forme,
Il devrait bien changer celle de ses cheveux. »
Notre voyageur a emporté ses cheveux longs en Espagne, mais pas son gilet rouge dont l’écarlate lui plaisait: il n’a pourtant pas signalé le rouge des gilets des paysans d’Alava.
Les gilets ont joué un grand rôle dans l’existence de Gautier; l’un d’eux, en nankin trop empesé, craqua dans son dos, lors d’une présentation à la Reine d’Espagne! (2) |
Un jour pourtant il fut merveilleusement habillé. Quand il arriva à Grenade, il fut tellement séduit par les costumes populaires grenadins, qu’il se hâta de chercher un tailleur et de se commander un habillement local.
Ce tailleur, « el señor Zapata », lui doit l’immortalité. Gautier parle de lui dans le Voyage et dans Mililona.
Dans Mililona c'est ce Zapata qui habille si bien Juancho, le farouche torero :
« Ce costume était le chef-d'œuvre de Zapata de Grenade. Zapata, ce Cardillac des habits de Majo, qui pleure toutes les fois qu’il vous rapporte un habit et vous offre pour le ravoir plus d'argent qu'il ne vous en a demandé pour le faire (3). »
L'histoire est, en effet, racontée tout au long dans le Voyage. Gautier a envie d’un costume, on le conduit chez Don Juan Zapata. Entre le tailleur et le client une sympathie nait. Zapata taille et brode avec amour ce somptueux costume qui est une joie pour Gautier; il est si beau que Zapala ne veut
(1) Le mot toupet a été oublié par le graveur. (2) Le collier des jours.
(3) Militona.
plus s’en séparer. Mais Gautier, qui en avait envie, le persuada :
« Ce costume donnerait une haute idée de son talent et le mettrait en réputation à Paris. »
L'habit fut livré : Gautier le mit-il à Paris? Peut-être, les jours où dans son atelier de Neuilly, il regrettait l'enivrement du Généralife.
Mais il le mit sûrement en Espagne, et cela lui valut une heure de popularité.
Lorsqu'il quitte Grenade pour Malaga, il part avec une caravane que protège le cosario Lanza, qui se fait remarquer par le luxe de son costume, « ses boutons d’argent, ses broderies de soie ».
La caravane se grossit en cours de route. Gautier, ne voulant pas être en reste de couleur locale, avait revêtu son « habit de majo ». Ce costume était beau; celui de Lanza, magnifique. Le Carnet manuscrit raconte qu'un jeune homme, somptueusement habillé : « costume de velours vert et cuir de Cordoue », s'était joint à eux. La troupe avait fort belle apparence, si bien qu’on prit nos gens pour des maîtres de ganaderias et pour la quadrille de Montés. Dans le Carnet, Gautier dit que l’un d’eux fut acclamé : « Vive Montes! » IL ne dit pas lequel; modestie peut-être, ou dépit? (1)
Quel était donc ce costume? L’ « habit de majo », lequel, avec des variantes, est aussi celui des toreros. C’est le plus pittoresque de tous les costumes espagnols. Arrêtons-nous un peu à sa description. Voici celui de Gautier fait par Zapata : «un chapeau pointu, veste brodée, gilet de velours à boutons de
filigrane, ceinture de soie rouge, culotte de tricot, guêtres ouvertes au mollet (2) ».
Et voici l'imaginaire, celui de Juancho, sorti aussi, par la grâce de la plume de Gautier, des mains de Zapata :
« Une large faja de soïe rouge... les broderies de la veste... ce n'était plus une veste incarnadine brodée d'argent, maïs une veste d'argent brodée d'incarnadin (3). »
(1) Carnet manuscrit. p.21.
(2) Voyage, p. 299.
(3) Mililona, p. 21.
LES MOŒURS 297
La culotte était de satin enjolivée de soutaches.
Ce magnifique costume, que Gautier allait chercher en Espagne, Paris l’avait déjà vu, une soixantaine d’années auparavant, sur les épaules de Figaro :
« Gilet et haut-de-chausses de salin, avec des boutons et des boutonnières frangées d’argent, une grande ceinture de soie; les jarretières nouées avec des glands qui pendent sur chaque jambe, étc::, (ny
Tous les voyageurs ont décrit cet habit si brillant et si pittoresque. Gautier, déjà deux fois cité, y revient en plusieurs endroits.
Andres change d’habit pour aller à la recherche de ses amours; il met un chapeau à cime tronquée, une veste ronde tabac d’Espagne, des pantalons larges, une grande ceinture de soie, un manteau de couleur sombre (2).
Peu à peu toutes les pièces du costume apparaissent; à Grenade ce chapeau fait la joie de notre voyageur, qui en donne une longue description (3).
Mais ce sombrero pittoresque ne se retrouve plus guère en Espagne, ni lui, ni aucun autre, si on en croit Antonio Goy Diaz (4). l
Pour compléter ce costume, voici la vara, ou canne sans laquelle Le »74j0 ne peut se produire en public.
Majos et Majas ont amusé tous les voyageurs par leur accoutrement et leur maintien. Les plus jolis portraits de majas sont ceux qu'a peints Goya et qui sont au Prado : la Maja vestida, les Majas au balcon, ressuscitent pour nous ces charmants costumes. Goya a peint, dit Gautier,
« de belles filles aux bas de soie bien tirés avec de petites mules au talon pointu... des peignes d'écaille à galerie... des mantilles de dentelle noire disposées en capuchon... des basquines plom-
bées (5) ».
(1) Beaumarchais, Description des personnages, p. 27, édit. de 1775. (2) Militona, p. 62. ;
(4) La Noticia, 23 Mayo 1934.
(5) Voyage, p. 141.
Swinburne les a aussi vues passer dans Grenade avec « leur riche corset et leur jupon de brocart (1) ».
Ce costume des majos et des majas était quelquefois emprunté par les cercles de bonne compagnie, ce qui choque Bourgoing (2).
Custine, quelques années avant Gautier, avait décrit ce riche costume fait de drap fin, de broderie et de soie.
Cet habillement extrêmement cher est encore à peu près celui des toréadors de nos jours.
Mais si ce rutilant costume a séduit Gautier au point qu'il a voulu le porter, ce n’est pas le seul qu’il vit en Espagne. Il en cherchait :
« car un costume caractéristique est si rare maintenant que c'est une joie enfantine pour le voyageur d'en rencontrer ailleurs qu'à l'Opéra (3) ».
En Turquie, en Italie, en Russie, il est en quête d’habits curieux; ce qui le réjouit à Hambourg, c’est le costume des Hambourgeoises (4). Quand il assiste à un bal au palais d'hiver à Pétersbourg, ce qu’il regarde le plus du haut de son balcon, ce sont les habits (5).
Nous n’en finirions pas de citer, dans tous ses ouvrages, les allusions qu'il fait au costume, cela nous entraînerait trop loin d’Espagne; revenons-y.
Malgré quelques plaintes sur l’absence de costumes locaux, Gautier avouera en avoir vu le long de son voyage à travers la péninsule. | |
Il a craint un moment que les femmes abandonnent la mantille; il regrette qu’elles laissent de côté la basque et la jupe à volants, il n’en vit qu’une « en satin rose » dans un bal.
Peut-être cherchait-il trop en Espagne, dans les rues et dans les salons, un costume de théâtre. L’habit des femmes espa-
(1) Swinburne, p. 246.
(2) Bourgoing, t. II.
(3) Caprices el Zigzags, p. 221.
(4) (5) Voyage en Russie, pp. 27 et 232.
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gnoles n’a jamais été extravagant: il est « d’une simplicité recherchée », dit Castil-Blaze (1). Elles affectionnent surtout le noir, et sont toujours admirablement chaussées. Le complément de leur toilette c’est la fleur.
Je pense que Gautier, ébloui par les habits des Majos et des Majas, du mayoral, du zagal, a cherché sur les femmes espagnoles trop de falbalas. S'il ne les a pas trouvés, c’est qu'ils n’existaient pas.
Il signale la singularité de mise des femmes, qui sortent les bras nus, décolletées, seules, dans les endroits publics (2) : cela ne lui déplaît point d’ailleurs, mais il n'aime pas la couleur noire. Lorsqu'il lui faut décrire, dans Mililona, la robe de la Tia Alonsa, il la dit « noire », et pare au contraire la jeune fille du joyeux costume des Maias.
Quant à la mantille, il la retrouve en 1864, avec bonheur, « souveraine absolue » (3).
Mais il est certain que ce n’est pas le costume féminin qui est curieux en Espagne; en général, surtout à l’époque de Gautier, les habits des hommes avaient plus d'importance.
Gautier va les rencontrer un peu partout.
Il traverse d’abord les Provinces Basques, et trouve « hideux » leur costume; il est noir, ct Gautier, nous le savons, n’aime pas le noir. Il parlera de la douleur :
« que nous avait fait éprouver, dans la Province de Guipuzcoa, la rencontre inattendue de ce hideux vêtement (4) ».
Pourtant, lorsqu'il raconte la corrida de Vitoria à laquelle il assiste en 1864, il décrit de brillants costumes :
« IL y avait là des bérets basques, des sombreros calañés... des vestes en peau d'agneau, des jaquettes marseillaises brodées en drap de couleur, des mantilles à bord de velours, des châles jonquille historiés d'oiseaux, des jupes en drap jaune serin (5). »
C'est beaucoup de diversité et de truculence pour une
(1) Castil-Blaze, p. 418.
(2) Voyage, p.111.
(3) La mantille est très ancienne en Espagne, elle viendrait des Goths. (4) Ilalia.
(5) Quand on voyage.
assemblée basque, si sobre d’habits et de couleur, mais les fêtes avaient sans doute attiré à Vitoria bien des visiteurs.
Quand Gautier traverse la Castille, il se plaint de ne pas y trouver beaucoup de pittoresque : il y a peu d'anciens costumes, dit-il, à part l’inévitable manteau « couleur tabac ou ramoneur ».
Gautier se trompait en croyant que le costume national avait disparu de Castille. IL n’y eut jamais, sur les costumes castillans, beaucoup plus de pittoresque que n’en a vu Gautier. Son erreur tient, d’abord, à ce qu'il est, au début de son voyage, mal renseigné sur les coutumes de chaque province; or, il traverse la Castille quelques jours après son entrée en Espagne; de plus, il s'attend trop à rencontrer des costumes de théâtre.
Les Castillans qu’il a vus étaient habillés comme l’étaient ceux du X VIII siècle et comme le sont encore ceux d’aujourd’hui; avec leurs grands chapeaux, et leurs manteaux sombres qu'ils roulent pour dormir, et déroulent pour se protéger de la chaleur comme du froid. Ce manteau, dit Villa-A mil, cache tout; « c’est pourquoi le Castillan néglige le reste de son habillement..., le manteau lui tient lieu d’abri et de lit (r) ». Mais cette sévérité des habits disparaît avec la Castille.
À Madrid les costumes nationaux sont rares parmi les citadins, comme dans toutes les capitales; pourtant une fête peut vous donner l’occasion d'admirer des habits provinciaux. Au moment des mariages royaux de 1846, Gautier décrit le curieux spectacle d'habitants de toutes les parties de l'Espagne, venus à Madrid avec leurs costumes de gala; je cite quelques passages de cette vivante fresque :
« Voici le Maragate au chapeau à larges bords, au pourpoint de cuir...; le Valencian aux grègues de toile blanche avec la capa de muestrà sur l'épaule; l’Andalou avec ses guêtres de cuir de Ronda, sa Jaja de soie rouge ou jaune, sa veste brodée de soie; le vieux Castil-
lan en casquette de due de loup; les Manchègues en culotte courte et bas brodés (2). »
Quelle foule d'Espagnols a vue là Gautier!
(1) Villa-Amil, article sur Valladolid.
(2) Loin de Paris.
Mais c’est surtout en Andalousie qu’éclatent la richesse et la singularité des costumes; les habits somptueux égayent toutes les routes et sont de toutes les fêtes.
« C'est à Jaën, dit Gautier, que j'ai vu le plus de costumes nationaux et pittoresques (1). »
IL y rencontre la culotte de velours, les guêtres, la large ceinture aux couleurs éclatantes, le chapeau long à fond pointu surchargé de rubans.
Gautier rencontre aussi des vaqueros et peint leur costume : gilet de drap bleu, culottes de velours verdâtre, large ceinture rouge, alpargatas…
Quelle foule pittoresque, chatoyante, vient de circuler devant nos yeux! Gautier non seulement a vu les Espagnols; mais il nous les a fait voir : paysans, citadins, soldats, moines, mendiants, femmes du monde, marchands, danseurs, tout un peuplie s’agite, prie, pleure et s'amuse.
Mais tous ces gens-là s’occupent peu du voyageur qui passe à leur côté.
D’autres Espagnols ont des rapports plus directs avec l’étranger; ce sont ceux qui le font voyager, qui l’hébergent, qui le font manger, ceux mêmes qui l’arrêtent sur la route.
Aussi allons-nous voir Théo utiliser divers moyens de locomotion, se disputer parfois avec les aubergistes, attendre en vain les voleurs.