‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 35 sur 79 · LES MOYENS DE LOCOMOTION · texte numérisé non relu

LES MOYENS DE LOCOMOTION

Gautier circula de diverses façons en Espagne; nous ne parlerons pas de son voyage de retour à bord du vapeur l'Océan : il n’eut rien de particulier, il fut moderne, trop aux yeux de Gautier (2).

(x) Voyage, p. 231.

(2) Ibid., p.389.

Il voyagea à cheval ou plutôt à mule. C'était la vraie manière de circuler en Espagne, surtout lorsqu'il fallait grimper des montagnes ou traverser, comme il fit en partant de Grenade, des sentiers aussi difficiles que ceux des Alpujarras. Mais avec cette façon de voyager on a plus à compter sur les bêtes — mulets, ânes, chevaux, — que sur les hommes.

Gautier avait déjà eu besoin d'animaux pour monter au Mulhacen, la montagne qui domine Grenade :

« Les chevaux andalous, et ceux-ci étaient pourtant des rosses authentiques, n’ont pas leur pareil pour la montagne. »

Tous les chevaux andalous ne sont pas des rosses! Gautier en vit au Prado qui étaient fort beaux, nobles et gracieux avec leur belle crinière et leur longue queue : « leur œil étincelait », dit-il (x).

Sur la route de Malaga c’est une mule qu’il monte; elle est chargée de pompons, de houppes et de fanfreluches, ce qui ne lui plaît pas trop sans doute, malgré la mode, car Théo la trouve « revêche, rechignée et quinteuse ». Aussi lui fait-il confiance par force et se garde-t-il de la contrarier.

Mais Gautier a surtout voyagé en voiture. C’est ici que nous allons faire connaissance avec tout le peuple Jpobe remuant, cocasse, des conducteurs de véhicules.

Les voitures étaient très diverses. N’en prenons pour da que Mesonero lui-même, qui regarde défiler au Prado des types de véhicules nombreux et bizarres :

On voit « un élégant {ibury venant de Londres ou de Bruxelles »; — un « cajon » qui a l’air de dater du XVI: siècle; — une « carrelerra » ouverte et garnie de lettres dorées; — un « coche cerrado » conduit par des mules qui dorment en marchant; — un « cabriolet » qu’un docteur a prêté à sa femme pour qu'elle se promène, — une « berlina » avec des superbes chevaux andalous; — un « coche » de grand chemin; — un « simon » vertet noir (2). ;

Mesonero donne ensuite la description d’un de ces simons, :

(1) Voyage, p. 296.

(2) Mesonero, Panorama Matrilense, p.81.

trop longue pour être reproduite ici, mais qui éclate d’humour.

Gautier ne verra pas tant de diversité au Prado ni surtout tant de gloire; il trouve les équipages peu brillants :

« On dirait les voitures de deuil qui suivent les corbillards (1). »

Maigre éloge; ces voitures n’intéressent pas Gautier.

De toutes celles qu'il a vues, la plus curieuse assurément est la charrette à bœufs des Biscayens et des Castillans, dont il trouve le bruit étrange et inexplicable.

Un autre genre de véhicules qui a plu à Gautier par son pittoresque, ce sont les voitures de Castille hautes sur roues, qui paraissent tenir en équilibre, attelées de mules harnachées de pompons; elles existent encore.

Nous nous souvenons d’en avoir vu une sur ces longues routes de Castille, superbement monotones. Elle n’était pas grande, cependant deux mules attelées en flèche la tiraient. Elle était peinte en rose; ses roues démesurément hautes, roses aussi à l’origine — on voyait encore la couleur à l’intérieur des rayons —, s'étaient dorées de la poussière de Castille. Quatre piquets peints soutenaient une tente bleue qui s’attachait aux angles avec des pompons rouges, les mêmes que les mules portaient aux oreilles.

Ne disons pas qu'il n’y a plus de couleur locale en Espagne : les coussins roses de la voiture de Gautier qui se déchiraient sur la route de Valladolid ont laissé leur couleur sur les voitures castillanes.

À Tolède, à Alicante, à Murcie, à Saragosse, nous en vimes qui, délicieux anachronismes, paraissaient sortir de la plume de Gautier.

Avant d'indiquer dans quelles voitures il monta, rappelonsnous qu’il n’était pas facile de circuler en Espagne. C’était, d’après lui, une entreprise périlleuse et romanesque, pour laquelle il fallait du courage, de la patience et de la force (2).

Il faut traverser de grandes solitudes sans arbres, où il fait

(1) Gautier, Voyage, p. 108.

(2) Voyage, p. 304.

ré

très chaud ou très froid. Peu de relais, peu d’auberges.

Ponz (1) se plaint de ce manque de chemins, mais il ajoute que le roi Charles III a construit des ponts.

Bourgoing a trouvé bonnes les routes de Biscaye; mais dès qu’on est sorti des Provinces, les difficultés commencent. Sur ces routes difficiles, les voitures passent à fond de train, nous dit Quinet.

Elles sont nombreuses, presque aussi nombreuses que celles qui promenaient au Prado la société madrilène.

Il y avait la diligence, qui comprenait le coupé, compartiment d'honneur, l’intérieur et la gondole.

Il y avait les calesines ou volantes, espèce de petits cabriolets montés sur deux hautes roues. En voici un modèle dessiné par Gautier sur son Carnet de route :

Cazesin (dessin de Gautier)

Il y avait encore les calechas, cabriolets plus larges et plus profonds, — les coches de callera, voitures peu élégantes mais solides, — et les galleras, confortables et fragiles, dans lesquelles est monté Gautier. Maïs comment a-t-il voyagé?

Il a pris, en quittant Bayonne, la diligence à cheval qui devint à [run diligence à mules, jusqu’à Madrid.

(1) A. Ponz, Viages por España.

11 prit une autre diligence de Madrid à Grenade; — le correo real en quittant Burgos; — les guleras de Torrequemada à Valladolid, et de Malaga à Cordoue; — une calecha pour aller à l’Escorial; — les calesines de Madrid à Tolède et d’Ecija à Séville.

La diligence que Gautier prit à Bayonne avait déjà l’air espagnol; une gravure du temps nous la représente, elle ou sa sœur. C’est une énorme machine montée sur quatres roues, partagée en deux compartiments; une épaisse bâche capitonne le toit; elle paraît tenir en équilibre.

Le conducteur est le mayoral, avec un chapeau pointu, des guêtres, et toujours la ceinture rouge; il est aidé par le zagal, « espèce de coureur qui enraye les roues dans les descentes péril-

Jleuses, qui surveille les. harnais et les ressorts, qui presse les relais (r) ».

Un ou plusieurs escopeteros protègent soi-disant la voiture. On voyage en diligence à toutes les heures, aussi bien la nuit que le jour, et par tous les temps. Ces départs, qui ne respectent ni sommeil ni repas, sont pénibles à Gautier. On quitte Vitoria « au milieu de la nuit... il faisait un froid glacial, une température de Sibérie ».

C’est à la même heure qu’on dit adieu à Tolède : « Nous grimpâmes tout endormis sur les maigres coussins de notre

carriole. »

IL est plus fâché encore quand on l’empêche de manger.

À Astigarraga, il n’a pu, à moitié endormi, qu’avaler une tasse de chocolat.

À Torrequamada, on mange en hâte quelques garbanzos, et la

«course au clocher continue ».

A Illescas, il faut se remettre en route sans avoir eu le

(1) Gautier, Voyage.

temps d’apaiser la chaleur et la soif dans une posada où règnent

« plusieurs rangs de jarres, de pots et d’alcarazas couverts d'une transpiration perlée ».

Mais enfin voyager en diligence était commode.

Il n’y en avait point sur toutes les routes; il fallait quelquefois être moins difficile. Gautier a essayé, volontairement ou non, à peu près tous les autres styles de voitures.

À Burgos, il prend le correo real :

« voilure antédiluvienne dont le modèle aboli ne peut se retrouver que dans l'Espagne fossile (1),

il avait été peint au temps de la reine Isabelle, dit-il; il était dangereusement retenu par des cordes; on y monte cependant, car le mayoral et les mules ont l’air valeureux. Et l’on avance avec une « rapidité fantasmagorique ». Il arrive bien quelquefois des petits accidents; les mules se cabrent, se prennent dans les traits, tombent, le postillon aussi, mais tout est relevé, la course recommence, c’est un voyage d’enragés. Mais, dit Gautier, ce qui devait arriver, arriva. La cocasse et folle voiture en heurta une autre : un choc, et

« nous sortimes au plus vite par le toit défoncé de la pauvre voiture qui était brisée en mille pièces ».

Gautier est intact, Eugène Piot aussi, les mules ont pris la clef des champs, et le pauvre mayoral se lamente sur les débris de sa carriole.

Mais il y a pire : il y a la galera. — Elle justifie parfaitement son nom, dit Gautier : il n’y a pour fond qu'un filet où l’on place les malles et les paquets, puis on étend un matelas, et les « patients se groupent comme ils peuvent sur ce chevalet d’un nouveau genre ». |

Aussi incroyable que cela paraisse, nous avons vu dans un village au fond de l’Aragon, à La Almunia, une galeral malheureusement nous n’avons pu la photographier. |

(r) Voilà une des phrases que les Espagnols ont difficilement pardonnées à Gautier. BE

On imagine ce que pouvaient être les cahots de la route, alors que les malles et les paquets rebondissaient contre vous. Cela n'empêche pas d’avancer à « quatre lieues d’Espagne à l'heure ». C’est un danger constant (tous les voyageurs l’ont signalé) que cette vitesse avec des voitures si rudimentaires et si fragiles.

Nous retrouvons une galère sur les routes de la Manche; cette fois Théo n’est pas dedans; il la croise : 20 soldats y sont entassés, et il plaint ces pauvres diables, d’être parqués avec une chaleur suffocante dans cette voiture sans plancher.

Mais il devait remonter en galère, avant de quitter l'Espagne, en allant de Malaga à Cordoue. La position que l’on a est assez semblable, prétend-il, à celle de veaux que l’on mène au marché, et pourtant on parvient à y dormir, malgré les cahots effroyables.

Notre voyageur a eu plus de chance parfois. Un jour, pour aller à l’Escorial il se procura une calecha :

« voiture fantastique, chamarrée d’amours à la grisaille, attelée de quatre mules et enjolivé d’un zagal assez bien travesti ».

Il monta même en calésine.

C’est la vraie voiture de Madrid, celle que l’on prend pour aller aux courses. Mesonero nous parle d’une « calecin qui va 4 los loros con dos manolas ».

C’est en calésine que Militona traverse la rue d’Alcala, aux yeux émerveillés d’Andres.

Gautier lui-même monte en « calesin » pour revenir de Tolède : l’aspect du véhicule est fantastique, avec des grandes roues écarlates et un coffre extravagant; il arrive tout de même à l'heure, grâce au calesero et aux discours éloquents qu’il tenait à ses mules.

Théo remonte en calésine pour la dernière fois d’Ecija à Séville. Celle-ci faillit être inhospitalière : le conducteur ne voulait prendre ni lui ni son camarade, les trouvant trop gros et leurs malles trop lourdes; ils partirent cependant, mais furent bien près de s’enfoncer dans le sol sablonneux de La Luisiana.

Enfin il vit encore, sur les chemins d’Espagne, un autre genre de voiture : la {arlane des Valancians. C'était aussi le

moyen de locomotion des Baléares : George Sand, à la même époque que Gautier, s’en était servie (1). Elle n’a pas de ressorts, dit Gautier, mais elle est plus douce pourtant que les terribles galeras qu’il vient de quitter, si bien qu'il la trouve d’une « mollesse efféminée ».

Heureusement il fit de longs arrêts pour se reposer de ces tumultueux voyages : il fit halte dans les auberges, dans les fondas de toute sortes; faisons comme lui.

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