LES BRIGANDS
D'abord mettons-nous bien d'accord sur le mot « brigand ». Sont-ce les douaniers?
Balthazar de Monconys voyage en Espagne vers 1620; les forêts qui couvrent la montagne San Adrian au-dessus de Vitoria sont, lui a-t-on dit, le théâtre de nombreux assassinats. Il les traverse tranquillement, maïs en approchant de la ville, il commence à voir les voleurs :
« C'est-à-dire les douaniers, auxquels je suis contraint de donner
cette qualité à cause des grandes voleries qu'ils font tous les jours aux autres passants (1). »
Sont-ce les aubergistes? Gautier, nous l’avons vu, eut faim à Caratraca :
« L'on parle beaucoup des voleurs de grand chemin... ce n’est pas
sur le chemin qu'est le danger, c’est au bord, dans l’auberge, où l’on vous égorge et où l’on vous dépouille en toute sûreté (2). »
Ces voleurs-là sont de tous temps et de tous les pays.
Les brigands espagnols sont gens de plus fière allure. Ils descendent des seigneurs, détrousseurs de grand chemin, qui arrêtaient sans vergogne les voyageurs passant à portée de leur arquebusade.
Ce sont les fils de ces bodies infernales dont Duguesèlin débarrassa la France en leur faisant franchir les Pyrénées; ce sont des héros manqués.
Le caractère et l’histoire d’Espagne ont, d’autre part, favorisé le banditisme. L’indolence, l'indifférence, mènent à la paresse. Mais le plus paresseux, s’il a faim et s’il ne se résout pas aux petites ruses d’un Pablo de Ségovia, préfère tirer le navaja sur la route; le danger relève l'acte.
Et puis, n’oublions pas la grande misère espagnole. Tous les gens aventureux — dont l’âme était prête à conquérir l’Eldorado — ne se sont pas embarqués sur les caravelles royales. Ils sont restés dans les sierras sauvages. L'aventure s’est rapetissée, mais elle reste l'aventure; le peuple espagnol ne s’y est pas trompé. Il aime presque ses brigands avec « ce goût sauvage et élégant propre aux nations à demi cultivées », dit Victor Hugo dans Alpes el Pyrénées.
L'Espagne est restée arabe sur ce point; d’après Gautier,
« les bandits y passent facilement pour des héros ». :
(1) B. de Monconys, t. IV, p. 4.
(2) Gautier, Voyage, p. 340.
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Le peuple admire chez eux le mépris de la mort, l'audace, le sang-froid, et oublie qu’on fait ici un emploi condamnable de ces qualités.
Jorge Borrow, qui a fréquenté les brigands dans les prisons de Madrid —, nous savons qu’il était chargé d'œuvres sociales —, dit que les pires étaient courtois et affables et se conduisaient avec convenance. Ils ne disaient jamais « de gros mots ». S'ils tuaient quelquefois, ils avaient de bonnes manières.
Avec cela ils sont beaux et souvent richement habillés. Villa-Amil reproduit une curieuse estampe : Los ladrones en una venta (1), estampe qu’a certainement vue Gautier. Les voleurs ont des guêtres de cuir travaillé, des vestes brodées et enrubannées:; leurs armes sont superbes. Ils sont attablés avec une aisance qui paraît déceler la meilleure conscience; ils sont très sympathiques à Gautier. Les Espagnols se plaignent qu’on ait parlé plus que de raison de ces valeureux coquins. Est-ce vrai?
L'époque pendant laquelle Gautier traversa pour la première fois l'Espagne était assez troublée; la révolution datait de la veille, la guerre carlisté continuait : deux raisons qui favorisaient le brigandage, qui, s’il n’avait pas été dans les mœurs espagnoles, aurait disparu avec l’apaisement qui suivit ces années troublées.
Or le banditisme resta vivace; il n’y a pas bien longtemps que Pio Baroja écrivait : .
« hablamos de bandibos y caballistas con un interés infanil ».
L'un des interlocuteurs prononce le nom du bandit : Pernales : |
« luego el pobrecilo que era un muchacho bueno, de gran corazôn », et l'enthousiasme pour les bandits est tel: que l’on décide
« hacer la ruta de los bandidos a caballo desde la venta de Cardeña y de Almuradiel & Sevilla (2) ».
Double aveu : les bandits existent encore, et on les aime. Ce Pernales était un héros à travers l’Andalousie qu'il tenait
(x) « Les voleurs dans une venta. »
(2) Pio Baroja, Horas solitarias, Cordoba.
sous sa dépendance comme un domaine propre. Le 7 juillet 1907, el Diario de Madrid relatait que Pernales venait de s’installer dans la Sierra entre Jaen et Cordoue. C'était, nous dit Xavier de Cardaillac, qui voyageait à cette époque, « un bandit romanesque et chevalier (1) ».
Les bandits n’ont donc point disparu depuis Gautier. Existaient-ils avant lui? — Oui, de tout temps.
Balthazar de Monconys nous a parlé des assassins d’Alava; le Père Labat, l’abbé Bertaut, ont connu leur existence. Daniel de Foe, promenant en Europe son Robinson revenu des Iles, l'envoie de Pampelune à Toulouse. Dans les sombres monta-
gnes espagnoles il entend parler de :
« loups à deux pattes qui infestent le pays ».
Les plus belles pages peut-être de Cervantes ne sont-elles pas celles qui racontent la rencontre des brigands et de Don Quijote? |
Les bandits ont toujours eu en Espagne une vie héroïque, difficile, auréolée d’exploits — peut-être imaginaires si nous en croyons Nestor Roqueplan :
« Les histoires de voleurs espagnols n'existent, à ce qu'il nous semble, que dans les recueils d’anecdotes et les récits d’artistes (2). »
C'est une exagération en deçà, ils existaient bien, ces nobles bandits, mais en réalité on ne les rencontrait pas très souvent.
Les croix sinistres dressées le long du chemin n’échappaient pas aux voyageurs. Dès qu’on entre en Espagne, on voit encore de ces croix. Dans les Provinces, elles sont là, plus pour perpétuer le souvenir de la guerre carliste, que pour attester des assassinats. Ce sont des croix politiques. \
D’autres ont été élevées aux endroits où des gens sont morts d'accident; cela existe dans tous les pays. Gautier en a vu en Belgique (3).
En Espagne, sur certains points, elles sont nombreuses : à San Esteban, à Andoaïin, on en rencontre plusieurs. Dans les
(1) X. de Cardaillac, Propos gascons.
(2) N. Roqueplan, La vie parisienne, p. 231.
(3) Ce qu'on peut voir en 6 jours. Caprices et Zigzags, p. 6.
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Alpujarras il en existe encore. Mais il y en avait davantage au temps de Théo :
« Nous marchions à travers un véritable Campo-Santo : les croix de meurtre devenaient d’une fréquence effrayante (1). »
Blanqui nous parle de celles de Somo-Sierra : juste à cet endroit, dit-il, les soldats qui protègent la caravane menacent de tout abandonner si on ne triple pas leur salaire (2). Ces cimetières sont assez impressionnants pour le voyageur; mais Gautier remarque avec raison que si on élevait des croix à tous les endroits de Paris où il y eut un assassinat, la capitale n’aurait rien à envier aux routes espagnoles.
Swinburne les a vues aussi, ces croix (3). On lui dit qu’elles perpétuent le souvenir de crimes commis sur la route, mais, dit-il, « je n'y ajoute pas foi ». Non qu’il souhaite voir les bandits, mais ceux-ci restent un mythe. Gautier, lui, les attend. Il appelle l’attaque des voleurs « la ressource de l’ancien touriste aux abois », et leur métier « une industrie pittoresque ».
Les croix c’est peut-être terrible, mais c’est du passé. Et les histoires de voleurs? Elles fourmillent en Espagne. Ce même Swinburne, qui ne croit pas aux croix de meurtre, en a entendu raconter de tous genres, si bien qu'il crut devoir prendre « trop de précautions ».
IL n’est pas le seul à avoir été prévenu : Laborde, bien renseigné, conseille de s’armer, car les routes ne sont pas sûres. Les voleurs, prudents, n’attaquant guère que les voyageurs sans défense. Voilà qui obscurcit, hélas! leur auréole.
Borrow, auquel les Espagnols eux-mêmes ajoutent foi, ne cache pas l’importance du banditisme en Espagne. Les voituriers ont peur; lorsque Borrow s’embarque vers Lisbonne, son cocher ne veut circuler qu'avec d’autres voyageurs, car il craint d’être arrêté. Un autre jour, qu’il va à pied, ce qu’il fait très fréquemment, il chemine avec un garde national de Jaraceijo qui lui raconte que plusieurs assassinats ont eu lieu dernièrement (4). Les plus mauvais endroits, dit-il, sont la
(1) Voyage, p.306.
(2) Blanqui, p. 69.
(3) Swinburne, p. 270.
(4) Borrow, t. Il, p. 188.
route de Madrid à Badajoz, et les chemin d’Andalousie, surtout vers Cordoue et Séville.
Quinet prétend que la classification des espèces de brigands que contient l'Espagne est une des richesses du vocabulaire espagnol.
Dumas a recueilli sur eux un flot d'histoires (1).
Mais celui qui fait aux bandits espagnols le plus long procès est sans contredit Custine :
« D’après l’état actuel des routes, un étranger dans sa voiture serait sûr d'être pillé », dit-il pour expliquer la nécessité d’aller en diligence qui, elles, sont surveillées. L'importance des brigands en Espagne est si grande pour lui qu'il leur consacre toute la lettre 51 du tome IV, parlant de leur organisation, de leur vie, de leurs exploits. Il y a deux souverains en Espagne : celui du Palais, et celui du grand chemin. À
Et Gautier? que dit-il sur cette question troublante? — Il en parle de temps en temps comme on parle d’un beau conte. Un mot de dédain, en passant à Jrun, sur le « ratero » (petit voleur) qui, dit-il,
« ne résisterait pas à la tentation de détrousser un voyageur isolé, mais que la vue édifiante du trabuco suffit à tenir en respect »,
IL est plus respectueux ensuite et dit que les raleros, sans être brigands de profession, ne laissent pas passer une bonne occasion et
« sont plus à craindre que les véritables bandits ».
Quant aux brigands dont tout le monde parle, il professe à leur égard la même indulgence que les Espagnols.
Dans les solitudes de la Manche, il trouve le pays si pauvre, si désert qu'il se demande de quoi peuvent bien vivre les voleurs, et il est tout près de les plaindre.
C’est avec complaisance que, revenant de l’Escorial, il écoute l’histoire de ce brigand qui trouve que les temps sont durs :
« On faisait queue pour détrousser ces pauvres diligences (2). »
(1) Dumas, De Paris à Cadix, t. IT, p. 185.
(2) Voyage, p. 159.
Le voleur prend figure de victime.
Tout cela à un petit air d’idylle qui se gâte quelquefois malheureusement, témoin les têtes coupées suspendues à des piques au défilé de Despeñas Perros, pour servir de leçon aux malfaiteurs.
Mais Gautier ne s’effraie pas facilement. Si, lorsqu'il revient de l’Escorial, l’'étonnement heureux des Madrilènes de le revoir vivant le surprend un peu, c’est une boutade. Il se contente de se réjouir d’avoir encore sa montre.
Toutes les précautions que prend la caravane qui part de Grenade l’amusent plus qu’elles ne l’inquiètent :
« Les muletiers, les conducteurs de galeras, connaissent les voleurs, passent des marchés avec eux. »
On paie à l’avance les bandits par tête et par convoi, après cela on peut se mettre tranquillement en route, les brigands sont gens d'honneur. Ce sont même quelquefois de vrais chevaliers, comme ce José-Maria que Gautier cite au passage et qui fut célèbre dans toutes les Espagnes. Féroce parfois, il poussait à d’autres moments la galanterie jusqu’à rendre les bijoux volés accompagnés de fleurs et de tendres compliments. Sa troupe tua, en mai 183r, l’alcade de Tarifa (1). Sa tête fut mise à prix, il paraissait insaisissable.
. Mais tous les brigands n'étaient pas de cette envergure. Ils avaient beaucoup de mauvaises actions à leur actif; on leur en prêtait davantage. Tout le monde raconte à leur sujet mille histoires, mais en somme, de tous ces voyageurs, lesquels donc ont eu affaire à eux? |
Gautier ne les vit guère; il Le regrette depuis des mois, car dit-il, « cette crainte ajoute beaucoup au plaisir, elle vous tient en éveil el
vous préserve de l’ennui ».
EN Mais la crainte est vaine; il pense que la terreur des voitu
riers est exagérée, puisque, après avoir traversé des solitudés dangereuses, il n’a encore rien vu de suspect.
(1) Gaselle de Séville, 22 mai 183r.
Vers la fin de son voyage, Gautier, qui attend depuis son entrée en Espagne, les brigands promis comme une des attractions de la route, écrit ceci :
« Le brigand espagnol a été pour nous un être purement chiméri-
que, une abstraction; une simple poésie, jamais nous n'avons aperçu l'ombre d'un trabuco (1). »
Personnellement quels faits probants peut-il citer?
À Jaen, à l’auberge on veut lui servir des plats réchauftés qu'il refuse; or, ces plats ont été préparés pour la diligence précédente. Les voyageurs ne sont pas venus, car la diligence a été arrêtée par des voleurs qui ont emmené leurs prisonniers dans la montagne (2). C’est évidemment un fait précis, mais enfin Gautier n'était pas dans la voiture malheureuse.
Plus significative est l’autre anecdote :
À l’auberge de La Carlotta, les hôtes « ont des figures légèrement patibulaires » ; ils causent avec l’escopelero qui accompagne la caravane, et comme ils voient que les voyageurs sont Français, ils ne se gênent pas, pensant ne pas être compris. Mais Gautier entend très suffisamment le castillan pour saisir qu'ils méditent un mauvais coup. Heureusement l’escopelero, ancien bandit, d’ailleurs, les défend noblement :
« Nos aventures se bornèrent là, et ce fut l'incident le plus dramatique de notre longue pérégrination à travers les contrées réputées les plus dangereuses de l'Espagne... à une époque certainement favorable à ce genre de rencontres (3). »
Les autres voyageurs furent-ils aussi heureux?
Quinet n’a pas été arrêté lui-même, mais il s'attend à l'être, car il écrit :
« Le courrier dans lequel je pars demain a été arrêté les trois jours précédents (4). »
Aussi la voiture est-elle copieusement garnie d’un « arsenal d'armes de toutes sortes ».
Laborde, un jour qu'il déjeunait dans une auberge à Ante-
(1) Voyage, p. 350.
(2) Ibid., p. 231.
(3) Voyage, p. 350.
(4) Quinet, p. 10.
quera, voit deux hommes en train de nettoyer des armes; ils dînent ensemble. Puis il apprend que ces hommes viennent de dévaliser un voyageur qui, lui, n’était pas armé. Il y a là certainement de quoi sentir un frisson vous courir sur la peau.
Jorge Borrow, s’il n’a pas été volé lui-même, a fréquenté les voleurs; il a connu leurs méfaits, graves; citons-en un au hasard. Un jour qu’il traversait les défilés de la Rumblar, il voit par terre un crâne humain qu’un chien rongeait. C'était celui d’une victime de la bataille qui avait eu lieu quelques jours auparavant (avril 1839) entre les soldats qui accompagnaient la malle et les bandits.
Et cela quelques mois avant le passage de Gautier. Reconnaissons que notre Théo a eu de la chance. Car si Dumas, si Swinburne n’ont vu les bandits qu’en rêve, ils n’ont guère quitté les grand routes. Gautier, bravement, s’est enfoncé dans la montagne, par de périlleux chemins. Sa bonne étoile l’a guidé.
D'ailleurs il faut bien savoir que le gouvernement espagnol faisait de louables efforts pour débarrasser le pays de cette plaie. Nous avons vu qu'il avait mis à prix la tête de José-Maria, dont les soldats du roi finirent par s'emparer.
On arrêtait beaucoup de bandits: les prisons de Madrid en regorgeaient, dit Borrow. Charles Didier en voit tout un peuple dans les souterrains de l’Alcazar, à Tolède, où il s'engage un peu imprudemment.
Toute une organisation de soldats accompagne les transports. Les voyageurs s’arrangent, comme le firent Gautier et ses compagnons vers Ecija, pour suivre le correo real afin de profiter de l’escorte.
Dans les Provinces, en Catalogne, à Valence, il y avait depuis longtemps une police régulière ; les châtiments étaient exemplaires.
En somme, on pouvait voyager en Espagne. Il y a toujours eu, il y aura toujours des voleurs partout. Ceux d’Espagne avaient assez d’allure pour qu’on leur pardonnât la peur légère qu'ils causaient.