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qu’au fleuve; les gens du village viennent puiser l’eau avec de grandes alcarazas qu’ils déposent dans de larges paniers de vannerie que portent des petits ânes blancs; scène biblique qu'il aurait pu noter aussi bien que l’aspect oriental de Dueñas; n’a-t-il pas rencontré, sur ces routes, les troupeaux de moutons blancs et noirs qui tranchent sur l’or du paysage? et le marchand de peaux qui va de village en village sur sa petite voiture, avec les peaux crucifiées suspendues, véritable apparition fantastique ? Ces omissions peu importantes sont pourtant fâcheuses ; on aimerait trouver, sous sa plume, ces détails typiques. Est-ce hasard, fatigue, insouciance joyeuse ?
Nous relevons ici deux petites erreurs : Cuyo, qu’il place avant Pancorbo, est après; Briviesca, qu’il donne comme un très petit village, était au contraire, même de son temps, assez important; c’est lui chercher une mince querelle.
Et voyons maintenant les paysages qu’il a rendus dans leur grande vérité.
Il va donner une exacte impression des curieuses landes après Valladolid :
« Nous traversons des champs semés de pins à tête ronde encore
jeunes et de moyenne grandeur qui présentaient à cette clarté incertaine l’apparence étrange d’orangers taillés en boule. »
Celui qui traverse cette forêt de pins, que Bourgoing appelle « triste et nue » et dont les fruits permettent à Valladolid la confection de patisseries renommées, est étonné de la régularité des arbres, de la propreté du sous-bois; on dirait qu’une armée de fées le balaye tous les matins; on cherche des paroles pour décrire ce paysage, on ne trouve pas; la phrase de Gautier est la seule comparaison possible; et c’est ainsi souvent : en quelques mots, un site est dépeint avec son aspect exact. |
C'est Caramanchel, « un hameau de liège bâti sur un sol de pierres ponces »; ce sont les roches de la sierra de Guadarrama, énormes et bleuâtres, dont l’entassement si bizarre semble artificiel. Des géants, semble-t-il, ont semé dans un ordre fantastique ces blocs qui forment des allées, des cirques, des théâtres, des voûtes. C’est la plaine du Tage, et l'entrée à Tolède par la Puerta del Sol, et ce paysage où l’or, tour à tour
rose foncé, ou pâle, pénètre l'air; on baigne vraiment dans une atmosphère dorée.
Les routes d'Andalousie qu’il décrit, plutôt sentiers que routes, à peine dessinées, existent encore dès qu'on s'éloigne des grandes voies. « L'âpreté des routes à peine tracées » dure encore, et si les mules n’ont plus de « pierres jusqu’au ventre », les roues des autos s’enfoncent dans de terribles ornières; entre Deña et Guadix, entre Ecija et Cordoue, entre Jaen et Baylen, les descriptions de Gautier, véridiques de nos jours, ne pouvaient donc être fausses à son époque.
Les villages d'Andalousie qu'il cite sont tous placés et décrits avec justesse; c'est Cacin et son « torrent de quelques pouces de profondeur »; le rio Cacin, en effet, qui traverse un terrain aride et montueux ne baigne que quelques champs d'oliviers.
C'est Alhama, et son paysage brûlé par une lumière impitoyable :
«la terre haletante se fendillait, les branches des pins se tordaient comme du bois vert dans la flamme; ajoutez à cela la reverbération
des roches voisines, espèces de miroirs ardents qui renvoyaient les rayons du soleil. »
Paysage de flamme, que le voyageur rencontre souvent en Andalousie. Vers Ronda, vers Séville, où le ciel paraît plus dur encore que du côté de Cordoue ou de Grenade, si l’on traverse la campagne à l'heure où le soleil est haut, le flamboiement de toutes choses donne bien cette impression de miroirs réfléchissants dont parle Gautier.
Ses descriptions sont plus évocatrices encore quand il décrit la végétation d’Andalousie. Les beaux palmiers qu’il admire sur le parcours de la diligence sont une fête; la palmeraie d'Elche est une gloire nationale : « No hay mds que un Elche. »
Faut-il, en effet, que les palmiers soient nombreux dans l’Espagne méditéranéenne pour qu'ils fournissent les innombrables palmes pâles qui ornent, le jour des Rameaux, tous les balcons de toutes les maisons de la péninsule, et que Gautier a remarquées à son entrée en Espagne!
Il rencontre aussi la vigne en treilles hautes, soutenue par des pilliers. Du côté de Jerez, d'Alicante, la vigne est encore
cultivée ainsi, tandis qu’au nord de Valence et vers Tarragone elle l’est en plants assez bas, comme en France.
- La végétation exotique qu’il rencontre est décrite très nettement; ce sont les aloès « au feuillage bleuâtre d’un effet toujours si caractéristique ». Ce reflet bleu des feuilles d’aloëès est le seul mot qui convienne à cette plante étrange qui borde en Andalousie non seulement les chemins, mais le lit des ruisseaux, et dont la fleur, haute de plusieurs mètres, maigre et pâle, s’élance hors de ces longues feuilles dures, comme si elle s’'échappait d’une prison.
Ce sont les cactus « hérissés et féroces », les oliviers « aux
troncs contournés et rabougris ». Les immenses champs d’oliviers, que l’on rencontre dans le sud de l'Espagne, avec leur feuillage vert gris, prennent au soir tombant d’étranges formes. Si l’auto roule encore au moment où les ombres s’allongent, vers Cordoue, vers Jaen, on croit voir une étrange armée de nains qui s’estompent dans la poussière.
. À vrai dire, ses descriptions des paysages d’Andalousie sont moins fréquentes que celles de Castille ou du Nord de l’Espagne, cela pour plusieurs raisons : il n’est allé qu’une fois en Andalousie, et trois fois en Castille. En Andalousie il demeura longtemps dans les villes, surtout à Grenade; enfin il a fait une grande partie de la route en bateau.
Ce qu’il dit est un peu succinct mais exact.
En somme jusqu'ici qu’avons-nous remarqué? des omissions, plus que des erreurs; le souci de l’exactitude rendu plus aisé par des yeux qui y voient bien; et une grande attitude de simplicité.
Va-t-il peindre les œuvres des hommes avec le même besoin de vérité qui l’a guidé dans les descriptions de la nature? C’est ce que nous allons nous demander en passant rapidement en revue quelques-unes de ses descriptions de villes et de monuments, nous attardant principalement à Valence et à la cathédrale de Burgos.
LES OEUVRES DES HOMMES : Vies ET MONUMENTS
Irun, qu'il avait vue en 1840 mutilée et abîmée par la guerre carliste, mérite une autre visite lors de sa venue aux
corridas de Bayonne. Il faut noter ici que, seul à peu près parmi les voyageurs, il mentionne, dans l’église, le « curieux bas-relief assez barbare » où la Vierge tend le scapulaire aux âmes du Purgatoire; ce bas-relief, qui est à droite du maître autel, est étrange : la représentation des personnages est empreinte d'une foi rude et d’une orthodoxie remarquable, chacun étant revêtu des attributs de sa fonction et de son ordre (1). |
San Sebastian, la première ville de quelque importance que rencontre le voyageur, resta en dehors du premier passage de Gautier, mais il s’y rendra en 1864; en quelques mots il donne la physionomie exacte de la ville : les « rues dallées » qui existent encore, et que Taylor et Laborde avaient remarquées; la place en arcades, avec les fenêtres numérotées où se donnaient autrefois les courses de taureaux; les églises, aux « grands retables dorés dont la richesse étonne » ; les tentures et les tapis qui pendent aux balcons en l'honneur de la fête : ce détail est très exact, la coutume existe encore, même pour les fêtes civiles, par exemple à Bilbao pour la foire industrielle.
Par contre, Tolosa, Vitoria, ne sont pas décrits sous leur jour véritable; à Tolosa, il ne voit pas grand’chose, sauf les ânes, qui y sont toujours nombreux, et le marché, un des plus vivants de Guipuzcoa; mais il néglige de noter l'aspect pittoresque de la ville, son curieux carillon, ses eaux courantes. — A Vitoria, même impression superficielle; il y passe deux fois pourtant, mais la juge mal. Il admire le cirque de montagnes qui l'entourent, mais la ville elle-même lui demeure à peu près inconnue; il n’en voit pas les larges avenues, les beaux jardins, les escaliers monumentaux, conduisant à cette place obiongue où l’herbe pousse entre les pavés, et que bordent de vieilles maisons inégales, ses anciens couvents décorés d’écussons, et cette impression mélancolique et poétique de ville où le passé s'est endormi (2). La première fois qu'il y
(1) En haut une colombe; au-dessous, à droite, le Père: à gauche, le Fils; au milieu, un peu en dessous, la Vierge dans les nuées, émergeant de ces nuées, les âmes du Purgatoire entourées des prêtres séculiers et de moines recevant le scapulaire des mains de la Vierge.
(2) Le théâtre dans lequel il assista à une fâcheuse représentation n'existe plus, il a été détruit par un incendie.
passa, nous fait très justement remarquer, à Vitoria même, M. Ricardo de Apraiz, c'était la fin de l'hiver; le climat est assez dur dans ces montagnes, et Gautier n’a pu donner de Vitoria une impression aussi favorable que celle qu'ont donnée par exemple Micer Miguel Navajuero et d’autres voyageurs illustres, qui ont passé pendant l'été.
À son dernier voyage, Gautier parle d’une maison, dans les environs de Vitoria, où il aurait vu cette phrase gravée dans la pierre au-dessus de la porte :
« La maledictiôn de la madre abrasa, destruye y desraiz les hijos y
la casa (1). La malédiction de la mère brûle, détruit et déracine les fils et la maison. »
Renseignement pris à Vitoria, cette incription ne serait pas sur la maison. Elle est gravée sur la façade de la cathédrale, bel édifice du XIV° siècle.
Gautier ne donne pas la véritable physionomie de Vitoria, non plus que de Valladolid d’ailleurs; admettons qu'il y soit resté peu de temps, et qu’il y ait plu; il la trouve dépeuplée, alors qu’au contraire, Bourgoing la dit pleine d’activité; il
est vrai qu'entre les deux voyageurs avaient passé la guerre et la Révolution; mais il est inadmissible qu’il n’évoque pas l’ombre de Cervantès qui plane sur la ville; il ne voit pas Santa-Maria la Antigua, merveilleuse église romane; lorsqu'il admire San Pablo, comment ne va-t-il pas, à quelques mètres, visiter San Gregorio et son cloître, un des plus renommés d’Espagne? Lui que le lion de Castille a tant intrigué, ne l’a-t-il pas vu orner à Valladolid des stèles si nombreuses? Il remarquera un nid de cigognes à l’Escurial, et il n’a pas vu voler celles de Valladolid!
Donc, ici, description incomplète; il est certain qu'il ne pouvait tout dire sur toutes les villes qu’il traversait; ce reproche serait ridicule; ce qui est fâcheux, ici, comme à Vitoria, c'est que l’image que nous pourrions nous faire de ces villes, d’après ses descriptions, ne serait pas tout à fait exacte, il y manque l’essentiel.
Nous ne pourrons plus lui faire ce reproche, et si j’ai placé
(x) Quand on voyage, p. 252.
ces omissions au début de ce chapitre, c’est pour pouvoir ensuite Jouer notre voyageur avec justice.
A Madrid, à Séville, à Grenade, à Cordoue, à Malaga, ses détails sont exacts.
Si, à Alicante, il nous dit qu’il y a sur l’Alameda quatre rangées de palmiers, nous pouvons les y voir encore. Quoi de plus exact que cette phrase :
« Ce qui caractérise Alicante c’est un énorme rocher qui s'élève au-dessus de la ville, lequel rocher, magnifique de forme, magnifi-
que de couleur, est coiffée d’une forteresse et flanqué d’une guérite suspendue sur l’abîme de la façon la plus audacieuse. »
La photographie ci-contre en est la preuve.
À Madrid les détails les plus minutieux, passés au crible, demeurent de la véracité la plus absolue. Aussi bien les plaques d'assurances contre l'incendie, que l’église de la Puerta del sol qui n’existe plus, et qui occupait le fond de la place du côté de la rue d’Alcala, la fontaine qu’il admire et que l’on cache, à son grand regret, sous un échafaudage pour les fêtes des mariages royaux, n’est plus sur la place, mais elle y était bien du temps de Gautier (1).
Les volutes du pont de Tolède paraissent lourdes à tout le monde, et nous déplorons avec Gautier que Madrid ait si peu de rues anciennes et typiques.
Le monument du Dos del Mayo ressemble bien à un obélisque, ainsi que le dit Théo, et la statue équestre de Philippe IV a réellement grand air.