VALENCE
Pour mieux étudier la manière dont Gautier décrit une ville, nous prendrons pour exemple Valence, parce que sa description dans le voyage est plus condensée; nous verrons comment Gautier, en dix jours, a saisi la physionomie de la
(1) La célèbre fontaine de la Mariblanca, qui était autrefois située sur la Puerta del sol, fut transportée à « los cuatro caminos » et va maintenant être installée à « la casa del Campo », si ce n'est déjà fait.
cité, de ses monurmnents, de ses alentours, de ses habitants, et s’il a eu raison.
Gautier arrive à Valence en bateau; il débarque au Grao, qui est le port de Valence; tout ce qu’il nous en dit, c’est que « la vague était assez forte » et qu’il est éloigné de la ville d’une demi-lieue.
C’est une déception pour nous; le Grao, dont Blasco Ibañez fait une description si vivante, si curieuse dans Mare Nostrum, était déjà du temps de Gautier un port où les marins de tous les pays venaient apporter une note pittoresque; à une époque où les moyens de communication étaient encore assez restreints, il y avait entre la ville et le Grao neuf départs officiels par jour pour une distance qui est de quatre kilomètres et non de deux — une demi-lieue, dit Gautier —; mais avant de l’accuser d’inexactitude, réfléchissons qu’il a peut- être acquis ce renseignement en lieues d’Espagne, qui sont plus longues que les lieues françaises; des services de douane importants étaient installés au Grao, et on entreprenait de grands travaux pour le mieux aménager.
La vague était forte, dit-il; la Méditerranée n’est pas toujours bleue et douce, et les eaux du Grao sont parfois bien mouvementées, ce qui n'empêche pas toute une marmaille d’ajouter au pittoresque du port en pêchant les poissons avec des lignes immenses et les crabes avec des bâtons pointus.
Arrivé à Valence, il trouve :
« une grande ville plate, éparpillée, confuse dans son plan et sans avoir les avantages que donne aux vieilles villes bâties sur des terrains accidentés le désordre de leur construction ».
Si l’on monte en haut du « Micalet » et que de 45 mètres on regarde la ville, on a le spectacle que représente la photographie ci-contre; pas de grandes divisions géométriques en
effet, mais, avec la mer comme arrière-fond, une grande ville dont les maisons se pressent autour de nombreuses églises et de tours ; assez confuse, mais prenant à ce désordre même un air de mystère qui n’est pas sans charme; les clochers, si nombreux que Hugo l'appela la ville aux 300 clochers (1),
@ Hugo, les Orientales. « Valence a les clochers et ses 300 églises. »
émergent de constructions serrées comme de beaux appels de pierre vers ce ciel enchanté.
Gautier, dans son appréciation, est ici un peu sévère; on pourra nous objecter que les travaux d'urbanisme faits à Valence ont peut-être corrigé cette confusion et ce désordre; nous allons nous en référer à des voyageurs antérieurs à Gautier; voici ce qu’en dit Laborde vers 1809 :
« Une grande cité se présente à ses yeux (du voyageur), une suile de maisons agréables frappe sa vue, de grands édifices l’étonnent par leur masse imposante... cette ville exige des détails infinis, c’est celle de toute l'Espagne où il y a le plus de monuments des beaux-
arts, le plus de beaux édifices... le plus de beautés réunies sur un même tableau. »
Swinburne, qui n’en aime pas le climat, trouve que la ville est belle; et Germond de Lavigne, qui lui reconnaît l’aspect tortueux et mystérieux de toutes les anciennes villes, et qui la vit, lui, après Gautier, nous dit que les travaux d’embellissement de Valence auraient commencé sous le maréchal Suchet, en 1812, vingt-huit ans avant le passage de Théo.
De nos jours Valence est une grande et belle ville qui vous séduit davantage au fur et à mesure qu’on la connaît mieux. Visitons-la avec Gautier :
« Le Guadalaviar, traversé par cinq beaux ponts de pierre et bordé d’une superbe promenade, passe à côté de la ville, presque sous les remparts ; les nombreuses saignées qu’on pratique à sa veine pour
l'arrosement rendent, les trois quarts de l’année, ces cinq ponts un objet de luxe et d'ornement. »
Nous avons la surprise de relever chez un voyageur — antérieur à Gautier, hélas! — la même phrase; voici ce qu'écrit Bourgoing en 1787 :
« Il (le Turia ou Guadalaviar) arrive aux murs de Valence exténué
par les nombreuses saignées qu'on lui a faites sur sa route pour arroser et fertiliser la plaine qu’il parcourt. »
Et Swinburne :
« Plusieurs ponts larges et grossièrement bâtis traversent le lit où la rivière devrait couler, mais soit que cela provienne de la sécheresse ou de la quantité de saignées qu’on lui a faites pour arroser les terres, il y a à peine assez d’eau dans le Guadalaviar pour laver un mouchoir. » ‘
Cette répétition de la même phrase chez le voyageur anglais et chez le français nous rassure; Gautier n’a copié ni sur l’un ni sur l’autre; c’est tout simplement la phrase par laquelle on explique à Valence ce qui cause tant d’étonnement aux visiteurs : le lit d’un fleuve à sec dont Borrow avait trouvé l’eau « sale et bourbeuse ».
Il est vrai que ce qu’il reste d’eau sous Les ponts de Valence, en réalité fort beaux, n’alimente que quelques mares qui s’allongent entre des champs de maïs et de riz, car cette terre est si féconde et le Valencien si industrieux que le lit même du fleuve est utilisé.
« Les rues de Valence sont étroites, bordées de maisons élevées d'un aspect assez maussade, el sur quelques-unes l’on déchiffre encore quelques blasons sculptés et mutilés », dit Gautier.
Le vieux Valence est percé de rues peu larges qui tournent sur elles-mêmes, se croisent sans raison, et que coupent des places irrégulières; les maisons sont très hautes, mais l’aspect n’est point maussade. Laborde y avait tout trouvé « gai, riant, agréable ». S'il est une qualité que l’on ne puisse refuser à une ville, c’est la gaieté à Valence.
Les rues anciennes son bordées de magasins de toutes espèces où les oiseaux des îles alternent avec les draperies rouges ; si on voit moins de « capas de muestras » qu’au temps de Gautier, ce beau drap écarlate sert à d’autres usages; ne citons que les belles « bolsas » (grands sacs) qui se vendent à Valence, et de là gagnent le Sud de l'Espagne. Des petites boutiques regorgent de pastèques, d’arachides, de chorrizo; tout près une vitrine d’éventails amuse par la diversité des dessins et des couleurs.
Le marché aux fleurs n’existait pas tel que nous le voyons, au temps de Gautier, mais les rues y gagnaient encore en pittoresque ; les marchandes posaient au carrefour leurs paniers qui débordaient de roses, de tubéreuses, de bouvarias, fleurs qui poussent à foison dans la campagne. Si ces marchandes n’y sont plus, on rencontre encore les vendeurs d’escargots qui installent par dizaines leurs caisses au bord du trottoir; elles sont pleines de petits escargots gris et recouvertes de branches de romarin qui embaument.
Tout cela n’a rien de maussade, même pas les maisons qui ouvrent leurs portes, soit sur un vestibule dallé avec les si belles faïences de Valence, célèbres depuis des siècles, soit sur un escalier de bois ouvragé, soit sur un minuscule patio où chante une fontaine.
Je ne parle pas des maisons neuves, mais de celles du vieux Valence, de celles qu'a vues Gautier. Quelques-unes, dit-il, gardent encore des traces de sculptures; il est vrai qu'il ÿ en a peu, mais pas moins que dans une autre ville; nous avons vu que —, mis à part le Pays Basque (et l’Aragon, que Gautier n’a pas visité) —, l’architecture extérieure des maisons espagnoles est si simple que l’on peint leurs façades, peintures que . Gautier a notées un peu partout. Valence pourtant conserve quelques palais sculptés; Gautier ne nous dit pas s’il a vu celui du marquis de dos Aguas que tous les visiteurs admirent; s’il l’eût visité, il l’eût certainement nommé.
Que va-t-il dire des monuments?
La cathédrale, d’abord :
« d’une architecture hybride, malgré une abside à galeries avec pleins
cintres romans n'a rien qui puisse attirer l’altention du voyageur, après les mérveilles de Burgos, de Tolède et de Séville ».
Il est vrai que ces trois temples sont — avec la Séo de Saragosse — les plus beaux d'Espagne.
Mais dire que la cathédrale de Valence n’a rien qui puisse attirer l’attention du voyageur, c’est être bien sévère. Gautier ne nous dit rien de sa belle tour (le Micalel en valencien) d’une harmonieuse architecture; si l’ensemble de l’église offre quatre styles : roman, gothique, renaissance et baroque, il y a peu de cathédrales en Espagne qui soit « une ». |
Gautier est plus exact et plus juste quand il admire les retables finement sculptés et les tableaux qui ornent les murs : la cathédrale de Valence est un vrai musée; nous aurions aimé que Théo rappelât ici quel grand centre d'art fut toujours Valence. Il remarque un tableau de l’Espagnolet et un de Sébastien del Piombo; mais que d’autres enchantent le visiteur! sur ces hautes murailles que coupent tant de curieuses chapelles, il y a des Ribera, des Ribalta, des Juanes, des Goyas
Cf. p. 332
même, des sculptures d’Alonso Cano, de Vergara, des orfèvreries de Buenvenuto Cellini.
Nous n’en finirions pas de raconter son histoire dont Gautier ne dit pas un mot (1).
Il exécute très vite les autres églises, tout en leur reconnaissant une grande richesse d’ornementation dont il déplore le goût baroque; mais il ne les nomme pas; les a-t-il bien observées? 11 est étonnant qu’il ne mentionne pas la curieuse façade de los Santos Juanes qu’il a pourtant vue, car elle en face de la Lonja, en bordure du marché que cite Gautier (2).
Ce qui est plus curieux encore c’est qu’il ne nous parle pas de la jolie tour Sainte-Catherine, aérienne et élégante, bien que baroque. |
Il est plus scrupuleux à propos d’autres monuments de Valence; c’est le couvent de la Merced avec sa « cour entourée d’un cloître ».
C’est surtout à la Lonja qu’il rend un juste hommage; voilà, dit-il,
« un délicieux monument gothique; la grande salle, dont la voûte retombe sur des rangées de colonnes aux nervures tordues en spira-
les d’une légèreté extrême, est d’une élégance et d’une gaieté rares dans l'architecture gothique ».
Nous retrouvons ici cette précision, cette sûreté d'impression qui donnent aux descriptions de Gautier un relief et unc vie rares ; la Lonja est en vérité ce que dit Gautier : « claire et gaie (3) ».
Mais c’est dans la description de la Huerta Valencienne et du peuple valencien que Gautier sera précis, exact, sinon complet; ce qui donne une fois de plus raison à notre thèse qui
(1) Le Cid l’enrichit en la dédiant à saint Pierre; Don Jaime d'Aragon en fit autant, mais la plaça sous le vocable de Santa-Maria ; l'archevêque Andres de Albalat, en 1262, la fit reconstruire avec amour.
(2) Cette église, qui était un ancien couvent dédié aux deux saints Jean, saint Jean Baptiste et saint Jean le Bicen-Aimé, est ornée de fresques de Palomino.
(3) La Lonja est construite sur l'emplacement d’un palais que le roi Alhakem fit bâtir au X:° siècle pour sa fille; ce palais fut habité par le Cid puis abandonné par Chimène; le roi Alphonse VI de Castille l’incendia, pendant la nouvelle occupation moresque; Yusef 1 le reconstruisit, mais il fut démoli une seconde fois, enfin il fut rebâti en 1482 sous la OUR de Pedro Compte dans le plus pur style gothique.
veut qu'il ait vu les Espagnols. Dès son arrivée à Valence, il est frappé par la verdure de la campagne et par les grands arbres qui bordent la route :
« Valence est située dans une plaine nommée la Huerta au milieu
de jardins et de cultures où de perpétuelles irrigations entretiennent une fraîcheur bien rare en Espagne. »
Ces « perpétuelles irrigations » sont l’effet des saignées dont parlait Gautier tout à l'heure; elles baignent, nous dit Madoz, les meilleures terres d'Europe. Ces acequias viennent des Arabes, ce sont elles qui reçoivent du Guadalaviar : « 138 filas de agua », et qui, divisées en une infinité de canaux, arrosent la Huerta et Valence d’après des lois que règle le fameux Tribunal des Eaux (1).
Cette Huerta fait l'admiration de Gautier :
« Le climat en est si doux que les palmiers et les orangers y viennent en pleine terre, à côté des productions du Nord. »
Il y allait souvent, puisqu'il nous raconte qu'il y fut un soir surpris par la nuit; ailleurs, il appelle la Huerta « un Paradis » : paradis de fraîcheur et de production agricole, sinon paradis de climat; Gautier le trouve « doux», Swinburne le dira aussi « doux et agréable », mais y notera un je ne sais quoi qui «affaiblit et énerve »; en tout cas ce climat est renommé, et les Valenciens s’en font une gloire; il n’y a pour ainsi dire pas d’hiver, et le ciel de Valence est célèbre pour sa limpidité; cependant l'air y est lourd à respirer pour celui qui descend des montagnes de Navarre ou d'Aragon, ou même des hauts plateaux de Castille.
Quant à l’abondance des fruits et des fleurs que rencontra Gautier, elle enchante; les routes sont bordées de rosiers en buissons pendant des kilomètres; s'ils cessent, c’est pour laisser la place à des aloès ou à des cactus. Les figuiers de
(1) Elles furent bâties par les Califes Abderrahman Adisir et par Alhakem Almostansir. Don Jaime d'Aragon les respecta; sur les huit grandes acequias qui existaient il en revendit une (qu’il avait gardée) au peuple de Valence en 1262. Voici le nom des huit grandes acequias : Moneada, Tormos, Mestalla, Rascâna, Cuart, Mislata, Favara, Rovella; selon Don Tomas de Villanueva la « fila » est « la cantidad de agua que sale por un orificio cuadrado de un palmo valenciano con una velocidad de 4 pies por segunda ».
Barbarie, les caroubiers, les palmiers et leur régime de dattes, alternent avec les arbres fruitiers de chez nous : pêchers ou pruniers; puis c’est à perte de vue les bois d’orangers dont les deux tons de feuillage, vert sombre et vert clair, sont troués par les mille lanternes d’or des oranges ; les bois de mandariniers aux feuilles plus aiguës, et les bois d'oliviers qui apparaissent de loin tel un nuage gris; au milieu, le regard accroche des buissons de laurier-roses, des haies de jasmin, dont les fleurs sont larges comme des étoiles, et des énormes liserons d’un bleu si profond que le ciel à côté paraît pâle.
Des chars rustiques traversent la Huerta et vont de quartier en quartier, soit qu'une fête emmène vers les barracas les habitants d’un autre coin de la Huerta, et alors ces chars sont chargés de fleurs et-de gens qui chantent; soit, plus simplement, qu'ils transportent vers Valence les somptueux légumes : montagnes de tomates, rouges et vertes, charges d’épinards, de haricots, de melons, d’aubergines si jolies dans leur robe mauve; tous ces légumes on les admire le matin au marché, et ce n’est pas le moindre charme de Valence que ces étalages aux multiples couleurs où les guirlandes d'herbes aromatiques entourent tous les fruits et légumes imaginables; la fertilité de la Huerta est telle que les différentes récoltes parfois bisannuelles se succèdent sans user le terrain; les cultures montent jusqu’à la montagne et permettent à Valence d’exporter du riz, des oranges, des fruits en quantité telle, que la ville est riche et la population heureuse.
Cette population valencienne est ce qui retient le plus l’attention de Gautier pendant son séjour :
« Le véritable attrait de Valence pour le voyageur c’est sa population ou, pour mieux dire, celle de la Huerta qui l’environne. »
Cette population n’eut pas toujours bon renom; un proverbe espagnol dit :
« En Valencia la carne es hierba, la hierba agua, los hombres mujeres, las mujeres nada (1) »,
faisant allusion à l’eau qui abonde dans les produits de la
(1) &A Valence la chair est de l'herbe; l'herbe, de l’eau; les hommes, des femmes; les femmes, rien. »
Huerta et à la mollesse qui flotte dans l’air, La « luna de Valencia » est célèbre dans toute l'Espagne; s'y promène en pensée celui qui rêve et que la nonchalance rend prisonnier d’un charme. Comment Gautier juge-t-il ces gens et leurs mœurs ?
Le costume d’abord; il nous est difficile d’en vérifier, de nos jours, l’authenticité. Si on rencontre encore quelques paysans en blouses à plis et en bonnets de loutre, le beau costume valencien n’est guère porté que pour les grandes fêtes; mais il est facile, avec les gravures du temps, par exemple les planches de Villa-A mil dont nous avons parlé, et les personnages des faïenceries de Valence, si remarquables de dessins et de coloris, de se rendre compte du scrupule de Gautier.
Que dit-il de leur physionomie?
« Le Valencien avec ses énormes favoris noirs, son visage brülé de
soleil, ses bras et ses jambes couleur de bronze, a vraiment l'air d'un Bédouin. »
Les énormes favoris n’existent plus, mais le Valencien porte encore souvent les cheveux descendant sur la joue. Ils sont très bruns en effet, bien plus noirs que les Andalous, sinon de cheveux, du moins de peau; leur tête est ronde, leur face assez plate, mais leurs yeux sont admirables, de véritables charbons brillants qui n’ont rien perdu de leur éclat depuis Gautier.
Les femmes, dit-il, sont des anges blancs; il exagère un peu; les Valenciennes sont moins brunes de peau et de cheveux que les autres Espagnoles, mais elles ne sauraient paraître blanches que par contraste avec leurs maris; elles sont fort jolies, plus fines, plus sveltes que la plupart des femmes d’Espagne, et il ne faut pas s'étonner qu’elles aient plu à Gautier. %
Passons à leur caractère; c’est à leur air féroce, dit Gautier, qu'ils doivent leur réputation de « mala gente ». Les voyageurs ne sont pas d'accord sur la valeur morale des Valenciens; Swinburne les trouve « grossiers et rudes », mais Bourgoing dit que l’indolence et la misère sont bannies du territoire valencien. Laborde loue leur gaieté et leur sens artistique, et Gautier leur politesse et leur honnêteté; leurs femmes, dit-il, ont un sourire d’une douceur triste. Tout cela est exact; le
Valencien est violent; il se commettait dans le territoire de Valence, à l’époque où l’habita Gautier, plus de délits qu’ailleurs et ils étaient plus graves; la navaja servait beaucoup. Madoz donne par an le chiffre de 1513 accusés de crimes par armes blanches, tant d’attaques que de défenses, pour 388.759 habitants; la plus forte proportion de toute l'Espagne; mais ces accusés n'étaient point tous des Valenciens; le port du Grao était l’asile d'hommes de mer venant de partout, apportant avec eux des passions libres et des coutumes relàchées; de plus, les habitants de la Huerta ne suffisant pas au travail agricole, toute une population errante, plus ou moins honnête, était employée dans la campagne.
Le Valencien lui-même, s’il est vrai qu’il est violent et toujours armé, n’est pas plus féroce qu’un autre; il est léger, mais industrieux, et aime le travail; sa tête n’est point si mauvaise puisqu'il accepte sans discuter et depuis des siècles les décrets sans appel du Tribunal des Eaux. Ce Tribunal des Eaux, la particularité des mœurs valenciennes la plus curieuse, . Gautier n’en dit pas un mot et se trouve ici en défaut d’omission grave. Les eaux des acequias sont réparties dans les canaux de-la Huerta d’après des lois très précises réglant les heures d'ouverture et la quantité d’eau distribuée; s’il y a des perturbations, des manquements, des discussions, ils sont réglés par le Tribunal des Eaux qui est une institution fort ancienne (1).
Cette omission est une des plus graves que nous aurons à reprocher à Gautier. Il ne s’est pas documenté; ce qu’il dit est juste, mais insuffisant. Sans tout dire — ce qui était impossible en quelques pages —, il pouvait ne pas omettre les caractéristiques les plus importantes de la ville qu’il décrit :
(1) Ce tribunal siège tous les jeudis devant le portail des Apôtres de la cathédrale de Valence, il a 800 ans; il existait avant la conquête que fit de Valence et de son territoire le roi Don Jaime d’Aragon; au Fuero 35 nous trouvons que le conquérant le respecte pour donner à la ville et à la Huerta l’eau qui leur est nécessaire « segons antigamentes establit y acostumal en temps de Sarrahins » (cette phrase est en idiome limousin qui est encore parlé à Valence). — Cette institution dure depuis huit siècles sans changement, la politique ni les révolutions n’ont réussi à influer sur elle; Philippe V de Bourbon essaya de la supprimer sans y parvenir; l’occupation française du début du siècle la respecta et prit exemple sur elle.
Tribunal des Eaux, Centre artistique; ces omissions déforment un peu le vrai visage de la cité.
S'il s’agit d’un monument, nous allons le voir plus scrupuleux; il met parfois à le décrire un soin méticuleux; il n’avancera rien sans s'être renseigné; choisissons pour cette épreuve ses pages sur la cathédrale de Burgos, puisqu'il consacre à ce chef-d'œuvre tout un chapitre.
UNE CATHÉDRALE : BurGos
I1 alla trois fois à Burgos, et son enthousiasme ne diminua pas (1).
C’est la cathédrale d’Espagne qu’il connaît le mieux, et n’en doutons pas, si ses pas l’y ramènent, c’est qu’en artiste il la juge la plus belle; son opinion est celle de bien des voyageurs. Laborde dit qu’elle est « noble et belle » et que tout y est travaillé avec une délicatesse infinie (2). Germond de Lavigne l’appelle une merveille où la grâce et la légèreté sont unies à la solidité (3). Madoz s’extasie avec raison devant la somptuosité d'imagination qui a permis cette variété d’ornements traitée avec tant d'élégance. Patricia de la Escosura la nomme la neuvième merveille du monde (4). Les architectes s’inclinent devant la majesté de ses lignes, et Lambert (5) peut avec raison la citer comme la plus parfaite d’Espagne. On n’en finirait pas de citer tous ceux qui se sont arrêtés devant ce temple, et qui, l’ayant vu et attendant le moment de le revoir, disent avec Gautier : « Passer à Burgos sans voir la cathédrale nous paraît une sanglante barbarie. »
La cathédrale de Burgos s’aperçoit de loin; les tours, les flèches, émergent avec une haute et paisible audace de la ville groupée autour d’elles.
« À mesure qu'on s'éloigne, la ville s’abaisse et la cathédrale grandit; ses deux flèches évidées aux arêtes brodées de fleurons et de crosses, ses clochetons et la tour octogone, gigantesque bijou de pierre
(1) Gautier, Quand on voyage, p. 330.
(2) Laborde, t. III, p. 16.
(3) Germond de Lavigne, Jlinéraire d'Espagne. (4) Villa-Amil, t. I.
(5) Lambert, l'Art gothique en Espagne.
posé comme une tiare, produisent un effet plein d'élégance, d’audace et de richesse. »
Les mots d’audace et de richesse qui viennent instinctivement sous la plume, et que nous retrouvons dans la citation de Gautier, sont ceux qui s'appliquent avec le plus de justesse à ce temple.
Si l’on s'approche, dit Gautier, on trouve la cathédrale enfouie à moitié dans des constructions parasites; ceci n'existe plus. La cathédrale a été dégagée en partie à la fin du siècle dernier, mais elle ne le fut tout à fait qu'au début du XX° siècle, en 1914, quand on démolit le palais archiépiscopal qui empêchait la vue de l’ensemble qu’on aperçoit aujourd’hui en sortant de la Porte Santa-Maria; ce que l’on voit encore sur la place, c’est la jolie fontaine « surmontée d’un délicieux Christ en marbre blanc »; les polissons de la ville y jetaient des pierres, dit-il; elle est un peu usée, en effet, mais d’une grande pureté de lignes et si charmante avec ses anges qui la soutiennent. Mais Gautier se trompe en parlant d’un Christ de marbre couronnant la fontaine de la place de la cathédrale. On ne trouve ce Christ, nous dit Don Éloy de Quevedo, mentionné nulle part. Il y avait en dernier une statue de la Vierge, provenant d’une des antiques portes de la ville. Les statues de marbre placées à l’air libre sont très rares en Espagne, presque inexistantes. Il faut que celle-ci soit bien belle pour retenir l’attention, alors que l’on est déjà devant la somptueuse façade. Gautier en admire le portail « brodé, fouillé, fleuri comme une dentelle », les flèches découpées à jour, ciselées, festonnées, qui « s’élancent vers Dieu avec toute l’ardeur de la foi ».
L'histoire et l’art donnent pleinement raison à Gautier. Cette façade fut commencée, avec la cathédrale, le 20 juillet 122x ou 1222 par les ordres de l’évêque Maurice; il y eut une interruption faute d’argent en 1225; les travaux reprirent en 1240, et l'Église fut consacrée au culte en 1260, et continuée pendant plusieurs siècles: la façade suivit les aventures du reste de l’Église, mais les premiers travaux avaient été assez rapides pour que le résulat dénote une idée maîtresse qui justifie l’admiration de Gautier (1).
(1) Le premier architecte en serait peut-être un « Maître Henri » mort
Le portail principal a été abîmé, et Théo a vu les statues mutilées; nous savons par Ponz que ce portail était consacré à la Vierge; on l’appelle la Porte « del Perdon ». Cette façade est du plus pur style gothique, et jamais cet art viril et si sûr de lui-même n’a réussi chef-d'œuvre plus émouvant.
Une autre tour attire l’attention de Gautier; sa richesse inouïe, dit-il, complète la magnificence de la silhouette: c’est la tour qui est au-dessus du cimborio. Sculptée à l’intérieur et à l’extérieur, elle déroute tout ce que l’on peut penser de la pierre :
« C’est un gouffre de sculptures, d’arabesques, de statues, de colonnettes, de nervures, de lancettes, de pendentifs à vous donner le vertige. »
On ne peut comprendre, dit-il, que ce filigrane puisse se soutenir en l'air depuis des siècles, six ans après son premier voyage, lorsqu'il revoit la tour, il la compare à un « gâteau d’abeilles », « madrépores de pierre », et en 1864, son admiration restant aussi grande, il parle d’un gigantesque « bijou de pierre ».
Ce qu’il y a de plus remarquable dans cette tour, véritable dentelle, c’est que ce fouillis d’ornements ne donne ni l’impression d’une surcharge, ni l'ennui d’une fatigue; sa richesse infinie n’est que grâce, et sa somptuosité qu'élégance; elle a été construite au XVI° siècle au moment où l’art gothique se fleurissait de sculptures et de rêves de pierre, sans avoir rien perdu de sa force; la recherche extraordinaire des détails dans la ciselure de cette tour n’affaiblit en rien l’outil du sculpteur; l'élévation du monument a permis à l’imagination de se don-
en 1277; mais Lambert dans son Étude sur l'architecture gothique nous dit que Vicento Lamperez croit que ce Maître Henri n’était que l’auteur du déambulatoire; quoi qu'il en soit, l’archevêque Maurice fit travailler à la cathédrale un architecte allemand, Jean de Cologne; lui et ses descendants, Simon et François, travaillèrent à la cathédrale pendant plus d’un siècle. Le premier corps du portail est des XHIL° et X1V: siècles, le second ‘ du XV°, et c'est aussi au milieu du XVI: siècle qu’un des Colonia acheva les deux tours qui émurent Gautier.
— Le grand architecte Lamperez, restaurateur de la cathédrale de Burgos, est le maître de l'histoire de l’architecture en Espagne, surtout dans son histoire de l'architecture chrétienne espagnole.