L'ARE
ner libre cours, et tout un peuple de statues : artistes, patriarches, prophètes, l’anime.
Entrons maintenant avec notre voyageur dans la cathédrale : au premier pas qu'on fait dans l’église, dit-il, on rencontre un chef-d'œuvre incomparable : la porte du cloître en bois sculpté; il faudrait la couler en bronze « pour lui assurer l’éternité dont peuvent disposer les hommes ».
C’est probablement la plus ancienne de l’église, le bois y
est traité avec une souplesse lumineuse et l’on se demande quel cœur pieux soutenait la main patiente des artistes qui taillait ainsi une matière aussi rebelle. La grille du chœur, que Gautier rencontre ensuite, a d’autres sœurs en Espagne, celle de Tolède, celle de Pampelune forgée à la main, celle de Séville. Les stalles retiennent longuement son attention, bien qu'elles soient placées sous le cimborio qui captive presque complètement le regard.
Dans la grande sacristie il admire le tableau du Greco : Le Christ en croix; nous reviendrons plus loin sur son appréciation sur le Greco; disons que ce tableau avait été déplacé; il ornait auparavant le retable de la première chapelle à droite en-entrant : on l’enleva pour céder la place au fameux Santo- Cristo qui fut apporté du couvent des Augustins. On a cru longtemps en effet que ce tableau était du Greco; mais depuis qu'on a tant étudié l’œuvre de ce grand artiste, personne ne croit plus à semblable attribution. Ce tableau ne figure pas dans la liste des œuvres du Greco (1). On a dit qu’on pouvait lire dans l’ombre au pied de la croix la signature du Greco, mais il y a quelques années, le professeur Tormo a reconnu cette signature pour être celle de Mateo Cerezo, peintre de Burgos (2).
Parmi toutes les merveilles que Gautier nous convie à visiter, plusieurs l’ont séduit davantage; une d’elles est le grand basrelief de Philippe de Bourgogne qui se trouve dans l’intérieur de l’abside, derrière le chœur; il l’appelle une « épopée de pierre »-et vante la finesse des figures, le précieux des détails, le travail délicat et suave, le style beau et pur.
(1) Cf. par exemple Cossio.
(2) Cf. au Prado, de Mateo Cerezo, quelques cadres de parfaite ressemblance avec le tableau de Burgos.
Six ans plus tard, dix-huit ans plus tard, il court revoir ce « prodigieux bas-relief » d’une « délicatesse infinie ». Et comme nous comprenons son émoi d'artiste et de poète qui l’entraîne à coup sûr dans un monde de parfaite beauté; ce travail représente la Passion et la mort du Rédempteur, sujet tant de fois traité et toujours nouveau quand un véritable artiste en est inspiré (1).
Une autre des admirations motivées de Gautier est la chapelle de Sainte-Anne et son retable représentant l’arbre généalogique du Christ; du sein d'Abraham couché partent, dit Théo, « les racines chevelues d’un arbre immense ». En réalité, la figure couchée n’est pas Abraham, quoique beaucoup de livres le disent, mais Jessé.
Nous avons dit, en expliquant les notes du Carnet, ce qu’il pense de la chapelle de Sainte-Thècle (2).
Arrêtons-nous avec lui pour contempler la merveille de la cathédrale, église dans l’église, la chapelle du Connétable, pur joyau gothique, qu'il saluera, à ses divers passages, « miraculeux filigrane, forêt d’arabesques ». Un volume ne suffirait pas à la décrire, dit-il; tout y est admirable : le retable, les autels, la voûte, les sculptures et le fameux tombeau; la chapelle entière a été construite au XV° siècle pour servir de sépulture à la famille des Velasco, et tire son nom du fondateur, le connétable de Castille : Don Pedro Hernandez de Velasco mort en 1492, l’année où les Arabes quittaient l’Andalousie et où Colomb découvrait la route des Indes. Le tombeau célèbre est celui du connétable et de sa femme; il est en marbre de Burgos et les statues en marbre de Carrare.
Gautier s’extasie devant la souplesse du marbre : c’est de l’étoffe, dit-il ailleurs; la finesse de l’exécution est telle que
(1) IL est divisé en cinq grands médaillons séparés par des groupes de colonnes représentant : le jardin des Olives, le portement de croix, la crucifixion, la descente de croix et la Résurrection, l’Ascension.
(2) Au sujet de l'opinion de Gautier, et de notre opinion française sur cette chapelle, voici ce que nous fait très justement remarquer D. Eloy G. de Quevedo : on ne dénigre point autant aujourd’hui l’autel de Sainte- Thècle, considérant cette œuvre comme un excellent témoignage du style churrigueresque, et l’on reconnaît qu’elle complète la série des styles espagnols qui rendent la cathédrale de Burgos admirable et en font un musée de tout le cycle de l’architecture espagnole. |
l’on dirait de l’acier; il s'étonne de la légèreté des chapiteaux, de l'esprit des figures du retable.
Nous reparlerons, au chapitre de l’Art, des tableaux que renferme la cathédrale et qu’il mentionne; remarquons qu'il n’a oublié ni les boiseries de la sacristie, ni le coffre du Cid, ni les tombeaux du cloître, avec leurs blasons, leurs sculptures et leurs grilles, ni la curieuse statuette de la Vierge « sur le jambage d’une porte », dont nous trouvons une réplique à Pampelune, ni les architectures du transept « travaillées comme une orfèvrerie », ni l'escalier intérieur, ni les orgues.
Ici nous n’avons qu’à nous incliner devant notre voyageur; - aucune réserve à faire; Gautier est le plus sür, le plus exact, le plus compréhensif des guides que nous puissions suivre et écouter, si nous voulons visiter la cathédrale de Burgos :
« l’'admirable monument qu’on ne saurait se lasser de voir et qui vous étonne comme si on ne l'avait jamais vu (1) ».