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CHAPITRE II

L'émotion née des réflexions philosophiques et morales

Les autres voyageurs — Émotion générale née d’un paysage — Le regret du passé — La souffrance, la mort — Le charnier Saint-Michel.

Lorsque nous lisons certaines descriptions de voyage en Espagne, celles de Quinet ou de Barrès par exemple, nous sommes émus par l'impression philosophique, quelquefois mystique, qui s’en dégage. À la première lecture nous n’avons pas cette émotion, lorsque nous fermons les livres de Gautier; volontiers nous dirions, en lecteur superficiel : le bon Théo, amoureux du pittoresque, ne met aucune profondeur de

(1) Quand on voyage, p. 328.

pensée dans ses descriptions, et nous le qualifierions, avec Henri Roujon, « d’indifjérent olympien »; c’est une erreur qu’une seconde lecture dissipe sans peine.

Volontairement, Gautier veut être objectif, et se met en scène le moins souvent possible; il a exposé ses raisons dans le passage reproduit par Ernest Feydeau et cité au chapitre des voyages: il n’aime pas, dans ses descriptions, faire passer le plus faible reflet de sa pensée. Il reste très secret et ne met pas son moi « au centre de tout »; mais bien souvent, son cœur tendre et bon, sa haute intelligence s’entrevoient à travers le masque d’indifférence voulue; nous allons le remarquer en parcourant de nouveau ses Voyages en Espagne.

Après avoir dit un mot des réactions des autres voyageurs, nous verrons comment Gautier sait dégager l’émotion générale née d’un paysage, et quelles réflexions lui inspirent le regret du passé, la souffrance et la mort.

On-ne saurait voyager en Espagne sans y laisser un peu de son âme; nul pays n’est à la fois plus profondément douloureux et plus passionnément joyeux. L’art espagnol ajoute à la nature une exaltation qui s'accorde avec le caractère étrangement séduisant des habitants; « las cosas de España » ne quittent plus le cœur où elles sont entrées.

Cependant il est rare que ce pays unique soit jugé comme il doit l'être : il faut presque renoncer à redresser les erreurs de jugement portées sur lui, tellement elles sont nombreuses et fortes. Maïs tous les voyageurs n’ont pas commis d'erreurs; plusieurs ont été saisis tout de suite et profondément par ce que cette terre et ce peuple offrent de particulier et d’inoubliable.

Le plus ému, le plus compréhensif est certainement Edgar Quinet; ce poète-philosophe est immédiatement entré en communion avec ce sol palpitant d’exaltation et de triomphe, de souffrance et d’ardeur démesurée. Dès qu'il aperçoit « la couronne de brayères des deux Caslilles », il en sent l’ardente flamme et la tristesse renaissant d’elle-même à toute heure: quand il arrive en Andalousie, brûlé de la fièvre qui ronge la vieille Espagne, son âme prend une force nouvelle au murmure des eaux; ses descriptions, plus chargées de force et de douleur qu'aucune autre, donnent aux choses une vie profonde

qui s’éveille sous la baguette de l’enchanteur Merlin : «charme, incantation des fontaines éternelles sous un pays brûlant, caprice, fraîcheur, mystère des ondes rendues permanentes dans le royaume des âmes (1) ».

Barrès, lui aussi, souffre avec l'Espagne; mais sa prose dénote une ardeur plus mystiquement sensuelle. Devant Tolède, ce qui s’exalte en lui, ce ne sont pas seulement les aspirations vers l'idéal, les émotions philosophiques, c’est aussi l’émoi angoissant de la chair qui palpite avec une terre brûlée, avec cette ville si chargée de mystère et de passion qu'elle laisse, à celui qui l’a une fois vue, une ivresse sans fin : « ainsi, secrète et inflexible dans cet àpre pays surchauffé, Tolède apparaît comme une image de l’exaltation dans la solitude, un cri dans le désert (2) ».

Zuloaga, dont l’admirable tableau, Barrès à Tolède, est dans toutes les mémoires, nous disait qu’à son avis personne n’avait aussi bien que Barrès saisi la douloureuse magie de Tolède. C’est en haut de la terrasse de San Juan de los Reyes que Barrès place les rêveries de La Pia, avant son départ pour l’abattoir, dans cette curieuse et magnifique page où la sensualité rejoint la souffrance et la mort, comme dans toute âme espagnole.

Sur les traces de ces deux maîtres marche parfois Bazin dans Terre d'Espagne; il y a dans ce livre assez mal jugé, à côté de pages superficielles, des notations intelligentes où la réflexion philosophique atteint la vérité; quelle phrase émouvante a dictée à l’auteur la vue de la cathédrale de Burgos, en pleine sécheresse castillane : « l’église qu'on bâtissait fut la grande revanche; elle fut le jardin, la forêt, l'ombre, l’eau vive, le paradis qui ouvre les joies qu’on n’a pas eues (3) ».

Malgré tout son talent, Loti ne mérite pas le même éloge.

Quant aux contemporains de Gautier, on pourrait, bien plus qu’à lui, leur reprocher de n’avoir vu que le côté pittoresque et représentatif. Tableaux saisissants ou amusants, études de mœurs, d'histoire ou d’art, peintures de scènes douloureuses et parfois atroces, nous trouvons tout cela chez

(1) Quinet, Mes vacances en Espagne, p. 166.

(2) Barrès, Du Sang, de la Volupté, de la Mort, p. 83. (3) Bazin, Terre d'Espagne, p. 86.

Custine, chez Challamel, Blanqui, Castil-Blaze et bien d’autres. Mais la profonde notation, celle qui remonte au cerveau après avoir étreint le cœur, je ne crois pas, après de multiples lectures, que l’on puisse la refuser à Gautier, si mal connu.

Il nous faut donc essayer de redresser cette erreur encore d’après laquelle Gautier serait resté, en décrivant l'Espagne, à la porte de son cœur.

Les beaux paysages d’Espagne enchantent ses yeux, parce qu'ils l’'émeuvent. Tout à l’heure, Barrès plaçait à Tolède ses réveries les plus ardentes: mais avant lui, Gautier avait senti son âme vibrer au contact de l’exaltante Tolède : « J'étais tombé dans une méditation profonde », dit-il; il se sent transporté dans un rêve étrange :

« Malgré la magnificence du spectacle, je me sentis l’âme envahie

par une tristesse incommensurable, et pourtant j'accomplissais le rêve de toute ma vie. »

Cette faculté d’exaltation qui part du réel et qui vous transporte dans les champs de l'imagination et de l’impossible, dont Cervantes parle dans El Coloquio de los Perros (1), Gautier l’avait intensément, que de fois, devant un paysage, son esprit lucide est saisi d’une émotion qui se berce au gré de la fantaisie, et se traduit par une floraison poétique :

« L'esprit ému de ce spectacle grandiose et sublime, je me mis à griffonner sur mon carnet quelques vers », écrit-il en montant au Mulhacen.

Ce voyage au pays de la chimère, dont le désie naît de la vue d’un paysage, il l’a fait bien souvent en Espagne. |

Au couvent de Santo Domingo à Grenade il s’écrie :

« Comme tout est là merveilleusement disposé pour la réverie, la

méditation et l'étude, et quel dommage que les couvents aient été habités par des moines et non par des poètes! »

Il passe dans les jardins de l’Alhambra des heures émouvantes, dans la mélancolie sereine, emplissant ses yeux de la beauté du paysage et le cœur serré à l’idée de ne plus le revoir | à

(1) « Porque todo lo que nos asa en la fantasia es tan intensamente, que no hay differenciarlo de cuando vemos real y verdaderamente. »

L'émotion que lui aura causée Grenade ne s’éteindra pas de longtemps; bien des années plus tard la ville enchantée passera comme une ombre chère sur sa vision de Stuttgart.

Une trop grande beauté donnait à son âme une joie si violente qu’elle devenait douloureuse.

Une des caractéristiques du génie et du cœur espagnols est ce besoin d’exalter la joie jusqu’à la souffrance, et, réciproquement, de faire naître une volupté profonde d’une douleur au paroxysme; sur un certain plan, les sentiments contraires se rejoignent, et l'Espagne est la terre des paradoxes : Gautier a souffert et joui de cette étrange douceur.

Le beau ciel des environs de Malaga, et son azur « uniforme comme l'éternité », le plongera dans une grande mélancolie; cette splendeur lui paraît inhumaine; mais parfois, dans l'air vif des montagnes d’Espagne, l'émotion n’est que joyeuse :

« J'étais réellement enivré de cet air vif et pur, je me sentais si

léger, si joyeux et si plein d'enthousiasme que je poussais des cris et faisais des cabrioles comme un jeune chevreau. »

Cependant le pathétique d’un paysage lui échappe parfois, car, à cette époque de sa vie, son esprit n’était pas naturellement enclin à la tristesse; ainsi, près de Quintana del Puente, il est un village abandonné qui meurt au soleil depuis un siècle : on peut le voir encore, il est sur la route qu’a suivie Gautier. La terre dorée de Castille le recouvre peu à peu, effaçant les angles des murs couleurs d’ocre qui s’effritent de plus en plus, nivelant les rues, égalisant les toits troués. Formes bientôt confuses d’une vie oubliée; on est étonné que cette mort vermeille n’ait pas frappé Gautier.

A vrai dire l’émotion qui vient d’un paysage s’intensifie chez lui surtout par la présence des hommes. S'il parle des « aspirations désespérées des ogives de la cathédrale de Séville », c'est qu’il pense aux hommes qui les ont bâties avec leur foi inquiète et ardente. Si la vue d’une fête le remplit de joie, c’est que, de la bouche de centaines d'hommes sort « le bruit, élément de la joie : on ne s’amuse guère en silence ».

Gautier, tout grand admirateur de la nature qu'il puisse être, est un homme dont l'intelligence et le cœur ne peuvent s’abstraire de la vie des hommes. Chez lui, par conséquent,

l'émotion, dans les descriptions, se traduira toujours par des sentiments humains : regrets, souffrance, horreur ou renonciation devant la mort.

L'Espagne avec son passé de magnificence est la terre sacrée des regrets. Gautier l’a bien senti; Avila, cœur exalté et souffrant de la Castille, lui inspire ces lignes :

« C’est une chose étrange que de voir se dresser ainsi en plein soleil le spectre du passé et que se promener dans le décor resté en place où des acteurs disparus ont joué le drame de la vie avec des passions et des croyances si différentes des nôtres (1). »

Que de fois, devant un paysage, cette émotion amère éteint sa joie! sur le sable de Fontarabie, il regarde la mer, d’un bleu infini au-delà duquel est l'Amérique, le pays d’où partaient les galions qui apportaient aux rois d’Espagne l'or des Incas; maintenant quelques barques attendent l’heure de la marée pour prendre des sardines (2). Contraste poignant qui trouble son cœur.

Regret de la richesse espagnole qui bâtit les palais aujourd'hui déserts :

« Splendeurs disparues, gloires évanouies, où sont les nobles hôtes

qui animaient ces superbes demeures? l’ortie pousse au foyer et la tristesse se glisse parmi les pierres (3). »

Regret de l’ardente foi qui fut pendant longtemps le privilège de ce pays; dans la cathédrale de Cordoue, où trois religions se sont succédé : la romaine, la mahomélane, la catholique, il est saisi d’une grande tristesse; l’une a disparu, l’autre à été refoulée hors d'Europe, la troisième s’affaiblit de jour en jour. Voilà ce qu’il regrette, surtout au point de vue artistique; la race des hommes qui bâtissaient les cathédrales est-elle donc perdue? s’écrie-t-il à Burgos: et avec elle l’admirable floraison d’art du passé :

‘ « C’est donc à cela que servent les progrès des ire tout ce qui est vieux est superbe, tout ce qui est moderne est hideux. »

Et s’il déplore les révolutions, c’est surtout parce qu ‘elles profanent la beauté.

Mélancolie du passé, regrets des beautés perdues, attristent

(1) (2) (8) Quand'on voyage, PP. 312, 107, 106.

un peu parfois les descriptions de Gautier; mais ceci est affaire cérébrale; devant la souffrance, devant la mort ses réactions seront plus intimes et plus graves.

Gautier n’aime pas attrister son lecteur; mais son masque de joie cache un cœur très sensible à la souffrance, cœur qui s'émeut, qui palpite. Lui qui, devant les larmes de gemme des pins des Landes, écrivit cette phrase :

« On dirait une forêt injuslement égorgée qui lève les bras au ciel pour lui demander justice », ne pouvait rester indifférent en face de la douleur.

Nous avons vu, en parlant de la religion, quel émoi lui causent les Christs espagnols, livides et sanglants, dont les membres se tordent; la « sublimité » (1) de leur expression le frappe aussi bien à Irun qu’à Tolède, qu’à Séville, qu’à Valence.

Les effrayantes statues de bois peint qu’il voit pour la première fois à Vitoria le troublent; nous savons quelle forte impression lui causa l'inscription du cadran d’Urugne qu’il a immortalisée en prose et en vers, inscription fatidique qui rappelle les souffrances de chaque heure en attendant le coup fatal, ou libérateur : « En ce monde on ne possède même pas l'originalité de sa douleur. »

Il n’aime pas voir souffrir; sur le Volligeur, en rade de Cadix, il est affecté par la pénitence infligée aux matelots; malgré la tempête ils sont suspendus dans les haubans, et l’on sent un blâme silencieux pour cette souffrance, peu en rapport avec je ne sais quelle « peccadille ».

La douleur physique n'est pas belle; elle choque sa sensibilité d’artiste; quelle répulsion lui causera l’horrible rencontre faite à Tembleque de ce mendiant « plus camard que la mort elle-même »; cauchemar qui le glace; il ne supporte pas la hantise de la souffrance; et le supplice des damnés qui « regardent le cadran sans heure de l’enfer » pèse sur lui parce que son cœur est ouvert à toute peine; ainsi l’avons-nous vu passer avec une rapidité effrayée sur tout ce qui touche à l’In-

quisition. Bien qu'ayant pour les courses de taureaux l'amour

(1) Quand on voyage.

que nous savons, il ne peut s'empêcher de frémir aux souffrances des chevaux. À Madrid, un cheval agonise :

« Ses pieds de derrière s’agitèrent convulsivement et lancèrent une ruade suprême, comme s’il eût voulu briser de son dur sabot le crâne épais de la mort. »

Une fois mort, il était si mince, si aplati, dit Gautier

« qu’on l’eût pris pour une découpure de papier noir (1) ».

Une image inspirée aussi par une impression pénible lui est suggérée par une autre course de taureaux à propos des traînées de sang que font sur le sable les bêtes mortes que l’on emporte :

« À la fin du combat ces raies de plus en plus nombreuses formaient comme une espèce de feu d'artifice sanglant. »

Si la souffrance des bêtes lui est dure, combien plus pénible lui est celle des hommes ! Pour lui la douleur est l’ambassadrice de la mort. Gautier est brave, le danger ne l’effraiera point, mais l’idée de la mort révolte sa joie d’artiste; « les instants de bonheur sont si rares », dit-il; le choc qu'il reçoit chaque fois qu’il se trouve en face de l’implacable visiteuse fait naïître en lui de rudes réactions.

Il ne médite pas sur les cimetières, comme ses confrères romantiques, et s’il s’attarde à la description d’un champ funèbre, il faut qu’il y trouve, comme à Urrugne, le pittoresque des tombes basques, ou qu’à la Chartreuse de Miraflores il y voit le dernier asile des moines, déjà depuis longtemps morts au monde; mais il n’aime pas entendre « son pas de vivant » résonner dans une nécropole.

La mort est pour lui une énigme qui le gêne, mais dont il sait peindre la sombre beauté. Pour mieux comprendre comment Gautier, en face des paysages d’Espagne, réagira devant la mort, lisons les admirables lignes qui suivent; il s’agit de nécrophores qui enterrent les oiseaux morts :

« Ils prennent la mesure du corps, pinson ou fauvette, et commen-

(1) Gautier a repris cette image dans le roman paru à Bruxelles en 1848, sous le nom Les Deux Étoiles, puis en 1851 sous le nom Partie Carrée, en 1865 sous celui de la Belle Jenny et réédité récemment.

cent leur besogne avec méthode: ils fouissent la terre sous le cadavre et font une fosse d’une régularité parfaite où il descend graduellement et sans secousse, soutenu par le dos des nécrophores mieux

-que s’il était descendu avec des cordes; il s’enfonce ainsi comme s’il rentrait de lui-même au sein maternel (1). »

Mais la mort n’a pas toujours cette sérénité, et quand Gautier la rencontre chez les hommes, il souffre, surtout lorsqu'elle choque ce que sa vie triomphante porte d’ardeur et d’espoir, pendant son premier voyage d’Espagne, par exemple. Il s’étonne de l'indifférence des spectateurs devant l’accident survenu au nègre aux courses de Malaga. Chaque fois que le rappel de la mort se fait trop brusque, ses descriptions prennent un relief puissant, il plaint ceux qui meurent et qu’on enferme à l’Escurial dans des urnes sépulcrales : il a peine à croire

« qu'ils puissent jamais venir à bout de ressusciter ».

Dans ce sévère palais, ce qui bouleverse le plus, c’est le pourrissoir « el podridero »; une assemblée terrible se tient dans cette lugubre pièce : ce sont les corps des derniers rois et de leur famille qui se décomposent en attendant le jour du jugement; longtemps, Gautier gardera l'horreur de ce souvenir; ne nous y trompons pas, s'il fait à l’Escurial un renom si austère, c’est qu'il y a senti trop présente la dernière compagne de l’homme; il appelle le palais de Philippe II « le séjour de la mort »; il s'échappe avec joie de cette étreinte funèbre, mais ne pourra jamais débarrasser son esprit de cette hantise; les morts d’Espagne repasseront souvent devant ses yeux; on les met dans des niches au flanc d’une muraille :

« Si j'étais mort là-bas on m'eût enfermé comme les autres au lieu de confier mes restes à ce sol d'aromates et de poudre d’or (2). »

Plus tard il assistera à Saint-Jean-de-Luz à une messe du bout de l'an; cette triste fête donnée aux mânes d’un mort lui inspirera une admirable page (3). Ce calme hommage, s’il l’attriste, ne le fera pas frissonner d'horreur comme les représentations de cadavres.

Le fameux tableau de Valdes Leal, Les deux Core

(x) La Nature chez elle, p. 158.

(2) L'Art moderne, p. 164.

(3) Quand on voyage, p. 108.

lui paraît le digne aboutissant du pourrissoir et des niches de l’'Escurial ; ce tableau que Dumas et Barrès ont regardé aussi avec des yeux épouvantés, paraît à Théo

«une bizarre et terrible peinture ».

Il sera repoussé par la vue du cadavre en décomposition qui orne le dessus de la porte du réfectoire des moines, dans l’ancien couvent de San Juan de los Reyes, à Tolède.

Pourtant ce n’est pas en terre espagnole qu'il devait voir la plus effroyable représentation de la mort, mais en France, au début de son voyage de 1840.

LE CHARNIER SaINT-MicHEL

Il y a dans Bordeaux, à côté de l’église Saint-Michel, un musée à peu près unique au monde; en bas du campanile une porte s'ouvre et un escalier vous mène vers la plus fantastique assemblée qui se puisse voir : ce sont les momies que bien des voyageurs ont saluées au passage.

Si on descend les degrés funèbres, on croit voir le fond des enfers; revenu à la lumière, on comprend mieux comment notre Gautier, si amoureux de la vie, de la clarté, du travail, de l’effort, a pu être bouleversé par un pareil spectacle, à peu près unique au monde. Avant d’arriver aux momies bordelaises, n'oublions pas celles que Nodier a vues au charnier du Mont Saint-Bernard; là, dit-il, la nature n’a plus de force pour détruire les formes (1). À Bordeaux aussi les formes sont conservées, mais avec une sécheresse squelettique qui les rend plus effroyables encore.

Ces morts du Saint-Bernard, Dumas en a été plus épouvanté que Nodier : « Nos cheveux se dressèrent, la sueur nous coula sur le front (2). »

Cependant ces descriptions H'abbaDCh en pas de l'horreur dont respirent celles qu'ont données les visiteurs du charnier Saint-Michel. Custine, qui l’a vu quelques années avant GRurer appelle les momies «une PHBRE tapisserie de morts »

(1) Charles Nodier, Revue des Deux Mondes, 1831, pp. 268 à de (2) Dumas, Impression de voyage, p.371.

et trouve leur réunion terriblement imposante; il se plaint qu'on ne les respecte pas; il a pour blâmer la familiarité révoltante de la femme qui les montre une phrase d'un réalisme atroce : elle les secoue, les retourne, dit-il, « elle les usera » : il paraît que les morts ne s’usent guère, car Gautier, et trois ans après Hugo, les ont vus tels que les avait vus Custine ; tels nous les voyons encore.

Tout porte à le croire, Hugo, qui voyageait en pleine joie amoureuse, n’a éprouvé à leur contact que l’impatience de retrouver tout à l’heure la vie triomphante; on supporte avec plus de courage l’idée de la mort lorsqu'on sait que, entre elle et vous il y a l'amour; aussi la description de Hugo, tout en étant très minutieuse, dégage une philosophie douloureuse sans doute, mais en somme assez large. L'aspect de ces morts hideux, de leur bouche tordue d’épouvante, lui paraît une ronde macabre, mais il s'élève vite à des spéculations où l’idée de la mort disparaît devant l’idée d’éternité. Gautier est plus directement effrayé; il n’était pas attendu à la porte par la consolation qu'’allait retrouver Hugo; il partait pour un joyeux et juvénile voyage, et son premier arrêt le met en face de la mort. Et de quelle mort! De la mort qui n’a pas fait son devoir, comme le font les nécrophores; est-ce que l’âme quitte facilement le corps que n’atteignent pas la pourriture et la désagrégation? si elle ne le quitte pas, quoi d'étonnant que ces cadavres, malgré eux, éternels, aient ce rictus d’épouvante? Gautier, trop bouleversé, ne pourra pas, après cette visite, élever son âme à des raisonnements spéculatifs; il n’aime pas la mort, elle l’effraie :

« L'imagination des poètes et des peintres n'a jamais produit de

cauchemar plus horrible... il n’est jamais sorti de la nuit allemande de plus abominables spectres. »

Il décrit les tragiques faces de ces morts avec une vérité que lui dictent son talent d'artiste et son devoir de voyageur. Mais, dans les phrases courtes, dans les expressions dures, on sent le besoin éperdu de fuir cette ronde lugubre et de s'échapper vers le soleil et la vie!

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