CHAPITRE III
La beauté plastique des descriptions
Phrases évocatrices — Formes — Couleurs.
Après la véracité des images, après l'émotion qui se dégage d'une description, le troisième élément de perfection est la beauté proprement dite; entendons le contentement d’esprit d'essence supérieure qui naît du choix des mots et de leur agencement.
Cette réalisation de beauté plastique est commune aux peintres, aux sculpteurs, aux poètes; chacun a pour son usage des matériaux divers; ceux du poète : les mots et les phrases sont les plus fluides, les plus difficiles à ordonner; du choc de certaines paroles, de l’emploi plus ou moins attendu ou ipattendu d’expressions simples ou pittoresques, ou paradoxales, naît pour l'esprit une sensation d’alacrité. Dans ce jeu merveilleux, Gautier est passé maître; ses descriptions peuvent être offertes comme le modèle du genre; il avait, ainsi que le dit Henri Roujon, « la religion de la beauté pure », et c’est parmi une moisson fastueuse que nous pouvons cueillir un bouquet de chefs-d’œuvre.
Les romantiques avaient l’amour de la description, tant de critiques l’ont dit que le répéter paraît oiseux. Voyons si Gautier s'inspire de leur méthode et de leurs procédés.
La première caractéristique des romantiques est l'amour du détail; ils ont besoin de montrer leur science neuve sinon très sûre. Gautier cède un peu à ce travers — disons à cette habitude —, mais plutôt lorsqu'il s’agit de villes ou de foules que de paysages. Quelquefois nous trouvons une accumulation importune, et s’il fallait dessiner tout ce qu’il décrit, nous serions embarrassés, sans que ces détails, d’ailleurs, nuisent à l'exactitude; ainsi la description du cloître de Saint-Jeande-Dieu à Tolède est un peu confuse, mais c’est l'exception.
Devant la nature, cette « manie » s’efface, et les grandes
lois de l’art reprennent vite avec Gautier tous leurs droits. Gautier respire avec la terre, il se chauffe à sa chaleur maternelle, il prend au soleil la lumière pour ses yeux, aux fleurs le parfum qui le charme, aux lignes des plaines et des montagnes le rythme de son équilibre intellectuel. L'influence de la nature sur son art se rencontre à toutes les pages de son œuvre.
Dans la Nature chez elle, cet amour humain pour la terre est très sensible; seul peut-être Rousseau a ainsi respiré avec elle; mais dans cette communion, Rousseau portait son étrange tristesse. Gautier, lui, aime la nature avec la joie triomphante d’un amant; quelle splendeur joyeuse éclate dans la description de ce jardin fou qui remplit quatre pages de la Nature chez elle, et qui paraît l’ancêtre de la description du Paradou de Zola. Même inspiration, dans les Voyages d'Espagne; amour si intime de la nature vivante, que l'artiste s’identifie avec elle.
Les descriptions romantiques matérialisent les rêves; le romantique ne laisse autour d’une description rien de flottant; tout ce qui pouvait suggérer un songe, un mystère, un apport du subconscient est par lui mis en images; il s’ensuit que l'esprit du lecteur est en quelque sorte figé, satisfait sans doute, mais un peu gêné par le moi monstrueux de l'écrivain qui ne laisse au sien aucune possibilité de faire œuvre de vie
Il ne paraît pas du tout paradoxal de dire que les descriptions classiques ouvraient à l'esprit un champ beaucoup plus vaste de pensée; moins complètes, elles étaient plus évocatrices. Les vers de Racine :
.… les ronces dégouttantes Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes,
semblent plus chargés d'horreur que la description du ne plice de Gilliatt assailli par la pieuvre.
Gautier n’est pas tombé dans ce travers; ses descriptions, si elles ont la chaleur de vie romantique, ont su garder le charme évocateur de celles des classiques qui nous laissent le droit personnel au rêve; nous n’en voulons pour preuve que l’inoubliable mélancolie dans laquelle nous plonge la description du
château de la Misère : qui n’a en pensée habité ce château? qui ne l’a peuplé de ses songes, apportant un jour de joie un mauve bouquet de bruyères sur la table branlante? qui n'y a réfugié un soir d'hiver un cœur trop lourd au coin du maigre feu de brande? Un artiste qui nous permet ainsi d’ajouter à son texte des pages et des pages d'imagination est un créateur de vie. Nous trouverons dans les voyages en Espagne bien des passages évocateurs, quelquefois de simples phrases, qui ouvrent le rideau d’or sur le plus beau des théâtres.
Une qualité que Gautier partage avec certains de ses conternporains, c’est l’immatérialité des descriptions: cette faculté, nous la retrouvons chez Vigny, chez Lamartine, chez Musset surtout; ces gens-là étaient souvent mystiques sinon très bons chrétiens, et Gautier a su parfois donner à sa « plume de fer » le poids léger d’une plume d’ange; son encre prend soudain la diaphanéité d'une goutte de rosée, ou d’une aile de papillon : |
« Les petits enfants dorment dans leur berceau et les colombes dans leur nid, les jeunes filles récitent mes litanies et les cloches bourdonnent mon Angelus (1). »
Cette faculté d’envol lui permettra de mieux comprendre la mystique des paysages espagnols qui, pour être plus violente, n’en est pas moins aérienne.
Dès que Gautier pénétra en Espagne, dit Maxime du Camp, « la vieille Cybèle se montra à lui dans toute sa nudité sereine, dans sa primitive splendeur, dans sa beauté sacrée, il en fut ébloui (2) ».
Nous allons rencontrer cet éblouissement dans les Voyages. Que d’évocations naîtront sous la plume de Gautier! soit qu’il s'attache à dégager l’idée maîtresse d’un paysage ou qu’il en décrive la forme ou les couleurs; mais comme Gautier, nous le verrons plus loin, est plus peintre que sculpteur, il sera plus facile de trouver des citations au sujet des couleurs que des formes.
(1) Une larme du diable, scène II.
(2) M. du Camp, Th. Gautier, p. 100.