PHRASES ÉVOCATRICES
Barrès écrira plus tard : « Très beaux paysages d’Espagne, aristocratie du monde. »
Rien n'est plus vrai; cette grandeur farouche et pourtant sereine, cette richesse de forme et de couleur, cet enchantement de la poussière d’or, des eaux parfumées, et des jardins charmants, cette nonchalance qui soudain s’accuse avec fermeté, tout cela Gautier l’a senti; en une page, en quelques phrases, parfois même en quelques mots, il sait évoquer toute cette magnificence.
Quelle architecture pour un palais de Belle au Bois dormant apparaît dans ces lignes :
« Je me souviens surtout d’un escalier d’une élégance féerique, avec des colonnes, des rampes et des marches de marbre déjà à moi-
tié rompues, conduisant à une porte qui donne sur un abîme, car cette partie de l'édifice est écroulée (1). »
Cette soudaine évocation d’un rêve impossible, pendant la visite d’un vieux palais, n’est-ce pas un coup de baguette de magicien ?
Gautier disait qu'il fallait voir la Russie en hiver et les pays chauds en été; il aimait la chaleur, nous l’avons vu, et il sait faire un brasier avec des mots pour la décrire. L’aveuglante lumière du soleil torride brûle la plaine autour de Madrid :
«on voyait au-dessus de la terre danser l'acide carbonique dans le tremblement lumineux de la chaleur (2) ».
S'il sait évoquer cette chaleur, il lui faut bien peu de mots pour donner une impression de fraîcheur calmante, et voilà :
«une petite source dont l’eau diamantée scintillait sous une herbe d'émeraude ».
par ailleurs cette fraîcheur de l’eau l’exalte :
« J'aurais voulu me faire rouler par les cascades, tremper mes pieds dans toutes les sources... me vautrer dans la neige étincelante (3). »
(1) Voyage en Espagne, p. 170.
(2) Quand on voyage, p. 287.
(3) Voyage, p. 82.
Admirons comme sous sa plume un souvenir peut renaître et chanter dans la mémoire :
« L’alcaraza d'argile poreuse posée par terre à côté de deux citrons, le nez cassé d’un des lions de la fontaine qui lui donnait une physiono-
mie grotesquement furieuse, les fleurs du parterre, les mystérieuses inscriptions arabes, je voyais tout. »
C’est à dessein que nous employons le mot « chanter », cette phrase est une musique. Gautier — que l’on a dit à tort si peu musicien — a pressenti souvent la nouvelle esthétique que son ami Baudelaire servira avec génie.
Le poignant réveil d’un bonheur disparu est dans ces mots; plus émouvant que des grandes phrases, ce rappel des choses matérielles vient nous donner au cœur cette contraction douloureuse qui nous secoue quand passe devant nos yeux une image d’autrefois.
L'art de Gautier consiste justement à nous émouvoir par l’image plus que par le raisonnement; c’est très justement écrire; un raisonnement nous fait entrer peu à peu dans un souvenir, qui, à s’éveiller avec lenteur, s'émousse. L'image placée devant nos yeux est un rappel brusque, douloureux, à force d’être vivant.
Ailleurs l'évocation, moins créatrice de rêve, fait apparaître en quelques mots tout un paysage. Voici Saint-Sébastien et
« l'admirable spectacle de la rade creusée comme une coupe dans un immense bloc de roche ».
Du vapeur l’Océan dont il évoque la vie dans cette simple phrase :
« ses cheminées finiront par noircir le ciel de leur suie », il aperçoit la baie de Tanger, l'Afrique,
« le monde noir où l’ombre absente du ciel se trouve seulement sur les visages ».
En trois lignes l'évocation exacte des Pyrénées basques :
« On dirait d'immenses draperies de velours épinglé jetées là au hasard et chiffonnées en plis bizarres par le caprice d’un Titan. »
Personne n’a mieux décrit ce vert amas de montagnes qui
précède Vitoria, enchante l’esprit, et repose l’œil par sa grâce grandiose.
Ailleurs c’est un monde lointain qui surgit devant une vision inattendue : Dueñas, qui a l’air d’un cimetière turc. Parfois l'évocation prend une ampleur imposante : Gautier vient de franchir la Sierra Morena; il a laissé derrière lui les rochers à pic sur lesquels Don Quijote faisait des culbutes en chemise, et les premiers aloès lui font sentir son éloignement de Paris; le voici à la porte du royaume arabe : il croit voir la mer; les chaînes de montagnes se déroulent avec des ondulations d’une douceur infinie :
« comme de longues houles d’azur », des vapeurs blondes alternent avec les vifs rayons du soleil; on croirait voir
« ces étoffes des anciens tableaux jaunes d’un côté et bleues de l’autre ».
Il faut lire dans le premier Voyage cette page unique, où la description atteint un art jamais dépassé. Nous y saisissons tout le mécanisme du talent de Gautier; émotion sincère, amour profond de la nature, exaltation de l'intelligence et du cœur. Ce monde merveilleux qu'il aperçoit pour la première fois s’anime sous sa plume; il y a dans la ferme souplesse de ces phrases une joie poétique qui s'élève de plus en plus, s’exaltant aux rythmes des grandes lignes, aux formes plus précises, aux couleurs.