FORMES
Formes et couleurs. Lorsque Gautier n’évoque plus un ensemble et qu’il cherche le pourquoi de la beauté d’un paysage, les deux éléments essentiels qu’il rencontre sont ces deux-là.
Gautier est évidemment sensible à la beauté des formes; nous verrons plus loin combien la sculpture et l'architecture l’intéressent; dans un paysage le rythme des lignes lui paraît nécessaire : que ces lignes soient celles de la nature elle-même ou qu'elles aient été ajoutées artificiellement par la science ou l’art des hommes.
S'il s’enchante aux jardins d’Andalousie, quel cri d’admira-
tion amoureuse lui arrache la terre nue des sierras qui fait jaillir au soleil sa dure et brune ossature; à deux reprises il traverse la sierra de Guadarrama, champs immenses de pierres énormes, chaîne dont les monts soudés semblent le squelette de quelque monstrueux animal; il y voit des lignes étranges :
« mille déchiquetures bizarres. décombres d’édifices gigantesques ».
Vingt-quatre ans plus tard, passant en chemin de fer, il aperçoit le paysage de pierres dans son effrayante immensité :
« Tantôt on eût dit des restes de constructions cyclopéennes, tantôt d'informes représentations d'animaux à l’état antédiluvien. »
Le paysage offre parfois des lignes moins heurtées et moins effrayantes. Vers Valdepeñas il distingue à l'horizon des bandes de montagnes « dentelées comme des scies », mais autour de Grenade, les collines s'étendent « fraîches, limpides et bleues, comme les vagues d’un océan immobile ».
Du haut de Mulhacen, dont l’ascension nous vaut des pages immortelles et trop peu connues pour être jugées justement, le voyageur est de nouveau frappé par les lignes titanesques du paysage. |
Mais si les grandes lignes de la nature inspirent chez lui le poète, peut-être Gautier est-il plus ému par ce que les hommes apportent d’essentiel dans un paysage : le mélange de la vie passagère avec la vie éternelle.
Quelle que soit la beauté de la nature, nous nous y sentons vite perdus quand nos frères les hommes n’y vivent pas. Qui de nous, au bord de la mer, n’a souhaité, comme Virgile, voir passer une voile? Qui de nous, au sommet d’une montagne, dans le bain vivifiant et l’éclatante neige, n’a, au bout d’un moment, baissé les yeux vers la vallée lointaine pour y apercevoir le toit d’une maison ou la prière de pierre d’un clocher?
Gautier était trop foncièrement humain pour ne pas s’attacher aux œuvres des hommes et s’il admire le plein ciel, comme il aime y voir se découper le profil d’une muraille!
Il garde de Jaen le souvenir de créneaux tailladés en scie et de murailles moresques donnant à la ville un aspect africain et féroce.
Qu'un simple toit dessine avec grâce sa forme dans le ciel quand c’est Gautier qui le décrit :
« près d’un toit de tuiles tumultueux et découpant sur l’azur du ciel un feston brun édenté, ça et là souriait une petite fenêtre (1) ».
Ce même toit projette ailleurs sa forme dans l'ombre :
« les rayons de la lune blanchissaient la façade antique où se découpait l'ombre d'un toit à forte projection (2) ».
Murailles d’Avila, de Fontarabie et de Tolède, qui profilez, sur le ciel bleu tendre de Guipuzcoa ou bleu dur de Castille, vos pierres à formes nettes et rudes, quel enchantement avezvous procuré à Gautier!
Il aime la silhouette pittoresquement découpée de Fontarabie, le clocheton bizarre de son église, ses toits de tuiles désordonnés, ses remparts ébréchés (3); Avila la féodale présente une apparence hérissée et farouche (4).
Mais les plus nobles lignes qu’il ait saluées sont celles de
Tolède, souveraine aux multiples contours, qui dessine ses tours, ses remparts, ses églises et ses palais en haut du rocher si àäprement beau lui-même, qu’arrose le Tage aux rives sévères. Avant de quitter la vieille capitale espagnole, il veut : « redire encore une fois la noble figure que fait à l'horizon Tolède assise sur son trône de rocher avec sa ceinture de tours et son diadème d'églises.. on ne saurait imaginer un profil plus sévère revêtu d’une couleur plus riche ». |
Cette dernière phrase est une profession de foi chez Gautier : si le « profil sévère » retient son attention, ce qu'il admire avec amour c’est « la couleur plus riche » ; nous retrouvons à peu près la même phrase vingt-quatre ans plus tard à propos des monts de Castille :
« la fermeté de la couleur s’y joint à la pureté de la ligne ».
La couleur joue un grand rôle dans la joie visuelle de Gautier.
(1) Militona, p. 57.
(2) Quand on voyage, p. 248.
(3) (4) Quand on voyage, pp. 104, 272.
Élément essentiel des descriptions de Gautier, la couleur, dans ses œuvres, offre une gamme infinie.
La lumière, d’abord, génératrice de toutes teintes, va briller dans ses pages et les parer d’une joyeuse auréole.
La lumière d’Espagne est unique; le vent qui sans cesse remue l’air donne aux hautes couches de l’atmosphère, le matin et le soir, une limpidité crue qui éclaire le ciel et les cimes. La poussière d’or qui illumine la Castille, imprègne tout, baigne cette lumière d’un reflet soyeux et changeant; au milieu du jour, en été, la buée de chaleur étend des voiles que déchire soudainement un souffle venu de très loin; tous ces jeux de lumière éblouissent Gautier :
« le ciel au milieu du jour est couleur de plomb en fusion, la terre d’un gris poudroyant micacé de lumière qui s’azure à peine dans le plus extrême lointain »,
écrit-il sur la route de Tolède à Madrid; cette lumière poudrée de cendre jaune devient ailleurs fulgurante : les blés ondulent en vagues d’or, au loin la Sierra Nevada brille « comme une découpure d’argent » la neige étincelle et renvoie des éclairs prismatiques; |
«le soleil, semblable à une grande roue d’or dont son disque élait le moyeu, épanouissait comme des janles ses rayons en flammes (a) ».
En Espagne la lumière ne s'éteint pas avec le jour. Débarrassé de l’irradiation de la chaleur et des molécules de poussière, l’air ne met plus aucun voile entre nous et le ciel; la lueur des étoiles est si pure que la nuit n’est la nuit que pour permettre aux parfums d’être plus forts, à la musique de s’évader plus librement dans un demi-silence. Cette lumière nocturne, l’incomparable artiste qu’est Gautier la décrit en mots souverains d’une poésie à la fois impalpable et vivace; il regarde, dit-il, | « l’abime azuré des étoiles dont les scintillements formaient un tour-
billon lumineux pareil à celui que produisent autour du corps des libellules leurs ailes invisibles à force de rapidité ».
(1) Voyage, p. 228.
La même impression de lumière nocturne, avec une touche plus humaine, se retrouve dans l’arrivée à Cadix (1).
Cette lumière d’Espagne est si vive qu’elle colore l’ombre même.
Dans Ménagerie intime Théo écrit, un jour qu'il se rémémore une promenade à Santa-Maria :
« Nous fredonnions, tout en suivant la ligne bleue étroite comme une lisière de drap que l'ombre traçait au pied des murs. »
Cet amour de la lumière n’est que le départ initial de l’amour pour la couleur. C’est le soleil d’Espagne, ce sont les réverbérations de cette lumière qui donnent naissance aux couleurs si particulières de ce pays. Elles sont vives mais surtout elles sont nombreuses et rares : l’or de Castille ne se retrouve pas ailleurs ; le bleu du ciel de l’'Andalousie n’a, nulle part au monde, cette profondeur d'azur; les tons mauves et violets de rochers des Sierras sont tellement particuliers que l’on a peine à croire à leur réalité.
Les teintes du ciel sont alternativement d’une fermeté dure ou d’une suavité exquises; l’azur sombre des ciels nocturnes est si profond et si velouté qu’il repose le regard comme fait la douceur d’une aile de papillon de nuit; les couleurs des paysages d’Andalousie offrent une profusion si joyeuse de richesses que les yeux et l’esprit en sont enivrés. Gautier y a enchanté ses regards et en a rapporté pour nous des pages éclatantes où la netteté n’a d’égale que la magnificence. La montagne derrière l’Escurial lui apparaît « violette, toute mordorée de soleil ».
Ces tons violets et mordorés, que nous retrouvons si âprement évocateurs dans les tableaux de Zuloaga, avaient déjà étonné Gautier lorsqu'il descendait la montagne de Salinas et qu’il voyait s’étager les cimes « mordorées, violettes, bleues, fumée de pipe ».
En Andalousie les couleurs deviennent plus violentes et plus chaudes; lorsque Gautier monte au Mulhacen, il lui faudra
(1) Ibid., p. 898.
d’autres comparaisons, et c’est toute une palette de peintre qui nous charmera; voilà les
« teintes de cendre verte de bleu d'Égypte, de lilas, de gris perle, les tons d’écorce d'orange, de peau de lion, d’or bruni ».
Mais si les montagnes prennent en Espagne toutes les teintes de la réalité et du rêve, la mer aussi déploie pour Gautier ses nappes de fête : c’est le bleu du golfe de Gascogne, barré d'argent, c’est la mer de Cadix, baignant sous le soleil :
« deux teintes uniques saisissaient le regard, du bleu et du blanc, mais du bleu aussi vif que la turquoise, le saphir, le cobalt ».
Quant au blanc, dit-il, c’est la ville, d’un blanc aussi pur que
« l'argent, le lait, la neige, le marbre et le sucre des îles ».
Cela l’étonne d'autant plus qu’il est habitué à la couleur ocre d’or des pierres espagnoles; couleur qu'il admire partout où il la rencontre : c’est le mur d’Avila, qui,
« confit dans toutes les sauces du temps, a des jaunes fauves, des bruns roux, des gris riches »;
c'est la Puerta del Sol à Tolède, qui se découpe sur
« un fond de ciel bleu avec des tons d’orange ».
Ce ton lui plaît aussi à Grenade, où la Porte du Jugement, qui serait plus justement appelée une tour, dit-il, lui paraît
« glacée d'orange et de rouge sur un fond de ciel cru ».
Si l’on ferme les yeux pour revoir les couleurs d'Espagne, n'est-ce pas vraiment le bleu profond du ciel, l’or orangé des pierres et le rouge des fleurs de grenadier qui reparaissent, imprimés sous les paupières ?
Route au soleil levant vers Malaga (1), campagne au soleil couchant en Castille (2), chatoiement des couleurs, mer où « cinq voiles de pêcheurs palpitent au vent comme des ailes de
colombe, nappes d’argent du clair de lune qui s'étendent sur les prairies »,
comme dés voiles de Diane, pays enchanté que nôus trouvons
(1) Voyage, p. 310.
(2) Quand on voyage, p. 247.
dans les descriptions de Gautier, nul artiste ne l’évoquera avec plus d’art.
Gautier est bien le parfait magicien dont parle Baudelaire.