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Chapitre XIII

Ce chapitre correspond à l’article paru dans la Revue des Deux Mondes, le 1° nov. 1842, sous le titre : Cordoue et Séville; c’est le feuillet 26 du ms. qui correspond pour l'édition de 1843 aux pp. 246- 254 et pour l'édition qui nous occupe aux pp. 352-361.

Il y a beaucoup de variantes entre le livre et la revue, mais elles sont insignifiantes (des pluriels pour des singuliers), notons ceci :

revue, p. 358 : ... nous nous levions et mangions.

liv. : ... nous nous levions et nous mangions.

Cette variante rappelle celle de Flaubert dans Salambo :

« 1° édition : ils buvaient et mangeaient. »

« 2° édition : ils buvaient et ils mangeaient. »

Une rectification de date : 100 ans pour 5oo ans, mais surtout au point de vue qui nous occupe : le style, des changements de mots :

«monacale » pour claustrale ; « achever » pour terminer ; « immanquablement » pour immédiatement; « boules de verdure » pour touffes ; « calessines » pour voilures; « femmes » pour jeunes femmes; « disque de feuilles » pour soleil de feuilles ; « vives » pour brillantes ; « poésie » pour style.

Page 387 de la revue, il parle plus longuement du tableau de Juan Valdes que dans le Voyage.

A propos des soldats de Cadix, la revue donne cette phrase :

« Je n'aurais jamais cru que des poitrines humaines puissent contenir tant de sanglots »,

et le livre dit, p. 388 :

« Jamais désespoirs antiques, désolation de femmes juives au jour de

la captivité ne se laissèrent aller à de pareilles violences ». . Quant aux variantes du ms. pour ce feuillet, elles sont à peu près inexistantes.

Sauf à propos de la porte de Cordoue, le ms. donne :

« à laquelle j'aurais cependant préféré une arcade moresque », phrase qui n’est plus dans le Voyage.

Feuillet 27 (pp. 354-355)

Ici toute la légende de Saint-Raphaël à Cordoue racontée dans le livre n’existe pas dans le ms., ce qui donnerait à croire que Gautier

l’a apprise après coup, réflexion que nous avons déjà faite à propos des descriptions.

Feuillet 29

La description du patio de los Naranjeros est incomplète dans le ms., les lignes ajoutées dans le Voyage paraissent avoir été inspirées par la lecture de Laborde.

Feuillet 31 (pp.359-360)

Lorsqu'il rapporte les paroles de Charles-Quint à propos de l’église construite dans la mosquée de Cordoue, il dit dans le ms. qu'elles sont citées par Antonio Ponz; dans le livre, il n’indique plus sa source.

La phrase philosophique, très belle, sur le cadavre enfermé dans une malle n'existe pas dans le ms.

Mais en revanche, nous trouvons dans le ms. celte phrase qui disparaît dans le Voyage : 3

« Les arcs de style moresque qui relient cette construction parasite au reste de l'édifice ne manquent pas de hardiesse ni d'élégance. »

Que conclure au point de vue de la langue de Gautier?

D'abord, que ses manuscrits sont très peu retouchés et qu'il se sert d’une langue déjà très sûre dans sa pensée avant que d'être écrite :

« C’est dans ma cervelle que les retouches sont faites »,

lui fait dire Judith dans le Collier des jours.

Et Maxime du Camp écrit : « Chez Gautier, l’idée se créait enveloppée de sa forme, toute vêtue pour ainsi dire; les deux opérations de l'esprit étaient simultanées; c’est pourquoi il écrivait sans se corriger et presque toujours sans se relire. »

L'examen précédent en est la preuve.

Les quelques variantes que nous avons relevées peuvent être classées sous deux rubriques principales :

I. L’allègement de la phrase. — II. La recherche du mot propre.

Pour le premier point quelques exemples :

Page 213 : une redoute française, remplace une redoute occupée par les Français.

Page 214 : on äachevait la moisson pour on rentrait la moisson enfin terminée.

‘ Page 245 : la marche pour la marche elle-même.

Quant au second point, remarquons que tous les mots changés l’ont été pour obtenir la propriété de l'expression :

crocodile pour monstre marin (folio 27) ;

monacale pour claustrale (folio 26);

apercevoir une vue pour jouir d’une vue (folio 15);

brouillards pour vapeurs (folio 23);

porte pour seuil (folio r8), etc., etc.

Le texte définitif est parfait, la langue des Voyages d’Espagne est aussi pure que celle des autres œuvres de Gautier. L'importance donnée à la forme, sa correction grammaticale, l’absence de métaphores, les mots qui font image, l'émotion, la souplesse de la phrase, le pittoresque des épithètes, la sûreté de son goût, l'horreur des exagérations, tout ce qui a valu à Gautier la dédicace des Fleurs du Mal, nous le retrouvons dans - les Voyages d'Espagne.

Peu nous importe que Nicolardot ait raillé « l’impeccable Théophile Gautier (1) ». La charge qu'il mène contre lui est souvent ridicule; s’il est vrai que Gautier est quelquefois précieux, tous les autres reproches ne tiennent pas à l’analyse. Il fait des fautes de grammaire, dit Nicolardot; celles qu'il cite sont bien rares pour une œuvre énorme comme celle de Gautier; et nous n’en trouvons aucune dans les Voyages d'Fspagne..

Il le blâme de tout voir en « bleu » et en « or », et de tout écrire dans ces deux teintes; bizarre reproche au point de vue de la langue; Gautier, il est vrai, emploie souvent ces deux adjectifs dans les Voyages d'Espagne ; mais le moyen de ne pas les employer, pour décrire un pays où l’on ne voit que l’azur du ciel et le jaune de la terre?

Nicolardot n’était sans doute jamais allé en Espagne.

À propos de la soi-disant impropriété des termes, ce censeur maladroit raille lourdement l’expression qu’emploie Gautier au sujet du fruit d’un arbre qu'il appelle « le pain du hanneton »; ce pain de hanneton étouffe Nicolardot qui y trouve une pédanterie et une recherche incroyables; alors que

— c’est une expression d’une simplicité puérile ; tous les enfants

(1) Nicolardot, L’impeccable Th. Gautier et les sacrilèges romantiques.

ont joué avec le pain de hanneton, fruit de l’érable, dans tous les parcs et les jardins; peut-être Nicolardot n’a-t-il jamais été enfant.

Louer le style de Gautier est inutile, rappelons seulement quelques opinions de ses contemporains qui expliquent le succès de ses Voyages.

Charles Monselet trouve que sa prose est « peinte, sculptée, dentelée, chantée, dorée (1) »

Banville le loue de bannir le verbe « avoir » et de développer dans son style « les étoffes brodées de l'Asie (2) ».

Chamfleury qui, dans Grandes Figures, loue si fort les feuilletons de Gautier, rapporte une opinion d’Honoré de Balzac qui ne « voyait à Paris que trois écrivains connaissant leur langue : Hugo, Théophile et lui (3) »

Il est vrai que Veuillot, dans 1 Odeurs de Paris, traite Gautier de « musagète » et l’éreinte pendant plusieurs pages au sujet de l'étude qu’il fit paraître sur Heine; mais était-ce Heine ou Gautier qui irritait à ce moment Veuillot? Nous pouvons nous le demander, puisque dans le même livre, quelques pages plus loin, il reconnaît que Gautier écrit de belles cho-

ses (4).

Peu de critiques, beaucoup de louanges ; une étude complète de la langue de Gautier ne saurait avoir sa place ici, et puisqu'il est question des Voyages d'Espagne, bornons-nous à nous demander quelle a été l'influence de l'Espagne sur la langue de Gaulier dans les voyages espagnols.

Quand on étudie les rapports de Théophile Gautier avec l'Espagne et qu’on lit attentivement les ouvrages où sont rela-

(1) Monselet, La lorgnette littéraire, p. 103.

(2) Banville, Dames et demoiselles, pp. 170, 300. (3) Chamfleury, Grandes figures, p. 82.

(4) Veuillot, Les odeurs de Paris, pp. 243, 255.

L'ART 375 tés ses voyages, ainsi que ceux où abondent les allusions à ses divers séjours dans ce pays, on est amené à se poser un problème important : celui de la connaissance que Gautier pouvait avoir de la langue espagnole.

Gautier possédait-il bien le castillan? Il est certain qu'il l’apprit seulement au moment de partir pour l'Espagne, en mai 1840; or ce voyage au-delà des monts fut, on le sait, décidé assez précipitamment (1); ce n’est pas entre le mois d'avril, où Gautier commence à parler de départ, et les premiers jours de mai, où il quitte Paris, qu’il a pu acquérir une connaisance bien approfondie de la langue espagnole. Mais son étude se poursuit en chemin, et il part, muni de dictionnaires et de dialogues à l’usage des voyageurs :

« Les dialogues français-espagnols à l’usage des voyageurs n’avaient rien de très rassurant (2). »

Modestement, il parle de son peu de savoir; le voici à Burgs :

« La fonda où nous descendîmes était une vraie fonda espagnole où personne n’entendait un mot de français; il nous fallut bien déployer notre castillan et nous égorger le gosier à râler l’abominable jota, son arabe et guttural qui n’existe pas dans notre langue, et je dois dire que, grâce à l'extrême intelligence qui distingue ce peuple, on nous comprenait assez bien. L'on nous apportait bien quelquefois de la chandelle quand nous demandions de l’eau, ou du chocolat quand nous voulions de l’encre, mais à part ces pelites méprises fort pardonnables, tout allait pour le mieux (3). »

Quelques jours plus tard il est à Tolède et paraît encore embarrassé pour s'exprimer en castillan :

« On nous conduisit à la fonda del Caballero, un des plus confortables endroits de la ville. Là, réunissant le peu d'espagnol que nous savions et nous aidant d’une pantomime pathétique, nous parvinmes à faire comprendre à l’hôtesse... que nous mourions de faim (4). »

Enfin, il arrive à Grenade :

« Il (le domestique) nous conduisit dans une maison fort décente.

(1) Voyage en Espagne, éd. Laplace-Sanchez, Paris, p. 1. (2) Voyage en Espagne, p. 17.

(3) Voyage en Espagne, p. 42.

(4) Voyage en Espagne, p. 165.

La maîtresse de cette pension avait longtemps habité Marseille et P gtemp

parlait français, raison déterminante pour nous dont le vocabulaire

était encore très borné (1).»

Si nous devions croire ces divers aveux, Gautier aurait été bien peu instruit dans la langue espagnole. Mais des raisons assez sérieuses nous font penser qu'il était plus savant qu'il ne veut le dire.

C’est d’abord une petite phrase qui paraît sans importance dans le récit de son arrêt à La Carlotta. Il rapporte le dialogue entre les aubergistes et l’ « escopetero » (2):

« Ils demandèrent à l’escopetero, croyant que nous n’entendions pas l'espagnol, s’il n’y avait pas un coup à faire contre nous (3). »

Or, nous savons par expérience que, pour saisir un dialogue engagé à mi-voix entre paysans dans une langue étrangère, il faut avoir non seulement l'oreille fine, mais la compréhension rapide. |

Cependant ceci n’est rien; bien plus probants vont nous paraître les trois points suivants : quelques pages typiques du carnet de route manuscrit du voyage de Gautier; l'importance du vocabulaire et des expressions espagnoles dans son œuvre, et enfin son jugement sur le théâtre espagnol.

Ce carnet est fort mal tenu; n’espérons pas y suivre les progrès de Gautier en castillan! le plus joli désordre y règne, et pour remettre en place topographique et chronologique ce qu’il contient, il y a fort à faire. Néanmoins, tel qu’il est, il donne lieu à première constatation : les efforts de Gautier, au début de son voyage, pour apprendre une langue dont il va avoir besoin. À la page 9 de l’envers du carnet il a écrit des notes sur les verbes espagnols; les temps du verbe avoir, les modes; à l'indicatif : le présent, le parfait, le futur, l’optatif (sic). Puis il conjugue les verbes fener, ser et eslar ; à l'impératif de haber il écrit haya aquel. Tout cela est d’une écriture tremblée, parfois presque illisible; tout porte à croire qu'il écrivait en

(1x) Voyage en Espagne, p. 235.

(2) Get escopelero était un ancien bandit devenu honnête et qui escortait les voyageurs. .

(3) Voyage en Espagne, p. 340.

voyageant, poursuivi par l’idée d'apprendre, et d'apprendre vite.

Au revers de cette même page 9, il copie des vers espagnols (1).

Page 11, nous trouvons les terminaisons des trois conjugaisons espagnoles; on prenait déjà, de son temps, pour exemples les verbes amar, lener et partir (2). Puis l’étude d’un verbe irrégulier : poder. Si nous mettons à l’endroit le carnet, nous allons trouver, au milieu de détails sur ce qu'il a vu dans la journée, des citations espagnoles bien diverses.

On sent qu'il a essayé de parler espagnol avec ses compagnons de voyage; quand une phrase l’a particulièrement intéressé, il la cite, avec sa traduction quelquefois. Ainsi nous trouvons, page 8 : Quiere Vd me decir una palabra. ;

Parfois la phrase ne lui paraît pas heureuse, il l'écrit, puis la biffe.

Parfois, au contraire, il est tout heureux d’en avoir rencontré une qui lui plaît et il la note plus clairement : Quiere Vd dar me un beso my (sic) hermosa señora, my alma querida (recto de la page 8).

Par endroits les phrases transcrites ne sont pas de son écriture ; sans doute les a-t-il trouvées difficiles et il les fait noter par ses compagnons. Ainsi les phrases écrites, page 11 : que 0j0s tan lechenos.., etc. Je suis obligée d’arrêter là cette citation, Gautier était jeune en 18/40 et curieux de tout connaître.

Au revers de la page 35 nous trouvons du vocabulaire; surtout le vocabulaire des courses de taureaux auquel il fera une si large place dans son voyage et qu’il emploie avec tant de sûre connaissance et d’à-propos (3). C'est ici que nous remarquerons surtout l'influence de l'Espagne.

Il faut noter, en effet, l'importance et la sûreté du vocabulaire espagnol de Gautier. Ces mots chauds et sonores qui devaient plaire à son âme d'artiste le poursuivront longtemps. Dans son Voyage en Russie, lorsqu'il lui faudra décrire une architecture sans frein ni règle, il se souviendra du mot plate-

(x) Nous reviendrons plus tard et ailleurs sur la question des vers espagnols du carnet dont certains sont, à tout croire, de lui.

(2) Pas toujours, du reste.

(3) Cf. le Voyage, Militona, Quand on voyage.

resco (1). Lorsqu'il racontera l’histoire des rats de Montfaucon, il terminera par ce proverbe espagnol dont les mots retentissent comme un choc de bronze : Lo que ha de ser, non puede Jaltar (2).

Dans les Tableaux à la plume nous trouvons l’expression «flor y nala, la fleur et la crème, le dernier mot de l’art de tous les pays ». Plus loin « la vieille matrone, la {ia comme diraient les Espagnols ». Plus loin encore, en parlant de Velasquez, « il est un des favoris du roi : privados del rey (3) ». Dans le Capilaine Fracasse il parle d’Agostini avec sa navaja de Valence et sa capa de muestra et du couteau de Chiquita portant la devise

« Cuando esta vivora pica No hay remedio en la botica (4). »

Émile Bergerat, dans son troisième entretien, nous rapporte que Gautier faisait en plaisantant, et facilement des vers espagnols (5).

De plus longues citations seraient fastidieuses; si nous nous en tenons maintenant aux trois livres dans lesquels Gautier étudie l'Espagne : Voyage en Espagne, Quand on voyage et Mililona, nous serons frappés de l’abondance du vocabulaire espagnol. Mais ce qu'il faut noter immédiatement, c’est que le mot castillan n’est jamais employé sans raison impérieuse; il n’est pas là pour faire de l’effet ou pour frapper le lecteur par son étrangeté; il est là parce qu'il ne peut pas ne pas y être; il est nécessaire à l’idée, au tableau voulus par Gautier, il est suivi de sa traduction expliquée, toujours sûre, toujours nette. Le Voyage ne contient pas moins d’une centaine d’expressions et vocables espagnols. Si c’est un mot qui a trait à la cuisine : puchero, garbanzos, gaspachos... en quelques lignes le sens précis est détaillé et exposé, la table paraît servie (6).

S'il est question de mœurs, de danses, par exemple : cachu-

(x) Voyage en Russie, t.I, p. 247.

(2) Caprices et Zigzags, Paris, V. Lecou, 1852, p.290.

(3) Tableaux à la plume, Paris, Charpentier, 1880, pp. 1br, 222.

(4) Capitaine Fracasse, Paris, Charpentier, 1863, pp. 107-114.

(5) Emile Bergerat, Théophile Gautier, Paris, Charpentier, 1879, p. 113. (6) Voyage en Espagne, pp. 29, 294.

cha, fandango, malaguena (1), chaque pas des danseurs est analysé clairement; de formules de politesse (2) (A los pies de Vd, Beso a Vd la mano..….), c’est un vrai guide du savoirvivre; d'expressions ironiques (pelar la paba, rascar elramon) (3), elles sont expliquées avec sûreté et esprit.

Si c’est un mot qui n’a pas sa traduction en français, le sens en est donné si clair qu’il prend vie : ainsi ojear, me mareo (4) sobre-saliente (5).

Quelques mots sur les inscriptions dont il parle. Ce sont celles de Tolède. Dans la cathédrale, pour la Vierge :

« Cuando la reina del cielo

Puso los pies en el suelo En esta piedra los puso (6). »

Celle de la porte de bronze :

Antonio Zurreno del arle de oro y plata, faciebat esta media puerla (7).

Celle de Grenade :

« Darro tiene prometido

El casarse con Genil

YŸ le ha de llevar en dote Plaza Nueva y Zacatin (8).»

Celle de la statue de l’archange Rafael à Cordoue :

« Yo te juro, por Jesu-Cristo crucificado Que soy Rafael angel, quien Dios tiene puesto Por guarda de esta ciudad (9). »

Citons aussi la jolie chanson qu'il a notée sur la route d'Alhama et qu'il traduit si poétiquement :

« Son tus labios dos cortinas De terciopeli carmesi

(1) Voyage en Espagne, pp. 129, 330.

(2) {bid., pp. 250, 289.

(4) Ibid., pp. 369, 4rx.

(5) Militona, Hachette, 1857, p. 33.

(6) Voyage en Espagne, p. 173.

(7) Voyage en Espagne, p. 176.

(8) Voyage en Espagne, p. 237.

(9) Ibid., p.354.

Entre cortina y cortina, Niña, dime que si.

« Atame, con un cabello

A los bancos de tu cama, Aunque el cabello se rompa Segura esta que me vaya (1),

avec sa traduction :

« Tes lèvres sont deux rideaux De velours cramoisi,

Entre rideau et rideau,

Petite, dis-moi oui.

« Attache-moi avec un cheveu

Au bois de ton lit, Et quand même le cheveu se romprait Sois sûre que je ne m'en irai pas. »

Le scrupule de Gautier est tel qu’il n’a jamais accepté d’erreurs ou qu'il les a redressées. Une seule fois, sur tant de mots et d’expressions cités, nous relevons une faiblesse : mazana pour manzana, et encore est-ce peut-être une faute d’orthographe imputable à l’imprimeur.

Plus probant encore est le jugement qu'il porte sur le théâtre espagnol; passons rapidement sur ce qu’il dit des aulos sacramentales (2), il a pu le trouver dans un manuel de littérature. Mais nous allons l’entendre parler de Lope de Vega (3) :

« Comme dit Lope de Vega dans son Arte Nuevo de hacer comedias en este tiempo :

« Cuando ha de escribir une comedia Encierro (sic) los preceptos con seis llaves.»

Quelques lignes plus bas :

«Le principal mobile des pièces espagnoles est le point d’honneur :

« Los casos de la honra son mejores Porque mueven con fuerza a toda gente Con ellos las acciones virtuosas

Que la virtud es donde quiera amada,

(x) Ibid., p. 302.

(2) Voyage en Espagne, p.331.

(3) Ibid., p. 331.

dit encore Lope de Vega, qui s’y connaissait et qui ne se fit pas faute de suivre son précepte.. El pundonor, espèce de religion chevaleresque avec sa jurisprudence, ses subtilités et ses raffinements, est bien supérieur à l'éväyun, à la fatalité antique dont les coups aveugles tombent au hasard sur les coupables et sur les innocents (1). »

Ce jugement si net, ces citations si sûrement choisies, ne me paraissent pas pouvoir provenir d’une lecture faite dans une traduction; il est vraisemblable que Gautier a lu en castillan sinon tout Lope de Vega, du moins quelques œuvres, ainsi que quelques-uns des anciens dramaturges espagnols. Il ne s’agit pas d’une opinion émise devant lui, cela serait trop peu conforme à son caractère; ses jugements sont siens, quels que soient les champs de l’esprit dans lesquels se joue son intelligence.

Voici qui est plus significatif : ce sont les lignes écrites à propos des pièces de théâtre qu'il a vu jouer en Espagne. Il est difficile de suivre une œuvre, jouée en castillan, avec la volubilité de débit des Espagnols, si l’on ne possède pas très bien le langage des acteurs. Or, Gautier a si bien pu suivre ces tragédies ou ces comédies qu’il en donne non seulement une analyse très nette, mais encore peut-il les juger dans leur forme, comme dans le fond.

Chaque fois qu’il peut aller au théâtre, il y va; c’est son métier de Paris, et son plaisir aussi.

À Valladolid, il voit jouer El Pelo de la Desa (2) de Breton de Los Herreros; il explique d’abord cette expression qu'il traduit par « la caque sent toujours le hareng », puis il analyse la pièce; mieux encore : le lendemain, toujours à Valladolid, il voit jouer « L’Honneur caslillan, traduction de Hernani » (3). Il faut qu'il ait pu comprendre parfaitement les phrases espagnoles, puisqu'il écrit :

« la pièce est rendue vers par vers avec une exactitude scrupuleuse ».

(1) Voyage en Espagne, p. 332. (2) Voyage en Espagne, p. 117. Lire Dehesa.

(3) Ibid., p. 78.

À Madrid, il voit jouer Don Carlos el Hechizado, de Antonio Gil y Zarate, qu’il trouve « charpentée tout à fait dans le goût shakespearien » (1).

À Malaga, il entend Les Amants de Teruel, de Juan Eugenio Hartzenbusch :

« Autant qu’un étranger peut juger du style d’une langue qu'il ne sait jamais dans toutes ses finesses, les vers d'Hartzenbusch m'ont paru supérieurs à sa prose. [ls sont libres, francs, animés, variés de coupe, assez sobres de ces amplifications poétiques auxquelles la facilité de leur prosodie entraîne trop souvent les Méridionaux (2). »

Un pareil jugement ne peut avoir été porté que par un auditeur averti.

Il ressort de ces constatations que Gautier est modeste; de même que, dans le Voyage, il n’étourdira pas le lecteur de détails nombreux, qu’il connaît pourtant sur les mœurs ou l’histoire, de même il aimera mieux jouer un peu l’ignorant qu'étaler une science pourtant véritable.

Notons encore deux faits : il emploie comme mots français certains mots espagnols, ainsi « qficionado », l'amateur des courses de taureaux qui, depuis, a pris droit de cité dans notre langue.

Les « galères », traduction du mot galera, sorte de voiture espagnole.

Secondement, le rythme de sa phrase prend souvent l'allure du rythme de la phrase espagnole, très cadencé, et nous retrouvons ici cette influence musicale, cette courbe harmonieuse qui chante si souvent dans les pages de Gautier, et que, longtemps, on n’a pas voulu entendre. |

Ainsi, près de Jaën, il s’arrête pour boire :

« dans un de ces charmants pots d'argile poreuse qui font l’eau si fraîche ».

Cette phrase a la cadence espagnole et pourrait être traduite littéralement.

(1) Voyage, p. 131.

(2) Ibid., p. 327.

Autre exemple :

« les fenêtres sont chamarrées de pièces de vers en l'honneur de la limpidité des eaux du réservoir ».

Cette phrase est presque lourde en français; elle a le rythme espagnol; traduite en espagnol, elle est vive.

La versification espagnole avec ses sonorités musicales, son chaud relief, le tente beaucoup.

Dans Caprices et Zigzags (Pochades et Paradoxes), il nous raconte qu’un jour, à l’Alhambra, en attendant une jeune fille, il était

« occupé à faire se becqueter deux rimes, et deux rimes espagnoles, ce qui est pis ».

Or, René Jasinski nous fait remarquer qu’à l’envers de la page 31 du carnet de route nous trouvons ceci :

« à l’Alhambra moresque »

et en haut cette phrase :

«me apartan de vueslros 0jos (x) ».

Page 6 de ce même carnet, nous trouvons un essai de vers burlesques; mais l’espagnol, comme le latin, ne brave pas l'honnêteté; il est question d’une vieille et de réflexions crues; sans doute Gautier a-t-il assisté à une de ces scènes de la rue, innombrables en Espagne.

Que le voyageur fasse un tour par exemple au marché de Madrid, à l'heure où se déballent les milliers de fruits éclatants qui rafraîchissent les Madrilènes ; des corbeilles se vident, une marchande se met à danser, devant ses oranges, une jofa; la marchande est un peu müûre, son jeune voisin en rit. Quelle réponse, Seigneur! impossible à écrire. Gautier, en semblable cas, écrit, lui; les vers sonnent, en espagnol assez heureux; mais il ne les fait pas imprimer; nous non plus.

Bien d’autres vers espagnols sont dans le carnet; mais sontils de lui? [l ne faut citer ici que ceux dont la langue, la fac-

(1) Jasinski, España, p. 275.

ture, les ratures, les corrections, donnent toute sécurité. Il paraît bien que c'est le cas pour les suivants, écrits au recto de la page 28 du carnet, au crayon et presque illisibles :

«a la moracha mas arta

se caigan que (man) (sic) me quieras stes un otro que le despeñe

asi (mot illisible) muger viviendo muera ventana sobre ventana

un balcon sobre balcon

une (sic) danza sobre la danza

un señor me tliene.….

el alma me » (illisible).

De même ceux-ci au recto de la page 28 :

« ninâ cuando le ha levanta ha regalado su cena

al vole (sic) tierra se planta

de ver tu cara morena

nayia (sic) los canarios vauban (sic) tengo una peina en el alma

un dolor de un sentimiento

de ver que esta en el mundo

et (sic) .… muerto

tengo una peña (sic) en el alma que esta peña me (sic) dura

ya me puede prevenir

la morta…

porque me vio à morer ».

C’est un espagnol si étrange qu’il ne paraît même pas avoir été écrit par Gautier sous une dictée; ce qui nous fait croire que nous nous trouvons devant un essai poétique castillan de notre voyageur. | &

Essayons de donner quelques explications :

Pièce I

Au vers 3 de la première pièce citée, il y a une très grosse faute d’espagnol; un otro au lieu de otro tout court: cette incorrection est tellement énorme que nous sommes obligés

d'admettre que : ou bien c’est Gautier lui-même qui, malgré sa connaissance imparfaite de la langue castillane, s’est amusé à composer ces vers : ou bien, s'ils lui ont été dictés, il y a introduit par étourderie cette grosse faute sous l’influence du français.

Il est probable que c’est la première hypothèse qui est la vraie; les blancs laissés dans certains vers rendent plus vraisemblable un essai de composition poétique de Gautier en espagnol. D’ailleurs, l'écriture du carnet n’est pas toujours très lisible, ainsi le vers : « NAy1A los canarios vauban » pourrait se lire : « vaya los canarios »; et même peut-être ( HAYER » l’h étant mal faite.

Certains vers :

« de ver lu cara morena.…

tengo una pena en el alma…

un dolor de un sentimiento.…. »

ont une allure qui rappelle les chansons populaires espagnoles; mais nous savons combien Gautier goütait ces chansons et à quel point il était sensible à leur rythme; il a très bien pu essayer de les imiter.

Pièce II

Pour la seconde pièce, la question se pose un peu différemment. Les derniers vers semblent pouvoir se reconstruire partiellement ainsi :

« tengo una pena en el alma

un dolor de un sentimiento

de ver que esta en el mundo el LAN Re ... muerlo

tengo una pena en el alma que esta pena me dura

ya no puedo prevenir

la muerle......... |

porque me veo al morir ».

Le vers : « de ver que esta en el mundo » est faux au point de vue de la métrique de la poésie littéraire, parce que l’a de esta et l'e de en devraient faire une seule syllabe ; or, ici, ils comptent pour deux: mais des hiatus de ce genre se rencontrent dans la poésie populaire ; on pourrait faire la même observation pour

le vers : « que esla pena me dura » où l’e de que et l’e de esta comptent pour deux syllabes; mais ici la faute métrique est plus choquante, la première voyelle étant semblable à la seconde.

Le dernier vers : « porque me veo al morir », venant après les mots : « ya no puede prevenir la muerle », constitue une vérité de M. de la Palisse; ici, cela rendrait vraisemblable l'hypothèse d’une chanson populaire notée tant bien que mal par Gautier en l’entendant chanter, ou en se la faisant réciter,

ar lui-même, dans une composition originale, n’aurait sans

doute pas mis cette naïveté. Les erreurs commises et les blancs laissés dans la transcription s’expliqueraient alors simplement par l’inexpérience de Gautier dans ce genre de travail, son oreille n’étant pas suffisamment habituée à la compréhension de l’espagnol; mais ce n’est qu’une hypothèse : nous avons vu Gautier avouer qu’il s'était essayé à faire des vers espagnols (1).

Connaissance très suffisante de la langue espagnole, emploi fréquent de mots espagnols avec leur sens juste, réminiscence du vocabulaire espagnol dans plusieurs œuvres, citations de vers et d'inscriptions, essai de versification, rappel d’expressions et de proverbes, voilà en quoi l'Espagne a influé sur la langue de Gautier. Celle-ci reste très pure mais a gagné peutêtre en éclat, en pittoresque; en tout cas elle a pris un relief qui n’altère en rien le bon goût ni la mesure.

N.-B. — Nous donnons en appendice le relevé des mots Espanol employés par Gautier dans les Voyages d'Espagne.

sl

(1) Nos scrupules étaient tels à ce sujet que j'ai cru prendre l’avis de mon savant ami M. Gavel, professeur à la Faculté de Toulouse, et c’est le résultat de nos réflexions que je donne dans ces dernières pages.

2° subdivision : LE CRITIQUE D'ART

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