CHAPITRE PREMIER
L’angle pictural
L'artiste et la nature — L'Espagne picturale Le tableau à faire — Le tableau fait
Nous avons vu Gautier, ému par un beau site, être plus sensible aux couleurs qu’aux formes ; couleur et lumière sont pour lui un véritable enivrement; ce qui le charme aussi, c’est l'ordonnance, la composition d’un paysage; dans la nature il voit un tableau; soit que le paysage lui suggère l’idée d’une toile à peindre, soit que ce qu’il admire lui rappelle une œuvre vue de tel ou tel artiste.
Cet angle pictural sous lequel il regarde toutes choses, nous le retrouvons dans son œuvre entière, surtout dans les Voyages. Nous ne nous en tiendrons ici, bien entendu, qu'aux seuls voyages d'Espagne.
Dans la préface des Jeunes-France, il écrit :
« Je déteste la campagne, toujours des arbres, de la terre, du gazon; qu'est-ce que cela me fait? c'est très pittoresque, d'accord, mais c’est ennuyeux à crever. » |
L'étude qui a été faite des descriptions prouve que cette phrase est une boutade; d’ailleurs elle a été écrite en 1832, et,
depuis, l’âme de Gautier s’est ouverte à des sensations plus complètes; ce qu'il faut en retenir, c’est que d’instinct ses goûts vont plutôt aux œuvres humaines :
« Je suis un Parisien complet, badaud, flâneur. »
Le Parisien, aimerait-il mieux, comme Mme de Staël, le ruisseau de la rue du Bac que les grands spectacles de la nature? Quoi qu'il en soit, il est certain que Gautier parisien, artiste, cherche partout l’homme et ses œuvres.
« Gautier professait, dit Maxime du Camp, un tel culte pour l’art qu'il le préférait à la nature; dans celle-ci il ne voyait guère qu’un'document que l'artiste interprète, modifie selon ses aptitudes, sa vision et son génie. » Maxime du Camp, qui connaissait Gautier, paraît mieux qualifié que nous pour juger. Cependant nous savons quel cri d’admiration lui arrache la nature; sa description du Mulhacen est aussi belle que celle qu’il fait de la cathédrale de Burgos, et rien ne nous autorise à croire, d’après les pages du voyage, qu'il préférât celle-ci à celui-là. |
Ce qui est certain c’est qu'il voit presque toujours cette nature comme la verrait un peintre à la recherche d’un sujet de tableau : |
« Je ne sais si l'habitude de voir des tableaux m'a faussé l'esprit et le jugement, mais j’ai éprouvé assez souvent une sensation singulière
en face de la réalité; le paysage véritable m’a paru peint et n'être, après tout, qu'une imitation maladroite de Cabat et de Ruysdael (1). »
C’est d’ailleurs dans ce même ouvrage, Caprices et Zigzags, qu'il nous dit que les peintres font la nature; pour lui le précepte ut piclura poesis est une loi : \
« Moi je tâche en toutes choses de demeurer toujours plastique. »
Cette recherche de la plasticité lui cache d’ailleurs quelquefois le véritable aspect des choses.
Un exemple : la description de Vitoria, où il va deux fois en 1840 et en 1864; il voit dans cette ville les détails qui charment un peintre, le mouvement de la foule, les costumes, mais la physionomie méditative de la ville lui échappe. Cepen-
(1) Caprices et Zigzags, p. 5.
dant M. du Camp va trop loin quand il dit que Gautier ne voit dans la nature qu’un document à interpréter.
La vérité est dans la disposition de son esprit, qui lui fait encadrer dans une fenêtre imaginaire ce qu'il a devant les yeux; le fameux jour du déménagement de Paris à Neuilly, comme on se met à table pour le premier repas dans la maison inconnue, tout à coup le soleil se couche :
« C’est superbe, dit-il, le tableau se compose on ne peut mieux et il est fort heureux que le soleil se couche de ce côté. »
C’est le peintre qui parle, mais la phrase ne finit pas sans que le poète soit ému aux splendeurs de « la nature chez étés :
« Nous autres Parisiens nous finissons par oublier l’astre du jour...
nous ignorons les soleils couchants et la splendeur des crépuscules (1). »
L'art le passionne parce que c’est son métier d’être artiste; le musicien ne saurait regarder le vol des hirondelles sans noter les courbes musicales qu’elles dessinent dans les airs, le sculpteur se penche sur un lys et en pétrit machinalement du bout des doigts la forme heureuse dans une argile imaginaire ; le peintre encadre un paysage et l’accroche en pensée au mur de sa chambre.
D'ailleurs ce pays d’Espagne, terre et gens, est essentiellement pictural; Gautier n’est pas le seul à y voir des tableaux tout composés. L’espagnol Pedro de Madrazo, par exemple, compare les paysages de Navarre à des Ruysdaëls ou à des Hobbema. Le Français Custine écrit à propos d’un soir à Tolède : « J’ai vu plus de tableaux, je n’en ai pas vu de plus difficiles à oublier (2). »
Le pittoresque espagnol, parfois, ne paraît pas naturel; il a été organisé, semble-t-il, pour le tableau à faire; si bien que, instinctivement, c’est à travers le tableau fait que nous regardons la nature: si, sur les routes de Castille, un bossu se détache du mur contre lequel il était accroupi pour nous indiquer lechemin de l’auberge, nous nous écrions : « C’est un Goya! »
(x) Le second rang du collier, p. 29.
(2) Gustine, t. I, p.370.
Il n’est pas étonnant que les vieilles « tias » de Mililona ou des Voyages aient paru à Gautier sortir des tableaux du peintre aragonais; les modèles inspirent’ l’artiste, mais c’est lui que nous retrouvons dans les modèles.
Chez Gautier cette vision picturale entraîne deux résultats :
le tableau à faire, le tableau fait.
Le hasard aide parfois la nature ; à Séville un ouragan terrible a détruit une partie des arènes, ouvrant ainsi par une brèche des gradins une merveilleuse perspective sur la cathédrale et formant «un des plus beaux tableaux qu’on puisse imaginer »;
ce paysage est impressionnant et ne peut laisser indifférent le voyageur. Les peintres espagnols s’en sont d’ailleurs emparés ; on peut voir au musée San Telmo à San Sebastian un tableau représentant les arènes de Séville et la cathédrale (1).
Du haut de la tour de la cathédrale de Tolède les clochers et les toits ressemblent, dit Théo, aux « plans sculptés en liège » de M. Pellet; pour n'être pas un tableau c’est tout de même une représentation artificielle de la nature que le paysage lui suggère.
Ailleurs la nature est un tel modèle qu'il s'étonne que les peintres espagnols en aient si peu profité; aux environs d’Ecija, il admire cette nudité grandiose et cette âpreté farouche qui n’ont jamais été rendues par aucun artiste.
Devant la lumière éclatante d’Andalousie, il est étonné que les peintres espagnols aient-
« si fort rembruni leurs tableaux ».
Semblable réflexion lui vint à l'esprit à Malaga, devant un modèle, humain cette fois : les artistes, dit-il,
« n’ont pas assez profité des admirables têtes des femmes de Malaga ».
Il y aurait là
« une série d'études précieuses et entièrement neuves ». .
(1) Ce tableau est de G. A. Dominguez Becquer.
De même, les Gaditanes avec « leurs lignes pures, leur ton fauve et doré » seraient de beaux modèles;
« il'est fâcheux que Léopold Robert, ce Raphaël des paysans, soit mort si jeune et n'ait pas fait le voyage d'Espagne ».
Nous avons déjà vu Gautier citer Léopold Robert à propos de la moisson en Espagne; c'était l’époque de la gloire de ce peintre, dont le renom dépassera peut-être le talent; il était naturel que son souvenir vint à l’esprit de Gautier, aussi bien au sujet des paysans que de la moisson; Léopold Robert a surtout peint le peuple d'Italie : montagnards, hommes, femmes, enfants, brigands; par ailleurs c’est avec un tableau intitulé La moisson qu'il remporta en 1831 un réel succès : son tableau fut acheté par Louis-Philippe 8600 francs (1).
Gautier ne met à ce rappel aucune préférence particulière; tout voyageur s’occupant de peinture aurait fait à cette époque ce rapprochement.
L'homme dans la nature paraît aussi à Théo composer un tableau parfait; il décrit une seène de travaux champêtres près de las Navas del Marques (2)
« qui ferait la fortune d’un peintre ».
Dans cet ordre d'idées, on s'étonne qu'il n’ait pas donné une attention plus grande au Sacro-Monte et à l’Albaycin qui sont des paysages curieux et propres à inspirer un peintre de génie. Certes ce n’est pas l’abord des bohémiens qui l’effraie, comme il effraiera plus tard Amicis, puisque nous avons vu, au chapitre des mœurs, qu'il les avait étudiés de près; il compare même leur groupe à un Salvator Rosa; mais il n’a pas dépeint comme il aurait pu le faire ces extraordinaires rochers creusés d'habitations curieuses, ces caves de gitanes composées de plusieurs chambres, ces rues tortueuses et blanches, ces fenêtres démolies, ces balcons bossués souvent garnis de fleurs.
(1) Le titre exact du tableau exposé au Salon de 1831 est : L’Arrivée des Moissonneurs dans les Marais Pontins (catalogue officiel du Louvre, n° 816). (2) Quand on voyage, p. 272.
Il sait, à la manière d’un peintre, lire clairement la distribution des tonalités dans un paysage :
« Le ciel était ce soir d’un bleu laileux teinté de rose, les champs, autant que l’œil pouvait s'étendre, offraient au regard une immense
nappe d’or pâle. la chimère d’un tableau sans ombre tant poursuivie par les Chinois était réalisée. »
Cette assertion de Gautier n’est pas une hérésie; à midi, dans un pays de grande lumière, l'ombre pour le peintre peut devenir inexistante.
Ce même rêve de tableau lumineux, il le fait devant Cadix; la palette du peintre n’en peut rendre, dit-il, l’impression éclatante.
Sa conception de la technique est moins sûre, lorsque, pendant une belle nuit d’Andalousie, il regrette que les peintres ne peignent pas la nuit.
Malgré les rayons lunaires et les restes du jour, un peintre ne peut peindre la nuit que de mémoire, car certaines couleurs, le bleu de cobalt par exemple, sont dénaturées par les rayons de la lune comme par les rayons ultra-violets.
Mais le plus souvent c’est le tableau déjà vu, le chef-d’œuvre admiré qui lui est remis en mémoire par le paysage solitaire ou peuplé par l’homme.
C'était, dit-il en parlant des larges horizons de la Sierra Morena,
« plus grand que les vastes perspectives de l'anglais Martynn et mille fois plus beau ».
Ce peintre Martynn, qui eut son heure de célébrité, est bien oublié aujourd’hui; nous verrons que Gautier, pour ses com- - paraisons, suit beaucoup la mode : son métier de critique l’y portait naturellement.
Il voit les jardins d’Andalousie à travers les toiles célèbres, Les
« jeux bizarres du soleil et de l’ombre... rappellent les tableaux de Decamps représentant des villages turcs ».
Les tableaux turcs de Decamps avaient paru bien avant le voyage de Gautier en Espagne. En 1827, ce peintre avait exposé, au Salon, Un soldat de la garde des vizirs; en 1831, la
fameuse Ronde turque la nuit; en 1833, Un paysage turc; en 1839, le tableau célèbre : Joseph vendu par ses frères, tableau qui lui valut la croix et qui hante la mémoire de Gautier à propos du paysage de Dueña :
« ces sites d'une simplicité orientale qui rappelaient les lointains de Joseph vendu par ses frères, de Decamps ».
Ici aussi le souvenir du peintre à la mode naît dans le cerveau de Gautier à la vue du paysage.
Quand la vie apparaît, les exemples sont nombreux; voici les plus typiques :
L'intérieur d’une vieille maison en Castille lui rappelle un Rembrandt; c’est ce même souvenir qu’il fixe dans Mililona, au moment où Andres, blessé par Juancho, est relevé par le sereno et par la jeune fille,
«groupe à tenter la brosse d’un Rembrandt ».
Évocation de la peinture hollandaise encore quand les carosses de gala, qu'il voit à Madrid le jour des courses, lui rappellent les tableaux de Van der Meulen représentant les chasses et les conquêtes de Louis XIV.
À Venta de Trigueros, un cheval qui lui paraît rose
« justifie pleinement le cheval tant critiqué du Triomphe de Trajan d’'Eugène Delacroix ». .
Les lévriers de Castille sont dans le goût de Paul Véronèse, et les bœufs d’Ocaña lui font penser à l'interprétation qu'a donné Hubert Robert de ces animaux dans maints tableaux.
Quant à l’homme, si pittoresque en Espagne, il lui permet de passer une revue de l’histoire de la peinture.
La place de Burgos est peuplée de « gaïllards truculents et farouches », prêts à poser, dit-il, pour l'Ésope et le Ménippe de Velasquez, le pouilleux de Murillo, les bourreaux de l'Espagnolet et les gnômes de Goya ».
La rue de Fontarabie qu'un charmant tableau de Hafner lui avait donné envie de connaître est peuplée
« de petits Murillos en haïllon ».
Une messe du bout de l’an à Saint-Jean-de-Luz lui fait écrire :
« Ce groupe était d'un aussi beau caractère que celui des femmes dans Le Trentain de Bernard de Haze, du peintre belge Leys. »
Un repas à Vitoria lui rappelle Le repas de Paul Véronèse; les prouesses des toreros : les planches de Goya; les mendiants : les pouilleux et les infirmes de Murillo et de Velasquez.
L'habitude était instinctive chez Gautier de tout voir sous l'angle pictural.
Était-il donc peintre pour se plier ainsi à cette discipline? IL était peintre, en effet, sinon de métier du moins de goût et d’aflinité (1).