LA VIE ESPAGNOLE. LES ROIS ET LES GUEUX
C'est tout un univers que nous rencontrons dans l’école espagnole; mais un univers vivant, peuplé de personnages dont on peut contrôler la réalité quotidienne; tout ce monde apparaît si naturel qu’on oublie le peintre ; le sommet de l’art espagnol, à ce point de vue, est certainement le tableau des Menines; la grande glace qui, au Prado, lui fait face semble ouvrir une porte, non sur le monde illusoire des miroirs, mais sur la réalité; Gautier n’est pas moins enthousiasmé par ce côté spécial de l’art espagnol qui est, dit-il,
«une protestation au nom du réalisme contre les abstractions de l’idéalisme grec (2) ».
Il s'agissait, explique-t-il, pour l’artiste espagnol, non seulement de peindre les beautés réelles de la nature et des hommes, mais encore de
« faire entrer dans ces régions de l’art toutes ces laideurs jadis repoussées.. de les élever au style, de leur donner des letires de noblesse ».
(x) Académie de San Fernando.
(2) Tableaux à la plume, p. 107.
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C'est-à-dire de peindre la vie sous ses formes diverses; laides ou belles; c’est ainsi que Ribera, ajoute notre voyageur, a réhabilité « la misère, la laideur et la caducité ». Et cela avec des moyens très simples; c'est avec une simplicité terrible que Velasquez « s'élève au plus haut pathétique ». Il apporte à son art
«un dédain du détail inutile, une entente du sacrifice qui montre bien le maître souverain (1) ».
Il ne relève que de la nature, s’avérant ainsi le maître incontesté de cette école qui peint l'Espagne telle quelle est.
Velasquez, au début de sa carrière, a peint des natures mortes, d’ailleurs accompagnées de personnages d’une importance secondaire à la manière de certains flamands du X VITI° siècle, connues sous le nom de bodegones; il s’exerçait à reproduire les citrouilles, et toutes sortes de légumes; comme le faisait aussi Murillo. Gautier voit là avec raison, chez ces grands génies, une acceptation franche de la nature qu’ils arrivaient à rendre dans sa vérité absolue,
« belle, triviale ou laide, mais toujours relevée par le caractère ou l'effet ».
Chez les artistes espagnols, nous dit-il encore, le spiritualisme n’empêche nullement le réalisme, et le même pinceau
« qui vient de faire rayonner l’extase dans l’auréole... n’a pas honte de peindre un petit mendiant cherchant sa vermine (2) ».
Le céleste Murillo se plaira tout comme les autres peintres espagnols à reproduire la réalité la plus abjecte lorsqu'il la rencontrera dans les rues de Séville. Au coin d’une maison, dans la ligne d'ombre, un enfant cherche ses poux; nous voyons cela encore en. Espagne; Murillo en fait un chefd'œuvre. Avant d’être célèbre, il allait vendre sur les places publiques ses toiles, qui partaient ensuite pour le Nouveau- Monde; les ulcéreux, les teigneux, qu’il voyait demander l’aumône sous le porche des églises, il les transportait sur ses tableaux; et voilà le « crâne damassé de teignes » du malheu-
(1) Guide de l'amateur au Musée du Louvre, p. 279. : (2) Guide de l’amateur au Musée du Louvre, p. 297.
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reux que soigne sainte Élisabeth. Nous approchons sans dégoût de cette vermine, dit Gautier,
« pourvu qu'un rayon de soleil dore les guenilles, nous les acceptons comme le velours et la pourpre (1) ».
Mais si Muriilo abandonne parfois sa palette suave pour peindre un gueux « bien sordide et bien grouillant », que dire du peuple de mendiants et de monstres qu’a enfanté Ribera?
Voilà les bizarreries de la nature : la femme à barbe qui ahurit un peu Gautier; la déchéance : des vieillards « arrivés au dernier degré de la décrépitude », que Ribera peint « en impitoyable anatomiste »; ce sont les infirmes : le pied-bot qui se détache en riant sur un beau paysage de nuages et de montagnes; tout un monde de savetiers, de mendiants, de gilanos, de bandits, de valets, de bourreaux. De ce peuple truculent, Gautier fait lui aussi un portrait magnifique : ils sont chauves, dit-il, chassieux, ridés, leurs faces sont bestiales, ils ont des trognes, des hures, des groins, leurs sourcils sont en broussailles, leurs orbites en cavernes, leurs joues ravinées, leurs pommettes martelées de hâle et de crasse.
Mais ce gueux sale, fauve, hérissé, fourmillant, a une âme chrétienne; par conséquent il vaut la peine d’être représenté. D'ailleurs chez Murillo, chez Ribera, chez Ribalta, chez Velasquez, « ces gredins arrivent à une sorte de majesté terrible ». Hs ne nous répugnent pas : Gautier a raison : la peur sauve du dégoût!
Tout ce luxe de misère est si particulier à l’école espagnole que Zuloaga de nos jours aura pour son Nain aux outres une affection particulière, et que jadis le plus aristocrate représentant de l’École, don Diego Velasquez de Silva, ne dédaignera pas de peindre
« le plus hideux truand qui se soit jamais accoudé sur la table grasse d’une taverne ».
La vie espagnole est complète chez Velasquez; les ivrognes
éclatent d’une joie animale aussi truculents que chez les Fla-
(1) Beaux-Arts en Europe, t. II, p. 102.
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mands, moins hauts en couleurs peut-être, mais aussi vrais; les nains difformes, « au nez camard, à la face écrasée et vieillote », marchent et gesticulent dans leurs guenilles ou dans leurs habits de mascarade; ils ne sont point tristes, dit Gautier, et paraissent «fiers de leur monstruosité ».
« L’Ésope et le Ménippe sont deux simples gueux philosophiques, jaunes, rances, délabrés, sordides mais superbes. »
Comme Ribera, Velasquez ne dédaigne pas les femmes à barbe et même les enfants à double rangée de dents, et Gautier l’en loue; Mesonero nous dit qu’il a surpris « el secreto de la naluraleza ». Tous ces gueux sont laids, dégoütants, misérables, mais, dit notre voyageur, ils ne sont pas abjects, « car chez eux la misère n’a pas tué le courage (1) ». Dans cette reproduction des êtres humbles il y a, pense Gautier, « une protestation contre les beautés conventionnelles »; nous ne pensons pas; cette peinture de la gueuserie et de l’infirmité n’est pas philosophiquement voulue ; s’il en était ainsi, elle ne serait pas commune à tous les peintres espagnols de tous les temps; c’est une sympathie — catholique —, Gautier est ici plus perspicace, qui attire l'Espagnol vers ce misérable.
Velasquez cherche partout la vérité, même si elle n’a pas une saveur pittoresque, comme dans ce tableau de Las Hilanderas, sujet si simple, si dépourvu d’apparat et de particularités grotesques. Gautier en est émerveillé : c’est, dit-il,
\ « une toile de genre graudie aux proportions historiques ».
Les instruments de travail, les ouvrières, les promeneurs qui circulent, tout est reproduit avec tant d’art et de simplicité apparentes
« qu'on entrerait dans le cadre comme dans une chambre réelle ».
C’est de ce tableau que Ponz disait : « parece que no tuvo parte la mano en la ejecucion sino que se pinto con sola la voluntad (2) ». Le peintre espagnol détache ses yeux du peuple grouillant de la rue, pour les reporter vers ce monde aristocratique et
(1) Étude sur Velasquez. :
(2) IL semble que la main n'a pas pris part à l’exécution et que la volonté seule l’a peint. k
féodal qu'il peint avec la même vérité, avec la même aisance; tout Espagnol porte en lui une fierté si consciente qu’il n’a aucune gêne à regarder en face ses rois et leurs courtisans. La curieuse galerie que nous trouvons dans cette école espagnole! Gautier, qui l’admire surtout sur les toiles de Velasquez, l’a rencontrée chez quelques autres peintres qu'il cite trop rapidement; ce sont les nobles portraits de Luis de Vargas et de Pacheco, de Coello et de Pantoja de la Cruz; les somptueux seigneurs agenouillé devant les madones et les saints de Blas del Prado ou de Pareja, ou les saintes de Zurbaran
«en habit sévillan avec des pendeloques, des plumes, du clinquant et des modes baroques (1) ».
À Velasquez il rend le plus juste hommage; l'artiste peint un gentilhomme «avec une familiarité superbe et pour ainsi dire d’égal à égal (2) »; il l'appelle le vrai peintre de l'Espagne « féodale et chevaleresque » ; et c’est très vrai. Ses grands seigneurs, ses nobles dames, ses rois nous racontent l’histoire d’Espagne, parce que leur galerie est complète, et parce qu’elle est ressemblante (d’après les témoignages du temps). C’est un portraitiste remarquable de la « force du Titien et de Van Dyck ».
Toute la cour espagnole est là :
« les infants, les grands d'Espagne, les amirantes, les belles dames ».
S'ils gardent leur « air hautain », ils savent pourtant jouer avec leurs grands lévriers ou leurs caniches, ils font cabrer « leurs genêts d’Espagne au profil busqué » ou palpiter les « éventails à paillettes ». Tout ce monde royal étincelle sous les armures d'acier bruni et damasquinées d’or, sous les robes de damas et de brocart
« la dentelle, la baptiste, la guipure, ruissellent par les crevés des manches de satin ».
Les cavaliers fièrement campés ont des figures mâles et caractéristiques ; les princesses ont
(1) Ponz, t. [, p.97.
(2) En passant à Vergara.
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« des pâleurs nacrées, des rougeurs de roses, des duvets de pêches (1) »;
mais les rois nous montrent des têtes où la « passion endormie » pâlit les joues et rougit les lèvres. Les reines et les infantes, dans leurs corsages busqués et leurs roides vertugadins «ramagés d’or et d'argent », paraissent les madones de l’étiquette « scellées sur leur socle (2) ».
On croit les regarder chez eux, à travers une fenêtre, ou sous le ciel de Castille, dans cet air si léger; le même qui circule sur les tableaux de Velasquez.
Toute l'Espagne est là : la canaïille et moi, comme disait, il n’y a pas bien longtemps encore, un roi espagnol.
Sur toute cette école espagnole, catholique, féroce ou tendre, réaliste ou hautaine, s’étendent, souveraines, une couleur et une lumière qui ne sont qu'à elle, et que nous avons, avec Gautier, saluée au passage. L’air circule entre les objets et les personnages pour les séparer les uns des autres et donner une impression de relief. C’est une « illusion et une puissance magiques », dit Gautier, qu’augmente encore la science du clair-obscur poussée si avant par Murillo et Velasquez. Quant à la couleur, Gautier l’a admirée « suave » chez le Sévillan, « forte et tranquille » chez Juan de Joannes, d’une vérité parfaite « saine et solide » chez Velasquez.
De tous les visages de l'Espagne, c’est peut-être celui de ses peintres que Gautier a le mieux su déchiffrer. Tendance personnelle, assurément; il était à son aise dans la critique d'art; tempérament d'artiste surtout, qui le portait à pénétrer la leçon des chefs-d'œuvre.
(1) Quand on voyage, p. 285.
(2) Velasquez (article).