STATUES ISOLÉES
C'est d’abord à Burgos cette merveilleuse statuette de la Vierge d’un artiste anonyme que Gautier remarque sur le jambage d’une porte; son « exécution est délicieuse et d’une hardiesse d'idée extraordinaire (1)»; le sculpteur l’a représentée”avec un regard d’extase,; Gautier trouve pour peindre cette figure suave et illuminée une maitresse formule. On sent, dit-il, « l’enivrement d’une femme qui conçoit un Dieu »:
La Vierge de Tolède est belle aussi, puisque la Reine du ciel elle-même en fut satisfaite; je doute, ajoute Gautier, que si Marie descendait aujourd’hui dans nos églises elle embrasse son image!
Anonyme comme la Vierge, sont aussi à Burgos les statues de Don Pedro Fernandez de Velasco et de sa femme doña Mencia Lopez de Mendoza; Gautier, à chaque voyage, en admire le travail magnifique, la richesse inouïe, l’expression des figures, la souplesse des oreillers de marbre, les dessins en relief de l’armure, les ramages de la robe de brocart
« qui trompent l'œil par la prodigieuse finesse de l'exécution ».
Mais à La Cartuja de Miraflores, il connaît le nom des artistes; les notes du carnet nous ont appris quelle attention il porta à ces superbes statues funéraires dues, ainsi que les sculptures du maître-autel, à Gil de Siloe : Juan II, sa femme et l’infant Alonso : trois statues d’albâtre. Le tombeau de l’infant est plus beau encore, avec les petits enfants qui, grimpant dans les entrelacs d’une vigne d’albâtre, entourent le petit prince à genoux, que celui de ses parents, malgré les seize lions,
« les vertus, les figures allégoriques, les apôtres et les évangélistes »
qui entourent les morts royaux. Devant cette œuvre de Gil de Siloe, « l’art, dit Gautier, est émerveillé ». IL ne signale qu’en passant les statues de prophètes et de
(1) Voyage, p. 52.
45o THÉOPHILE GAUTIER ET L'ESPAGNE
saints qui décorent San Pablo de Valladolid, mais les dit « merveilleuses ».
Il décrit un peu plus longuement les six prophètes de l’Escurial en pierre « berroqueña » ; ils sont en granit, les têtes et les mains « en marbre faiblement teinté couleur chair »; en 1840, cette couleur chair lui avait paru « rose » ; il trouve les statues «colossales » mais elles ne l’impressionnent guère; en 1840 il se hâte de franchir cette cour humide, et en 1864 il fait tenir à ces pauvres prophètes des discours un peu irrévérencieux.
On les admirait cependant; Ponz écrit (t. I, p. 123) : « Las estaluas son excelentes, trabajadas en marmol de Genova como lambien las insignas por Juan Bautista Monegro. »
IL faudra, pour que la statuaire espagnole l’émeuve de nouveau, qu’il visite la cathédrale de Tolède. Son âme d'artiste s’enchante dans la contemplation du temple superbe où tout est à voir et à admirer. Ce sont les figures d’albâtre de Phil. de Bourgogne, et de Berruguete, travail «souple et libre d'une élégance et d’un effet admirables ». Ce sont les statues d’A/phonse VI, et celle du Pâlre qui le guida vers la plaine de las Navas de Tolosa où il défit les Mores, qui se trouvent du côté de l'Évangile ; et du côté épiître, celle du Fakir qui apaisa la colère du roi Alphonse lorsque celui-ci s’aperçut que la reine n’avait pas respecté la parole qu’il avait donnée qu’on ne toucherait pas à la mosquée. Notre voyageur vit aussi les tombeaux de Don Sanche le Brave et de l’Infant don Pedro, fils d’Alphonse VI, qui sont placés dans deux niches cintrées.
Gautier retrouve à Tolède des statues funéraires semblables à celles de Burgos; ce sont les magnifiques tombeaux d’Alvar de Luna et de sa femme, et à San Juan de los Reyes, les statues de saintes du cloître « d’un pur style gothique ». A Séville, il nomme à la hâte « les sculptures sur pierre » de la cathédrale.