SCULPTURES D’ENSEMBLE
Quant aux sculptures d'ensemble, elles seront trop rapidement décrites. Exceptons le bas-relief de Philippe de Bourgogne à Burgos; nous avons vu, en étudiant cette cathédrale, l’admiration de Gautier pour ce chef-d'œuvre. C’est à peu près le seul sur lequel il s’attarde un peu; à Burgos même, à quelques pas
de la cathédrale, il néglige d’aller voir le magnifique retable de pierre de Saint-Nicolas, qui raconte en 450 figures une partie de l’histoire d’Espagne, et un peu plus loin celui de San Gil, en pierre aussi, moins fouillé, moins peuplé, mais si beau d’exécution.
Sans doute l'artiste qu'était Gautier salue au passage maints ensembles de sculpture, dont il recommande la beauté — ou l’étrangeté — comme cette effarante chapelle de Sainte-Thècle « d’un mauvais goût le plus charmant », mais il ne les étudie pas, que ce soient les sculptures de San Juan de los Reyes, où celles de l’Alcazar de Séville. Toutefois le prodigieux travail de la pierre qu’il rencontre à plusieurs reprises en Espagne ne le laisse pas indifférent. Les rameaux, les feuillages, les oiseaux, les animaux, les lacs d’arabesques lui paraissent souvent prodigieux; et « l’intarissable caprice de l’art gothique » qui travaille la pierre en dentelle lui arrache un cri d’étonne-
ment, comme devant ces arabesques qui enrichissent l’armure de don Pedro de Velasco
« dont le sacristain lève avec du papier mouillé les empreintes qu'il vend aux voyageurs (1) »,
ou en face de l’ « entassement de rinceaux » du maître-autel de Tolède, dont la description la plus minutieuse « ne donnerait qu'une bien faible idée ».
Cette brève revue est pourtant à peu près complète; la sculpture espagnole tiendrait peu de place dans l'œuvre critique de Gautier, et nous pourrions nous en étonner s’il ne s’en expliquait lui-même.
« La sculpture n’est pas suffisante pour le peuple espagnol, dit-il, il lui faut des statues coloriées. »
Ici Gautier exagère une idée dont la base est juste.
Les cathédrales gothiques espagnoles, leurs portails merveilleux, leurs statues de saints et de prophètes, la somptuosité de leurs tombeaux, et la beauté de leurs figures funéraires, que ce soit à Santiago, à Pamplona, à Burgos, à Tolède, à Séville, à Saragosse, montrent assez que ce peuple aime la beauté sévère et riche de la pierre sculptée. Mais ce qui peut excuser
(1) Voyage, p.55.
la boutade de Gautier, c’est l'amour passionné des Espagnols pour la sculpture sur bois; notre voyageur ÿ voit une manifestation du besoin de réalisme; c’est un peu vrai; mais l’amour du bois sculpté est un sentiment complexe, que nous ne trouvons bien expliqué nulle part; un beau morceau de bois lisse, chaud de couleur, c’est de la matière vivante, plus que la pierre. Il est possible que l'Espagnol y ait retrouvé son amour passionné de la nature, et que le sculpteur ait pris à le travailler un plaisir à la fois spirituel et voluptueux. Ne cherchons pas d’ailleurs à approfondir ici le pourquoi un peu mystérieux de cet enthousiasme de l'Espagnol pour la sculpture sur bois, et contentons-nous avec Gautier d’en chercher les manifestations et de les admirer.
La sculpture sur bois
La sculpture sur bois est une des splendeurs de l'Espagne; cet art à lui seul mériterait un long voyage dans la péninsule et un grand travail.
IL s’est développé en Espagne pour deux raisons bien simples; la foi catholique, si ardente chez les Espagnols, a construit d'innombrables églises; dans la construction de ces églises il entra deux désirs que le bois a pu servir : d’abord la richesse d’ornementation chère aux Espagnols : le bois est ici venu s’allier à la pierre pour offrir à Dieu des temples luxueusement ornés; en second lieu, l’habitude des retables.
L’Espagnol a construit des retables dans toutes ses églises. Alors que le Français isole l'autel sacré, ou bien ne l’orne que de colonnes et de statues de pierre, ou de travées de marbre encadrant des tableaux, l'Espagnol adosse son autel à un retable qui monte parfois à une hauteur prodigieuse.
Nous avons vu avec Gautier quelques-uns de ces retables de pierre; c’est l’exception. Ils sont presque tous en bois, au moins jusqu’au X VII[* siècle.
A cette époque, nous trouvons dans Ponz (t. XVII) une curieuse critique de ces retables.
D'abord, dit-il, la matière n’est pas assez noble; ceci mériterait une discussion : le bois, matière vivante et chaude, a
des titres de noblesse. Mais surtout il le réprouve à cause des dangers d’incendie. L'éditeur de Ponz ajoute ceci :
« Esta pratica de relablos de madera ya la hubo en nuestro mejor tiempo de las artes : esto es en el siglo dies y seis : y aunque la forma de muchos de aquello edad ha merecido las alabanzas de nuestro autor, (Ponz) de ningun modo su materia. »
« Cette pratique des retables de bois, il la trouve déjà au meilleur temps des arts, c’est-à-dire au XVI° siècle; et quoique la forme de beaucoup de ceux de cette époque ait mérité les louanges de notre auteur, leur matière ne les mérita jamais. »
Gautier est moins sévère pour le bois; au contraire loue-t-il les reflets de lumière et la beauté des contours.
Quant aux dangers d'incendie, ils nécessitèrent en 1777 une ordonnance de l’archevêque de Tolède, Don Francisco Antonio Lorenzanza. Cette ordonnance visait ces dangers, miais aussi le mauvais goût qui commençait à s’introduire dans la sculpture. « Le bois, dit à peu près l'ordonnance, se prêtant trop à la sculpture, les autels deviennent surchargés d’ornements, ce qui est contraire à l’esprit de la primitive Église. »
Et l’archevêque rappelle l’ordre du pape Silvestre : « Que se hiciesen lodos (los altares) de piedra y no de madera. » (Qu'ils soient tous faits en pierre et non en bois.)
C'était beaucoup demander à l'Espagne, aussi voilà la restriction : on ne pourrait plus construire de retable de bois sans une ordonnance de Sa Majesté (1).
C’est dire le nombre de retables de bois que Gautier pourra admirer dans son voyage.
Il verra aussi les merveilleuses stalles qui ornent en Espagne commé en France les chœurs de certaines grandes cathédrales ; il ne les admirera pas moins que les retables.
Lesquels donc a-t-il vus?