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CHAPITRE VI

Gautier et l'architecture espagnole

La pierre prend en Espagne, par le fait du soleil cuisant, du vent rapide et incisif, du gel, et de la sécheresse de FEU une valeur de ton assez rare dans les autres pays.

D'autre part, l'Espagne est une contrée par larges endroits dénudée; le manque d’arbres y est fréquent; la pierre et ses multiples effets remplace la végétation. Les constructions nombreuses sont là pour attester l’opulence, évanouie sans doute, mais qui fut éclatante, d’un peuple dont les richesses servirent à élever des monuments incomparables.

La foi, si violente en Espagne, si matérialisée aussi, se servit de la pierre avec une ardeur sans mesure.

Enfin, deux civilisations s'étant affrontées sur la terre de la péninsule, nous trouverons à travers l'Espagne, dans l’emploi de la pierre, des tendances très diverses.

Il s'ensuit que l'architecture prendra dans ce pays une importance capitale; à chaque pas, le voyageur est arrêté par un chef-d'œuvre, surgi si naturellement du sol qu’il paraît faire corps avec lui.

« Malheur, dira Quinet, à qui n’a pas d’oreilles pour entendre le cri de la terre et des pierres quand elles se fendent de joiel (x) »

L'architecture est, en Espagne, l’art le plus simplement épanoui, celui qui apparaît comme la maniféstation la plus naturelle, la plus sûre du génie espagnol.

« Les productions de l’esprit sont chez nous bien plus poétiques que raisonnées », dit Patricio de la Escosura. Devant l'architecture espagnole on a l’impression, en effet, d’un élan vers la poésie, d’un besoin d’épanchement magnifique des hautes sphères de l’âme, d’un acte de foi bien plus que d’un acte de volonté.

Cette prépondérance de l'architecture en Espagne ne pouvait échapper à Gautier. Si la couleur joue dans ses sensations artistiques un rôle capital, la forme l’enchante aussi; mais peut-être la ligne architecturale satisfait-elle plus pleinement son esprit que la sculpture, qui reste chez lui l’occasion d’une joie plus matérielle. Dans l'architecture, son plaisir d’art trouvé un épanouissement plus complet, où l’intellectualité vient vivifier et ordonner le plaisir des sens.

En tout cas, on ne saurait nier que, dans ses Voyages d’Espagne, l'architecture tient une place plus grande que la sculpture; nous n’en voulons pour preuve que ses descriptions de tombeaux, à Tolède, à Burgos par exemple; la partie monumentale de l’œuvre, les lignes, les motifs d'architecture sont décrits avec plus de soin et plus d’ampleur que les statues qui ornent les tombeaux. Ses connaïissances en architecture étaient celles de tout voyageur, artiste et critique, c’est-à-dire suffisantes au point de vue de l’esthétique et de l’histoire; ses livres abondent en pages où cet art est étudié, aussi bien dans

(rx) Quinet, Mes vacances en Espagne, p. 177.

L'ART 6x

les voyages que dans la partie purement critique de son œuvre.

L’architecture fut connue plus vite que les autres arts espagnols. La Reconquête, qui avait attiré l'attention du monde entier sur la civilisation arabe, provoqua l’admiration pour l'architecture des Mores; on l’avait étudiée, et, par comparaison, l’espagnole.

Les longs pèlerinages du moyen âge, entrepris par des croyants de tous les pays à travers la péninsule, permirent d'admirer les cathédrales de Léon, de Saint-Jacques, de Burgos, de Tolède, en même temps que les mosquées arabes de Saragosse ou de Calatayud.

Enfin il est superflu de noter que le voyageur, en Espagne, est émerveillé, « soûlé », comme le dit crûment Gautier, par la floraison magnifique des monuments qu’il rencontre à chacune de ses étapes. Les églises d’Espagne sont vivantes, elles étonnent, attirent, retiennent le voyageur qui ne peut résister à leur charme. Il admire leur splendeur extérieure et s'exalte dans l’atmosphère du sanctuaire, dont Gautier opposera la chaleur à la froideur des nôtres; il sera bien près d’écrire comme Mesonero, en parlant de la cathédrale de Tours :

« El interior ofrece la misma denudez, el mismo « no se que » de yerto y cadaverico que suele observarse por lo regular en la mayor parle de los templos franceses ; bajo este aspecto! cuanta es la superioridad de nuestro pais sobre aquel (1). »

Cette architecture espagnole est arabe ou gothique, deux raisons péremptoires pour qu’elle plaise à Gautier. Nulle part d’ailleurs l’art gothique n’a dépassé — nous ne disons pas égalé — la puissance de majesté el de perfection qu'il atteint en Espagne. Parlant de la cathédrale de Malaga, Pio Baroja écrira qu’elle est splendide : « lodo la esplendida que puede ser una catedral que no es gotica ». L'art gothique étant le modèle suprême.

(x) L'intérieur offre la même nudité, le même je ne sais quoi de gelé et de cadavérique que l’on a l'habitude d'observer régulièrement dans la plus grande partie des églises françaises; sous cet aspect combien est grande la supériorité de notre pays sur celui-là.

Beauté et richesse: solidité aussi; cette solidité à toute épreuve, dit Gautier, que les Espagnols donnent à leurs monuments; ce sont, après les Romains, les meilleurs maçons, ajoute-t-il.

Ne craignons donc pas de dire que l'architecture espagnole a été pour Théo, pendant tout son voyage, un sujet d’admiraration et une cause de joie.

Avant de nous arrêter avec lui devant les monuments fameux qu'il décrit, disons un mot rapide des architectes qui les ont construits.

Les noms qui reviendront le plus souvent sous la plume de Gautier sont ceux de Philippe de Bourgogne; de Herrera, de Berruguete, Covarrubia, Chirruguera, Juan Batista, Villanueva. Occupons-nous brièvement des plus célèbres.

Pour le premier, il n’a qu'admiration et louange, qu'il le rencontre à Burgos, à Tolède, et Séville. Sculpteur, Philippe de Bourgogne a peuplé de son art les retables et les bas-reliefs des cathédrales. Architecte, il a bâti le cadre somptueux où devaient s’ériger ses statues. Gautier emploie pour le qualifier les mots « prodigieux, grandiose »; son œuvre est multiple, très belle, et très pure.

Castillan d’origine — il était né à Burgos —., il travailla dans toutes les grandes villes d'Espagne qui offraient à cette époque un foyer d’art et de pensée. À Séville, où il reconstruisit en 1513 la voûte centrale dont l’audacieuse majesté arrache à Théo un cri d'enthousiasme; à Valladolid, où il construit en 1531 le tombeau du fondateur du couvent de San Gregorio: nous savons que Gautier a malheureusement ignoré San Gregorio.

A Tolède, Philippe triomphe comme sculpteur; mais à Bur gos, en 1539, c’est l’architecte qui reparaît pour dresser les plans du transept, l’ancien s'étant écroulé.

L'Espagne fut reconnaissante envers ce grand artiste; il repose dans le chœur de la cathédrale qu’il avait tant aimée, et Gautier a pu se pencher sur la dédicace élogieuse et juste (1).

(1) « Philipus Burgundio statuarius qui ut Manu sanctorum effigies ita mores animo. Exprimebat subselliis chori struendis. Intentus opere pe absoluto immoritur. »

Mais si notre voyageur aime et admire Philippe de Bourgogne, il ne peut admettre Herrera : « le lourd et le pesant Herrera », dit-il; ailleurs, il le qualifie d’ennuyeux et trouve sa renommée surfaite; il ne lui pardonne pas l’Escurial, pas plus que la Lonja de Séville ou la cathédrale inachevée de Valladolid. IL y a de l’exagération dans le jugement de Gautier. Herrera el Mozo était un grand artiste; mais ce qui fâche Gautier, c’est son classicisme : question d'école. Gautier, comme tous les romantiques, s’'épanouissait devant l’art gothique, fanfaisiste quoique majestueux, ailé bien que grave. Les lignes pures mais sévères qu'a voulu ressusciter Herrera, n'avaient aucun charme pour les yeux émerveillés du romantique; au lieu de reposer, elles déçoivent. Ajoutons à la défense de Gautier que les œuvres de Herrera sont massives; on ne peut s'empêcher de regretter devant elles l’aérienne envolée des flèches de Burgos ou de la tour de la Seo de Saragosse.

Ce qui, aux yeux de Gautier, est défaut chez Herrera, est qualité pour Ponz qui écrit :

« Pensaba el celebre Juan de Herrera desterrar de España para

siempre la barbaria y superbia ostentacion de los antiguos edificios, y fijar para siempre lo arreglado de la greco-romana (r). »

Mais n'oublions pas que Ponz était tellement féru de l’art classique qu'il condamnait les chefs-d'œuvre de l’architecture

arabe. e

Le viril et charmant Berruguete est opposé par Gautier au célèbre Herrera, il le trouve hien supérieur, et avec raison; Ponz lui-même comparait le génie de Berruguete à celui de de Michel-Ange; chez lui la puissance de la conception s’allie à la grâce de l’exécution, le goût le plus exquis à la technique la plus sûre. Il est regrettable que Gautier n’ait pu voir deux des chefs-d’œuvre de Berruguete : la façade de la iglesia Mayor

de Utrera, et l’église collégiale d’Osuna (2).

. (x) Ponz,i. Il, p. 38 : « Le célèbre Juan de Herrera pensait déterrer d’'Espagne pour toujours la barbarie et la superbe ostentation des anciens édifices et fixer pour toujours les règles de l’architecture gallo-romaine.

(2) C’est sur le portail de l’ouest de cette dernière que, disent les Espagnols, les soldats de Soult s’amusaient à tirer à blanc.

Quant à Churriguera, tellement célèbre qu’il donnera son nom à une école et à une époque qui correspondent avant la lettre à notre rococo français (Churriguera vivait au X VIF siècle), Gautier le rencontrera partout et s’en plaindra souvent, tout en reconnaissant la richesse d’une ornementation parfois outrancière.

Ce sont les œuvres de ces hommes et de quelques tailleurs de pierre moins connus que Gautier va admirer en Espagne : architecture gothique religieuse, architecture civile, architecture de la décadence, et, compagne lointaine, l’architecture arabe.

Architecture gothique religieuse

Gautier rencontrera les œuvres des deux périodes principales : celle qui précède le XIX° siècle et celle qui peupla de sa splendeur le XIV® et le XV°. Malheureusement, il manquera à sa critique d’avoir connu trois des plus curieuses et des plus représentatives des cathédrales d'Espagne : Saragosse, Compostelle et Léon.

Ce qui l’étonnera, dans les plus vieilles églises d'Espagne, c’est l’aspect de forteresse, la solidité puissante des murailles, l'épaisseur des contreforts, la robustesse’ carrée de l’ensemble du temple,

« forme qui se reproauit souvent dans les églises d'Espagne »,

dit-il en parlant de celle d’Astigarraga. Mais c’est à Avila que, dans les parties subsistant de la primitive église, il admira avec ferveur cet art gothique si sévère encore, à peine dégagé du plein-cintre roman.

Il en aime la « nudité austère », la « sobriété robuste ». La cathédrale d’Avila est la plus guerrière des églises d'Espagne; les éléments romans, très visibles, augmentent cette impression de force puissante dans laquelle Gautier a vu avec raison le témoignage de la vieillé Espagne, toujours armée pour la défense ou pour l’attaque, pauvre d'argent et riche d’héroïsme; dans l'architecture de la cathédrale d’Avila, notre voyageur a

lu ce qu’aurait été le destin de l'Espagne sans l’aventure de Colomb.

Son regard discerne dans l'élégance sombre de la cathédrale de Barcelone les traces de l’architecture des anciens jours, mais ce sont les seuls témoins de la première période de l’art gothique'en Espagne qu’il aura vus puisqu’à Jaën il ne retrouve rien de l’ancien temple consacré par saint Ferdinand à la Vierge. C’est ici qu’il nous faut répéter que ses Voyages en Espagne, bien que longs et importants, ont laissé inexplorées des contrées entières, contrées sans lesquelles on ne saurait connaître le vrai visage de la péninsule : Galice, Asturies, Aragon.

Mais l’ « éclatante époque gothique », il la rencontrera partout, de Burgos à Malaga, de Cordoue à Séville, de Grenade à Barcelone. Les pages de louanges qu'il consacre aux cathédrales espagnoles ont déjà été signalées en étudiant ses descriptions, surtout celle de Burgos.

Au point de vue strictement architectural, il parle en artiste averti; non pas que la technique du métier lui soit, comme celle de là peinture, familière; sa science spéciale ne va pas plus loin que celle de tout voyageur consciencieux qui veut comprendre la valeur de ce qu’il a devant les yeux, et qui s’est renseigné à des sources certaines : c’est déjà beaucoup; mais il n’essaie pas de nous éblouir par des termes trop précis qui constitueraient un jargon barbare pour le lecteur; il admire la beauté des formes, la pureté des lignes, la richesse de l’ornementation.

Que ce soit la splendeur harmonieuse de l’ensemble du temple de Burgos, « l’entassement orgueilleux » de la cathédrale de Jaën, « montagne faclice auprès de la montagne naturelle », ou l’abside à galeries à « pleins cintres romans » de Valence, le mot est juste et donne la vérilable physionomie de l’église dont il parle.

À Séville, il est plus étonné des colossales proportions de l'édifice que séduit par ses lignes pourtant riches et harmonieuses. À Malaga, il s'étonne des tours étranges qui flanquent la porte de l’église; à Cordoue, il lui faut toute sa consciencieuse loyauté pour reconnaître que la cathédrale, « monstrueuse verrue » construite dans la Mosquée, est

une œuvre qui fait honneur à son architecte, Hernan Ruiz.

Tout ce qui précède, juste et sensé, aurait pu être écrit par n'importe quel voyageur artiste.

Ce n’est qu’à Burgos ou à Tolède que la science de Gautier s’affirme; nous avons vu qu'à Burgos elle est complète sinon très pénétrante au point de vue métier : ne lui reprochons pas de n’avoir pas fait de son livre un traité d'architecture.

À Tolède les mots serrent davantage le sujet : les phrases se font plus averties, plus pressantes. C’est le « gothique fleuri » de San Juan de los Reyes, la « dentelle de pierre » qui, circulant autour de la nef,

« rompt la hauteur fuselée des colonnes et forme le plus gracieux et le plus original motif d'ornementation »,

c’est l’unité de la cathédrale dont le plan primitif a été suivi d’un bout à l’autre et dont l’architecture a le mérite bien rare d’être du style « le plus homogène et le plus complet ». C’est à Tolède que s’épanouira son amour pour l’art gothique. Tout espagnol, dit un dicton castillan, doit admirer la cathédrale de Tolède; tout étranger aussi, et le romantique Gautier s'écriera :

« Le temple d'Éphèse ne valait pas la cathédrale de Tolède (r). »

L'Architecture civile

Si l’architecture religieuse arrêta les pas de Gautier et excita son admiration, l’architecture civile ne lui fut pas indifférente, et nous ne saurions passer sous silence ce qu’il en a dit. Les plus belles pages qu'il lui consacre sont celles où il décrit les murailles d’Avila. Il en dit la construction en « pierres polygones, comme les murs cyclopéens », les tours arrondies de forme « berlongue », les sommets

« denticulés en créneaux assez profondément entaillés, les collerettes de machicoulis, les balcons soutenus par les consoles (2). »

Et sur toutes ces formes guerrières décrites a\cc des termes

© (1) Voyage, p. 178.

(2) Quand on voyage, p. 318.

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justes, il étend une gamme de tons jaunes, bruns gris, mordorés de soleil.

Cette forme berlongue des tours, cet arrondi des murailles lui plaîl partout parce qu’ils « suppriment l’angle, la courbe est douce à l’œil (1) ».

À Valladolid il appelle la maison de Philippe Il, dont les angles sont arrondis, « une perle d’architecture ».

Les villes espagnoles lui paraissent abonder en charmantes architectures; mais cet art s’élève à des conceptions plus importantes que les maisons particulières; arrêtons-nous avec Théo devant les Portes de ville, les Palais, les Musées.

Nous savons que les statues de la Porte Sainte-Marie, à Burgos, l’intéressent; l’architecture « remarquable » du monument lui-même lui plaît par ses lignes sévères et puissantes. Quant à la Porte d’Alcala, qu’il ne trouve pas sans grandeur, il a pour elle moins de louanges. N’en doutons pas, ici encore le voyageur romantique se plaît à l’art gothique plus qu’à l’art néo-classique qui a bâti des édifices nobles sans doute, mais froids et peu attachants.

Plusieurs Palais eurent les honneurs de sa visite et de quelques lignes du Voyage.

À Madrid, le Palais de la Reine, pour lequel il est très poli. C’est un monument de bon goût, dit-il, très solide, en belles pierres bien liées. Mais s’il est courtois envers l'autorité royale, il se venge de cette contrainte en exécutant le Palais des Cortes :

« Je doute que l’on puisse faire de bonnes lois dans une architecture pareille. »

Le Musée du Prado est traité moins sévèrement; malgré la façade d’un assez mauvais goût, la construction fait honneur à l'architecte.

Les Bourses ou Lonjas le charment inégalement; si celle de Séville, lui paraît ennuyeuse, celle de Valence gagne tous ses suffrages, tant par la grâce de ses colonnes que par la majesté

de sa façade.

(1) Second rang du collier, p. 87.

A Séville, la Casa de Pilulos, qu’il mentionne sur son Carnet sans en savoir le nom, lui paraît un chef-d'œuvre de goût et d'élégance, mais le plus délicieux Palais qu’il lui fut permis de voir en Espagne est l’Alcazar de Tolède. Il trouve pour le décrire ces mots magiciens que son art utilise avec tant de charme; il faut lire cette page, une des plus belles et des plus évocatrices du Voyage.

L’enthousiasme de Gautier va redescendre les degrés de cet escalier « architecture de rêve » qu’il rencontre à l’Alcazar, et notre voyageur sera moins lyrique pour nous parler du plus célèbre Palais d'Espagne : L’Escurial.

L'Escurial

Les relations des deux visites que Gautier fit à l’Escurial en 1840 et en 1864 occupent dans les deux ouvrages : Le Voyage, et Quand on voyage, un nombre de pages important.

Théo nous assure qu’il n'aime pas l’Escurial; cependant en 1840 il lui consacre tout un chapitre : vingt-quatre ans plus tard, alors que son séjour à Madrid est de courte durée, il y revient cependant. Attiré par quelque charme? Est-ce le remords d’en avoir médit qui le ramène dans ses murs? ainsi que le souvenir du crime rappelle l’assassin sur le lieu du forfait? La seconde visite ne répare pas la première; il trouve le Palais moins morne qu’en 1840 — les communications étant plus faciles les visiteurs étaient plus nombreux —, mais le ton de la relation devient ironique; on dirait que notre voyageur n'est pas tout à fait sincère avec lui-même. Il lui en coûte d’être obligé de reconnaître la grandeur de l’Escurial. Fâché d’en être impressionné, il se venge en dégageant l'atmosphère d’ennui profond qui flotte autour de la sombre demeure. L’Escurial est un monument magnifique. Dans le site sauvage des montagnes violettes, cette imposante masse de pierre dresse le témoignage de la puissance et de la foi. C’est le visage de l’Espagne catholique et d’une royauté que des richesses trop facilement acquises avaient mise à la tête du monde. Effrayée de son pouvoir ét le ramenant tout à Dieu, cette royauté, par la personne d’un roi à l’âme étrange et complexe, s’enferma dans

un impérial et farouche isolement. L'Escurial est l'œuvre même de cette puissance, illogique d’ailleurs, car le destin de l’Espagne s’en trouva dévié.

Est-ce cette impression pénible que Gautier ressentit à l’Escurial? Est-ce simplement son esthétique romantique qui ne comprit ni n’aima ces lignes austères ?

Notons pourtant qu'il reconnut la valeur strictement architecturale du palais de Philippe IT. Mais sa masse l’étonne; il l’appelle « le plus grand tas de granit » qui existe sur terre, et plus tard «un colossal ex-voto »; il accuse le plan en forme de gril d’avoir, par sa bizarrerie, nécessité l'emploi excessif des lignes droites qu’agrémente seul l’ordre dorique « le plus triste et le plus pauvre de tous ». Il accuse l'architecte Herrera d’avoir réalisé le monument « le plus maussade et le plus ennuyeux », apportant à sa construction un style âpre qui « refuse tout ornement et tout relief ». L’Escurial est, dit-il, l'idéal de la caserne et de l’hôpital. Jugement sévère, motivé par son idéal artistique. Essayons de confronter ce jugement avec celui de quelques autres voyageurs.

Gautier fait trop le procès de Herrera. Il sait bien pourtant, il nous le dit dans le Voyage, que le premier architecte de l’Escurial fut Juan-Batista de Toledo, « excelente maestro de arquilectura », écrit Ponz, et que ce fut lui qui commença l'édifice le 23 avril 1563, jour de la fête de saint Georges. Ce jour-là nous dit encore Ponz, il parut à Juan-Batista que c'était le moment de poser la première pierre.

Juan-Batista avait étudié à Naples et à Rome et fut rappelé en Espagne par Philippe, en 1559. Sa formation classique l'éloignait de l’architecture nationale ésphenole essentiellement gothique et qu’aimait Gautier.

Avant Herrera, il fut donc le premier ouvrier de ce « palais de l’ennui ». Le vrai coupable est Philippe, qui l’avait conçu, et qui en surveilla l’exécution. On sait que ce monument est le résultat d’un vœu fait à saint Laurent au siège de Saint- Quentin. Mais, dans la volonté du roi, nous trouvons un autre élément : le désir d’obéir à son père qui, avant de mourir, lui avait donné l’ordre « d’ériger un sépulcre pour protéger ses O8 ». |

L’Escurial, dans la pensée de Philippe, était donc d’abord un

tombeau, puis une église; le palais ne fut que le vestibule du sépulcre. Tombeau des morts, tombeau des vivants; l’histoire espagnole sert de preuve à cette assertion. Quelle que soit la beauté réelle de l'architecture de l’Escurial, nous ne pouvons nous dégager de cette atmosphère funèbre. Ne nous étonnons pas que Gautier se soit senti dans une nécropole. La vie est fugace, nous dit-il; pourquoi en assombrir les heures par la hantise de la mort? Angoissé de sentir partout l’auguste visiteuse, il cherche éperdûment à l’Escurial une manifestation de vie; il sourit, délivré, aux cigognes qui ont bâti leur nid sur le clocher et dont il gardera jusqu’en Afrique le bienfaisant souvenir (1).

Bien des voyageurs ont erré sous les vastes voûtes de l’Escurial. Sont-ils émus, attristés comme le fut Gautier? ou admiratifs? Bourgoing n’est guère enthousiasmé par la « morne magnificence » de ce palais qu’il trouve néanmoins imposant, mais qui le déçoit; il ne répond pas, dit-il, à l’idée qu’on en conçoit d’après sa réputation.

Déception chez Bourgoing; sécheresse d'impression chez Custine, qui y salue pourtant la majesté royale et la réalisation de la volonté d’un roi; Custine est un aristocrate; il ne sépare pas dans sa pensée l’Escurial de son fondateur.

C'est aussi ce que nous dit A. de Laborde : « Cet édifice est digne par sa magnificence du monarque qui le fit construire. » Il en loue la masse imposante et la richesse, mais son admiration reste lointaine.

L’Escurial paraît à tous la forteresse pesante, bien que noble, que hante le fantôme du terrible roi. Quinet, qui dégage toujours d’un paysage ou d’un monument la valeur philosophique et auquel il nous faut revenir lorsque nous voulons saisir le sens profond de l'Espagne écrit :

« c’est là qu’une âme de pierre a voué l'Espagne et le monde à l’immobilité de la pierre ».

Si tous ces voyageurs, si divers de caractère et de pensée, ont donné de l’Escurial cette impression de magnificence et de tristesse, ne nous étonnons pas que Gautier n’ait pas aimé le sombre palais.

(1) En Afrique, p. 22.

Churriguerra

Disons un mot d’une époque de l’architecture espagnole dont Gautier rencontrera partout les spécimens, puisque non contente de créer des monuments nouveaux, elle vint fleurir de surcharges et de richesses tarabiscotées les œuvres anciennes : l'architecture churriguerresque.

Gautier n’en peut nier la prodigieuse imagination, qui a parfois des réussites heureuses, dans certains retables de cathédrales, à Séville ou Valence par exemple, mais qui se gâte très vite par un excès d'invention et devient la florescence de mauvais goût la plus insupportable. ,

Churriguerra malheureusement fit école à une époque où la décadence de l’art en Espagne ne permettait pas la réaction violente qui eùût été nécessaire. Il eut toute liberté, dit Ponz,

lui « y otros ejusdem furfuris » pour discréditer les sages œu-

vres des anciens et y substituer les extravagances qu’il concevait. |

Gautier, devant certaines manifestations de cet art, trop artiste pour se laisser prendre à ce mauvais enivrement d’opulence, a un sursaut d’étonnement. Lui que la ligne droite avait glacé à l’'Escurial, il la regrette devant cette surcharge inélégante. Nous avons vu combien l’autel de Sainte-Thècle, à Burgos, lui paraît une erreur; à Grenade, au couvent de Santo Domingo, il dénonce ce goût tourmenté et ses résultats désordonnés, contrefaits, bossus, baroques.

Mais le plus extraordinaire spécimen de cette architecture est celui qu’il vit et que nous voyons à Tolède, le fameux « transparent ».

C’est une gloire pour le guide qui promène les pèlerins; mais pour le voyageur averti, ébloui des chefs-d’œuvre qu’il vient d'admirer, quelle gêne que la vue de ce que Théo appelle

« le plus singulier, le plus colossal, et le plus excessif échantillon »

de ce style rococo!

Cette étrange machine où des « rayons dorés traversent des nuages de marbre », où les chérubins alternent avec les palmes, les chicorées, les draperies, les ornements absurdes,

dépare, dit-il, l’église. Et cependant il ne peut en nier l'effet grandiose. Il y a dans cette bizarrerie même un résultat curieux qui choque notre goüt, notre raisonnement, et pourtant Gautier parle justement en disant « que l’on ne voudrait pas le jeter à terre ».

L'Architecture Arabe

Pour suivre Gautier dans ses appréciations sur l’architecture de la péninsule, il nous faut maintenant quitter les routes du vieux génie gothique et abandonnner ses manifestations parfaites d’abord, abâtardies ensuite, pour pénétrer dans l’autre Espagne : l'Espagne arabe.

Nous avons vu combien Gautier a aimé l’histoire arabe, s’est plu au charme des jardins, des danses, de la musique moresques ; à quel point il a goûté la poésie de cette civilisation dont il déplore la disparition; il était naturel que l’architecture arabe l’enchantât. |

Il semble d’abord que notre sévère cerveau français qui inscrit son développement dans des lignes souvent rigides, et très pures, soit étranger à cette richesse d'imagination de l’architecture arabe. Mais telle est la perfection de cette richesse qu'elle ne saurait nous étourdir, ni nous lasser.

La nature du climat, dit A. de Laborde, a forcé cette architecture à rester abaissée : elle est néanmoins légère et élégante : c’est la volupté de la grâce portée à la perfection.

Sans doute ce travail minutieux, compliqué, cette recherche du détail manque peut-être un peu de grandeur, mais nous ne nous en apercevons pas, à cause de la magie de la perspective. Les Arabes se sont servi avec une adresse inégalée des portes et des fenêtres donnant sur des jardins ouvrant les uns dans les autres, des péristyles ornés de colonnes sveltes, des portiques à multiples arceaux qui agrandissent étonnamment l’aspect des constructions.

Tel qu'il est, cet art arabe a séduit Gautier :

«J'ai toujours regretté pour ma part que les Mores ne soient pas restés maîtres de l'Espagne qui certainement n’a fait que perdre à leur expulsion. »

L'ART fn)

Son contemporain Custine est plus sévère; de l'esprit sans génie, voilà ce qu’il trouve dans l’architecture moresque, rien n’est majestueux, dit-il, tout y est curieux et charmant; c’est une cristallisation, de la végétation pétrifiée.

Ces deux opinions contraires émises à la même époque étonnent par leur divergence; mais cette divergence est naturelle et s’explique par la différence de tempérament de nos deux voyageurs. Sans doute sont-ils artistes tous les deux, mais Cus- . tine n’est pas poète, Gautier l’est. Ce qui séduit ce dernier dans l'architecture arabe, c’est la poésie intense, nous dirions presque maléfique, magique en tout cas, qui se dégage de ces portiques, de ces colonnes, de ces portes, de ces arcs, où le bon goût n’a d’égal que la magnificence.

Le manque d'ordre et de symétrie de leurs bâtiments, qui pourrait paraître un défaut, est un charme de plus; il rompt la ligne habituelle des perspectives et ouvre un champ plus vaste à l'imagination. Peu leur importait, dit Florian dans Gonzalve de Cordoue, l'aspect que leurs constructions offraient au dehors, tous leurs soins étaient pour l’intérieur. Mais cet intérieur est si bien uni aux jardins, à la fête des eaux et des fleurs, le ciel se découpe si facilement dans les brisures des ogives et des colonnades, que l'artiste se sent en rapport constant avec la nature, et si Gautier a voulu coucher dans l’Alhambra, c’est pour voir jouer les rayons de la lune à travers les salles ouvertes sur les patios qu’emplissait l’odeur des jasmins.

Nous pourrions nous étonner que Gautier, qui aimait tant l'art gothique et ses manifestations, ait su trouver un tel charme à l'architecture arabe, si dissemblable. IL existe entre ces deux architectures la même différence qui existe entre les Contes des Mille el une nuits et la Légende dorée.

Mais ce n’est pas une hérésie d'avancer que la différence est plutôt dans la forme que dans le fond. D'ailleurs, Gautier n’était pas un chrétien si sévère qu’il ne püt être séduit par la profonde volupté de l’art arabe. Un artiste, enfin, ne saurait-il goûter toutes les manifestations de l’art, et l'admiration pour la cathédrale de Burgos empêche-t-elle de se plaire aux perspectives de l’Alhambra ou de la mosquée de Cordoue? Peut-

être se lasserait-on plus vite des secondes que de la première, mais rappelons-nous que Gautier est, en 1840, jeune, enthousiaste et heureux.

S'il est vrai qu’il y a dans l'architecture arabe un élément matériel très humain, une volupté plus ou moins déguisée qui font, dit Patricio de la Escosura que « la forme conserve toujours le caractère indélébile de son humaine origine », cela n’était point pour déplaire à Gautier.

D'ailleurs ce je ne sais quoi d’humain n’enlève rien à la virilité et à la fermeté de l’ensemble. Cette science de la perspective qui désespérerait les architectes d'aujourd'hui n’amollit en rien la netteté des contours. Les Arabes avaient le génie de l'harmonie aussi bien dans la cadence de leur musique et leur science des jeux de l’eau, que dans l’arrangement de leurs jardins et la construction de leurs demeures.

Gautier est sensible à toute harmonie comme à la satisfaction de l’esprit la plus complète, la plus exaltante et la plus reposante à la fois. On trouve dans l'architecture arabe cette satisfaction suprême. Le salon des Ambassadeurs, dans l’Alcazar de Séville, est peut-être ce que l’art more a produit de plus parfait en Espagne. Gautier le déclare plus beau et plus riche que celui de Grenade. Quant à la Giralda, nous savons quel cri d’admiration elle lui arrache par son charme, son originalité, sa gaieté, sa jeunesse éternelle.

: Toute cette grâce de l’architecture arabe atteint parfois la majesté, et notre voyageur ne l’ignore point.

À Grenade, dit-il, la tour de Yusef A bul Hagiag fait au palais une entrée vraiment majestueuse et splendide; tous les visiteurs de l’Alhambra reconnaîtront la véracité de cette affirmation. Si tout est harmonie charmante dans la Cour des Lions, quelle n’est pas la noblesse de ces portes hautaines et de la perspective simple et pure de la Cour des Myrtes, par exemple? Les Arabes avaient à un si haut degré le sens architectural qu’ils le transportaient jusque dans leurs jardins, et cette noble harmonie de lignes dont nous venons de parler ne se retrouve-t-elle pas dans les allées du Généraliffe?

Mais c'est à Cordoue que cette virilité de l’architecture arabe frappe plus profondément le voyageur. Déjà la porte qui forme tête de pont avait paru à Théo offrir à la ville des

Califes une entrée fort majestueuse, mais c’est dans la Mosquée que son admiration est la plus chaude, la plus complète.

La Mosquée de Cordoue, dit-il, est le témoin d’une civilisa- “tion arrivée à son plus haut développement, d’un art à son période culminant.

De tous les monuments d'Espagne, où pourtant l’architecture a réussi ses chefs-d’œuvre les plus nombreux, les plus émouvants, la Mosquée de Cordoue est le plus inoubliable. Cette impression indéfinissable dont parle Gautier ne s’efface jamais. L'architecture arabe, magicienne du charme et de l'harmonie, s’est-elle ici virilisée davantage au contact du vieux sol ibère? Pardente austérité de ce sol a trempé la pierre avec laquelle les artistes Mores ont construit ce temple où Gautier salue un ensemble

« d'une richesse, d’une beauté, d’une élégance féeriques ».

son enthousiasme déborde, tant dans les notes du Carnet que dans la rédaction du Voyage; il copie le dessin des ogives, essaie, d’un crayon suffisamment adroit, d’en reproduire les gracieux et nobles contours; il décrit avec des mots prestigieux cette végétation de marbre, cet édifice unique où rien ne manque, ni la proportion, ni l'harmonie, ni l’opulence.

La ligne et la couleur, voilà les deux éléments de l’art arabe. Ils se mêlent dans une communauté si étroite que l'artiste, que le voyageur, ne sait plus démêler d’où lui vient une joie si parfaite. Les pages de Gautier l’expliquent si vivement que nous la retrouvons en la lisant.

SEPTIÉÈME PARTIE

Conclusions

Avant de terminer cet ouvrage, nous aimerions attirer l’a tention du lecteur sur certains points.

Gautier est allé en Espagne, entraîné par une mode sans doute, mais aussi tourmenté par un désir d'évasion qui le poussait à entreprendre de longs voyages. L'Espagne lui apparaissait à l’avance et lui apparaîtra toujours à ce point de vue comme le pays idéal.

Le tempérament, le caractère, les goûts de Théo, l’attiraient vers ce pays qui, toute sa vie, hantera sa mémoire.

Il y voyagea en pèlerin scrupuleux; l'étude de son carnet de route nous a montré que ses renseignements sont exacts, presque toujours.

Nous avons essayé de réfuter la phrase de Mme de Girardin, puissions nous y avoir réussi. Gautier a vu des Espagnols en Espagne; sous la plume de Théo nous les avons suivis dans les diverses manifestations de leur existence.

Ce pays qu'il a traversé, il s’est inquiété de son histoire, très suffisamment pour que les divers visages de l'Espagne nous apparaissent successivement. Nous avons essayé de démêler les sources où il a puisé, sans vergogne d’ailleurs, puisqu'il ne les cite presque jamais.

Enfin nous avons étudié l'artiste dans ses émotions, dans ses réactions philosophiques et morales. Ses descriptions, d’une véracité rarement en défaut, incomplètes quelquefois, sont des tableaux pittoresques de ce pays dont il aima la vie, le soleil, la lumière. |

Il a parlé de la peinture, de la sculpture, de l'architecture

avec des connaissances, amples pour la peinture, plus restreintes pour les autres arts. Ses jugements s’égarent rarement.

Le témoignage espagnol que nous avons recherché, et que nous mettons sous les yeux du lecteur français, illustrera les conclusions de ce livre qui, nous l’espérons, fera mieux connaître Gautier aux Espagnols.

Plus de compréhension de part et d'autre : chez les Espagnols de ce qu’a voulu dire Gautier, chez nous de ce que les Espagnols ont dit sur Gautier, permettrait de resserrer sur cette question le lien intellectuel (1).

L'opinion espagnole

Le premier reproche que firent autrefois les Espagnols est celui-ci :

Gautier a dit lui-même qu’il ne voulait être que l’œil du peintre qui voit : en agissant ainsi, il ne pouvait que rester superficiel, il n’a pas senti l'Espagne.

Que penserait un peintre de cette assertion ? Et ne peut-on sentir l’âme d’un pays à travers l’art de la peinture?

D'ailleurs, le résultat pourrait se vérifier si la donnée était exacte; mais s’il est vrai que Gautier se soit donné comme «un daguerréotype littéraire », il n’est point vrai qu’il le soit resté. Nous l’avons vu frémir devant les cadavres et leurs représentations, s’exalter aux courses de taureaux, respirer dans les églises Le souffle d’une religion violente; nous l’avons vu vivre avec les Espagnols dans leurs patios, partager leurs tertulias, les coudoyer dans les rues, les accompagner à cheval sur leurs routes, et cela à trois reprises, pendant trois longs voyages.

Nous avons noté au cours de ces pages de nombreuses réflexions pleines d'émotion, de joie, de regret. Son cœur a battu avec le cœur de l'Espagne. Nous demandons simplement aux Espagnols de relire les {rois voyages, car il y a eu à ce sujet

(x) Alexis de Valon écrivait en 1846 : Le livre de Th. Gautier est un croquis charmant plein de vie, de couleur et de fantaisie; les Espagnols ont leurs raisons pour dire le contraire, il ne faut pas écouter leurs critiques.

dans l'opinion portée sur Gautier une grande injustice.

Des Espagnols nous ont dit : Comment n’aurions-nous pas raison? Nous nous trouvons d’accord avec un de vos célèbres critiques français : Louis Veuillot.

Invoquer le jugement de Veuillot, c’est invoquer celui d'un très grand écrivain certes, mais terriblement partial; et qui se contredit lui-même. N’en prenons pour preuve que le texte de la page citée par nos amis espagnols; ouvrons le livre IV des Odeurs de Paris, page 250 :

En somme, dit Veuillot, M. Gautier est un bon peintre de nature morte, et tout au moins un excellent photographe. Pourquoi donc, quelques lignes plus loin, lui reproche-t-il d’être persuadé d’avoir des connaissances en matière de philosophie et de religion? Il s’agit de s’entendre : est-ce un photographe ou un écrivain traitant de philosophie et de religion? Veuillot ne peut nier que Gautier en parle, et pour se venger d’être obligé de le constater, il le cingle à nouveau de cette épithète de photographe.

Que les raisonnements philosophiques de Théo ne soient pas dignes de ceux de Veuillot, ceci est une autre question; si sôn émotion n’est pas d'une valeur philosophique rare, elle n'existe pas moins; elle est peut-être plus humaine, et lui permet de mieux sentir ce qu’il voit, de mieux sentir l'Espagne.

Certains Espagnols encore ont reproché à Gautier d’avoir à peine effleuré l’histoire d’Espagne, à une époque où la péninsule était encore bouleversée par les dernières convulsions des guerres civiles.

De ceci faisons justice; il a signalé la dévastation des terres ‘ basques, les cruautés de Balsameda, les rivalités entre {oreros crislinos et carlistes, mais il n’a pas fait de politique. Gautier n’écrit pas pour l’histoire, ainsi que l’a fait Custine, lequel, d’ailleurs, n’est pas beaucoup plus aimé des Espagnols. Gautier n’ignore pas les événements historiques, mais le visage qu’il veut donner de l'Espagne, doit être, selon lui, dégagé des passagères lueurs que peuvent jeter des tourmentes politiques fugaces.

La sévérité des Espagnols contemporains de Gautier a d’au-

A8o THÉOPHILE GAUTIER ET L'ESPAGNE

tres causes : celles qui tiennent à l’époque; nous en aurons la preuve en étudiant les jugements espagnols d'aujourd'hui.

Les Espagnols du milieu du XIX: siècle reprochèrent à Gautier ce qu'ils reprochaient à tout voyageur et littérateur étranger, à tort ou à raison : la supériorité un peu dédaigneuse donnée à leur propre pays sur l'Espagne dans les manifestations intellectuelles, artistiques ou sociales.

La tutelle étrangère, française surtout, leur était devenue insupportable, et ils firent, nous dit Le Gentil, un effort sérieux pour s’en affranchir. Gautier fut impliqué dans le procès, et comme il revenait d'Espagne, il servit de bouc émissaire et reçut tous les reproches que les Espagnols auraient pu, avec plus de raison, adresser à Dumas, à Blanqui, à Viardot.

Aussi, lorsque l’on peut le prendre en défaut, quel tollé! La malheureuse faute de grammaire de la première édition : Tra los montes pour {ras los monles, a suivi Gautier comme le souvenir d’un crime.

Dans El Renacimienlo de 1847, Eugenio de Ochoa se moque sans pitié de cette erreur. Ce qui est plus grave, c’est qu'il compare le voyage de Gautier à celui de Dumas et qu'il les met sur le même plan. Il n’est que de lire les deux ouvrages pour se convaincre de l’abîme qui existe entre eux, non pas seulement au point de vue littéraire, mais surtout comme pensée, comme compréhension des choses d’Espagne.

L'opinion espagnole ne sut pas faire la différence et assembla si bien les deux auteurs qu'elle prêta à Gautier les affirmations ridicules de Dumas.

Un autre ennemi de Gautier fut Breton de los Herreros : ce fait n’est pas à la gloire de l'Espagnol qui agissait par rancune personnelle. Lorsque Gautier passa en Espagne, la gloire de Breton était omnipotente; Gautier, homme de goût, tout en reconnaissant. la valeur de l'écrivain espagnol, sut faire justice d’appréciations trop laudatives. Il avait raison, le temps l’a prouvé; la renommée de Breton a, en Espagne même, bien diminué. Mais celui-ci ne pardonna pas au voyageur français ses restrictions (1).

(1) CF. Martinenche.

Ce qui desservit encore Gautier, ce sont les railleries qu’on adressait en Espagne au voyageur français, quel qu’il fût; elles accablèrent Théo; Mesonero ne l’épargna pas; cependant, il ne faut pas croire que tous les reproches de Mesonero visent Gautier; essayons de démêler ceux qui lui sont personnels.

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