LA PLACE QUE TIENT L ESPAGNE DANS L'OEUVRE DE GAUTIER
j'ai enjambé le soir les tas de mendiants qui dormaient à Grenade sur les marches du théâtre, j'ai donné l’aumône à des Ribera sans cadre... (1). »
Une figure morose qui l’attriste lui rappelle par contraste les gais Espagnols :
« Quelle différence entre ce barbier britannique, triste comme le brouillard, et les barbiers espagnols gais comme le soleil! (2) »
S'il est en Algérie, il voit partout sa chère Espagne : les jarres d’Ali- Baba et des Quarante voleurs le font penser aux « énormes jarres moulées à Toboso, patrie du Don Quijotte (3) »; les coutumes arabes, il les a déjà rencontrées : et si l'Espagne voulait accepter le compliment, nous la « rattacherions, dit-il, à nos Barbares par ses belles capas de muestra de Valence rayées transversalement de couleurs d’une harmonie tranchée (4) ».
S’il est en Orient, c’est le souvenir de Cervantes qui se dresse tout à coup (5).
S'il visite Malte et que le gardien le fasse attendre, il se croit en Espagne, devant l’Alcazar de Tolède (6).
Rappel des paysages et des monuments
Si les mœurs des pays qu'il traverse lui rappellent celles d’Espagne, que dire des paysages?
« Par un coup de baguette nous élions subitement transportés de
Stuttgart à Grenade du XIX° au XIV® siècle, du règne de Guillaume, roi de Wurtemberg, au règne d’Yusef Abul Hagig, calife d'Espa-
gne (7). »
Toute ville qui le frappe et l’attire est comparée à une ville d’Espagne; en parlant de Milan :
« C’est quelque chose entre Madrid et Versailles, avec une netteté
(x) Caprices et Zigzags, p. 119.
(2) Caprices et Zigzags, p.186.
(8) et (4) L’Orient, p. 269.
(5)E’Orient,;-p°7-
(6) Constantinople-Malle, p. 28.
(7) Quand on voyage, Stuttgart, p. 153.
que Madrid n'a pas. Cette ressemblance espagnole, dont nous avons déjà parlé, nous frappe à chaque pas (1). »
Dans la cathédrale, à Sainte-Marie des Grâces, il admire des médaillons de la Vierge et du Christ :
« Les incrustations de marbre, les miroirs et les cristaux à facet-
tes qui les décorent sont tout à fait dans le goût espagnol, et nous en avons vu une toute semblable dans le couvent de San Domingo à
Grenade (2). »
Mais ce sont surtout les spectacles de la nature qui remplissent ce rôle de magicien éveillant les souvenirs endormis.
Devant les cyprès de Constantinople, il sent s’affermir son amour pour cet arbre, amour qu’il avait pris en Espagne, dans le Généralife et l’Alhambra (3).
Mais si le clair Orient lui rappelle l'Espagne, la grave Genève fait de même: et si le soleil se couche, le Mont Blanc devient tout rose, comme la Sierra Nevada à Grenade (4).
Voici Grenade encore :
« Cette course sur le bord du Jac nous rappelle une journée d’enivrement céleste passée à Grenade sur le Mulhacen (5). »
Les montagnes italiennes seront comparées aux différentes sierras espagnoles.
Beaucaire le ravit « par son air espagnol ».
Les œuvres des hommes ont le même sort :
À Venise il compare le campanile sans escalier à la Giralda qui n’en a pas non plus (6).
Constantine est bâtie en aire d’aigle, comme Alhama, comme Ronda (7).
Les maisons de Malte sont très hautes, comme celles de Cadix, pour que les habitants jouissent de la vue de la mer.
Un tableau de Zo le transporte dans ce pays de rêve :
« Voilà bien le chemin de poussière avec ses escarpements hérissés
(x) et (2) Italia, p.48 et sq.
(3) Constantinople, p. 158.
(4) Italia, p. 13.
(5) Zbid., p. 17.
(6) Ibid., p. 30.
(7) Loin de Paris, p. 108.