CHAPITRE X
lies atnis dans le loin tain.
Il y avait déjà trois ans que la tempête avait jeté le pauvre Théophile sur cette île déserte. Ses parents étaient bien éloignés do croire qu'il vécût encore: ils nVspé-
-^ 103 — raient plus le revoir que dans le ciel. Cependant leurs autres enfants les rendaient bien heureux. Marthe, qui touchait à sa quatorzième année, était une jeune fille très laborieuse. André , qui n'avait que neuf ans à l'époque où Théophile fut enlevé à ses parents , aidait maintenant son père avec beaucoup d'activité. Ces deux enfants étaient doux et bien élevés.
Un jour ( c'était à l'époque de la maturité des noix ) le père dit à André et à Marthe : <( Mes enfants, aujourd'hui que le ciel est si serein et la mer si calme , nous passerons dans l'île verdoyante. J'ai besoin (jie branches de saule, vous, de votre côté, vous rapporterez quelques corbeilles pleines de noix. La récolte sera aussi bonne cette année-ci qu'il a trois ans, lorsque notre cher Théophile vivait encore. » Le père et les enfants se rendirent dans l'île verdoyante. Quand ils eurent coupé un assez grand nombre de branches de saules , ils s'assirent sous un arbre et mangèrent du pain et du lait. <( Chers enfantsi leur dit le père,
voici le peuplier sous lequel je diimi pour la dernière fois avec votre frère Théophile. » Il leur raconta de nouveau dans cet endroit ce qui s'était passé alors, et leur dépeignit avec beaucoup d'énergie cette tempête affreuse, ainsi que la désolation de Théophile. {( Voyez, leur dit-il en frémissant et en étendant son bras droit vers la mer, c'est là-bas que je le vis disparaître au milieu des flots soulevés. » Ses veux se remplirent de larmes. André se détourna pour cacher ses pleurs^ mais Marthe pleura abondamment. Ils allèrent ensuite vers lé noyer et remplirent leurs corbeilles de noix. (( Ma mère se réjouira , dit André , quand elle verra toutes ces noix, w — (( Hélas ! reprit Marthe , ma mère est toujours triste vers le temps où les noix sont mûres. Elle se rappelle alors le pauvre Théophile^ quand elle verra celles-ci,je suis sûre qu'elle versera des larmes amères. w Le père voulut alors repartir ; mais André lui dit : « Mon cher père, je t'en prie, viens avec nous sur cette haute montagne;
on doit avoir là-haut un beau coup d œil. »
— « Ohl oui, papa, ajouta Marthe d'un ton suppliant , viens-y ; on doit voir bien du pays du côté de la terre ferme. » Le père y monta avec eux : le jour était d'une pureté et d'un'e sérénité admirables, le ciel d'un azur si brillant, Tair si diaphane, que Ton voyait très loin dans tous les sens. Ce spectacle enchanta les enfants. André, plein d'étonnement , s'écria : « Oh î combien sont clairs et distincts , brillants et magnifiques , quoiqu'en miniature , ces vallons , ces montagnes , ces rochers , ces forêts , ces villages , ces châteaux et ces tours que j'aperçois tout autour de moi ^ on ne pourrait pas mieux les peindre ! -»
— «Et notre village , reprit Marthe , comme il nous paraît petit dans le lointain! qu'il est joli , qu'il est riant ! et notre cabane , la vois-tu là bas , André ? comme elle est blanche et brillante, au milieu de ces arbres verdoyants. Oh ! qu elle est petite ! les fenêtres ressemblent à des points noirs 5 elle n'est pas plus grande qu'un dé
-^- 106 — à jouer. Vois comme l'automne a peint d'une manière bigarrée les vertes forêts. Et ces montagnes là-bas, qui s'élancent vers les cieux , nous ne pouvons les voir de notre cabane, parce que les montagnes boisées les plus près de nous les cachent à nos yeux. Oh ! comme tous ces ouvrages de Dieu sont magnifiques ! que sa bonté est grande! s'il est si beau sur cette terre, que ne doit-il pas être au ciel ? »
André se tourna ensuite du côté de la mer, et s'écria tout étonné : « Mon père , que voi&-je là-bas ? Il s'élève de la mer une épaisse fumée. » Le père aperçut une colonne de fumée qui ondoyait dans les airs , mais que le vent abaissait en sens oblique. C'était la fumée de l'incendie qui s'était allumé devant la grotte de Théophile. Le père répondit : (( Je ne sais ce que cela signifie j je crains que ce ne soit un vaisseau qui a pris feu. » — « Ah Dieul s'écria Marthe, ce serait terrible. Que Dieu ait pitié de ces pauvres gens I ils ne peuvent échapper au feu sans périr dans les
tlols. » Le père regardait toujours de ce côté-là 5 le soleil se couchait à sa gauche ^ la mer brillait comme de Targent fondu. « Il me semble , dit le père , en couvrant de sa main ses sourcils , que je vois dans la mer une tache brune d'où s'élève la fumée. Ne la remarquez- vous pas ?» — a Oh oui, dit Marthe, qui avait les yeux très perçants : je la vois parfaitement : elle est terminée par deux pointes. )> — « Je la vois aussi, s'écria André -, Tune des pointes est plus haute que l'autre . )> — a Ce n'est pas un vaisseau , dit le père : un vaisseau est différemment construit et ne paraîtrait pas si grand à une pareille distance. Il faut que se soit une île dont j'ai ignoré jusqu'ici l'existence ; il faut qu'il y ait des hommes là-bas, sans quoi il n'y aurait pas de fumée. » — « 0 mon Dieul dit 3Iarthe, ne serait-il pas possible que notre bon Théophile y vécût encore ? » — a Oh oui ! dit André , cela pourrait bien être 5 car c'est justement de ce côté-là que la tempête Ta poussé. » — (( Oh 1 s'il vivait, quel
plaisir! s'écria Marthe, qui devint toute pâle de joie et de surprise. » — « Rien n'est impossible à Dieu, dit le père : il se pourrait bien que la divine Providence oM conservé Théophile. » — « Eh bien, dit André , allons-y sur-le-champ et cherchons-le. » — ({ Cela ne se peut pas si vite, mon cher André, reprit le père 5 cependant je le ferai. Mais d'abord il faut que je me procure un bateau plus grand et des marins expérimentés. Retournons chez nous en toute hâte. »
! Le père rama de toutes ses forces pour rentrer au plus vite avec ses deux enfants. Tous les trois annoncèrent à la mère leurs heureuses conjectures. La mère fut saisie à cette lueur d'espérance ^ l'espérance était même la certitude pour elle. Les autres enfants poussèrent des cris de joie. Le père et la mère convoquèrent les voisins. Mais les opinions furent très diverses. « Quoi I s'écria l'un des plus bavards, d'où viendrait donc cette île ? De ma vie je n'en ai entendu parler. Sans aucun doute, c'était
un vaisseau enflammé. » — a Non, s'écria un second, qui voulait passer pour instruit et pour intelligent, ce n'était pas un vaisseau , c'était une montagne qui vomissait du feu. J"ai entendu dire que souvent déjà, pendant la nuit , il s'était montré de semblables montagnes sur mer ; mal nous en prendrait, si nous allions de ce côté-là. Les flammes vomies par la montagne, les pierres brûlantes, nous auraient bientôt entraînés à notre perte. )) — a Que ce soit un vaisseau ou une montagne, dit un troisième , je ne voudrais pas pour deux mille francs me hasarder si loin sur la mer avec nos frêles esquifs. » — a Philippe , si tu me donnes deux cents francs, dit un quatrième , j'y risquerai ma peau , mais pas à moins. »
Alors le vieux et respectable Thomas interrompit , après avoir imposé silence aux assistants : « Eh bien, compère Philippe, je t'accompagne. Théophile était toujours un bon enfant et j'étais son parrain. A ^Tai dire, il n'est pas certain, il
Théophile. nr
n'est même pas probable qu'il vive encore, toutefois c'est possible : ainsi nous pouvons entreprendre ce périlleux voyage.
Celui qui nous en donne le courage, nous accordera aussi le succès. )) Pierre , jeune homme actif et vigoureux , dit alors : « Puisque tu y vas , Thomas , j'irai aussi. Déjà souvent j'ai risqué ma vie pour attraper quelques misérables poissons 5 je puis la risquer maintenant pour accomplir une bonne œuvre. Mais je n'expose \ms ma vie pour de l'argent j je ne veux rien. Aussi longtemps que je vivrai, je me réjouirai d'avoir aidé à sauver ce brave enfant , et ce plaisir suffira pour me récompenser. » — (( Que Dieu nous fasse cette joie ! s'écria Thomas. Si le vent et le temps nous favorisent demain comme aujourd'hui, nous partirons à la pointe du jour. )> Les autres hommes s'éloignèrent en secouant la tête et en présageant des malheurs-, mais les braves Thomas et Pierre restèrent encore quelques instants avec le père de Théophile , pour causer avec lui sur le
voyage projeté. IMarguerite , la mère , se mit en devoir de recueillir des provisions en quantité suffisante. Mais Thomas lui dit : « Ne t'inquiète pas de cela , je prendrai ma grande barque et je veillerai à ce qu'elle soit abondamment pourvue de vivres. »
Le lendemain fut un beau jour, et le vent souffla dans une direction favorable. La mère et les enfants accompagnèrent jusqu'au rivage les trois intrépides marins , et quand ils s'embarquèrent , la mère leur dit , en regardant le ciel avec ferveur : (( Mes enfants et moi ne cesseront de prier jusqu'à votre heureux retour : Dieu veuille que vous me rameniez mon cher Théophile. )) Ils déployèrent les voiles, et, longeant l'île verdoyante, ils se dirigèrent du côté où le père de Théophile avait remarqué la tache brune, qu'ils ne pouvaient pas encore apercevoù*. Quand ils furent à une lieue de l'île verdoyante , ils virent la tache brune , et à mesure qu'ils approchaient , elle devenait plus grande et plus
distincte, (c Mes frères , dit Pierre, c'est réellement une île-, avançons hardiment.
Aidons-nous des rames et des voiles . afin d'être bientôt arrivés. » On avança rapidement. Tout à coup Thomas s'écria : «Halle, phez les voiles ; il y a ici quantité d'écueils, et il faut user de la plus grande circonspection pour ne pas échouer. Des bateaux marchands , plus grands que le mien , se briseraient ou du moins resteraient embarrassés. )) Enfin , à force de rames et après avoir travaillé longtemps avec ardeur, les trois marins vinrent à bout de leur entreprise. Pierre S'élança le premier sur la terre et s'écria : « Nous voici dans l'île ; si Dieu le permet, nous y trouverons notre cher Théophile. Ce que l'on entreprend avec laide de Dieu pour Tamour de son prochain , on l'exécute heureusement, w
Les deux autres compagnons de Pierre débarquèrent aussi et attachèrent la barque par un câble très solide à un gros bloc de pierre. Thomas considéra les rochers stériles et affreux qui l'entouraient ; puis il
secoua la tele, en disant : u II ne fait pas bon demeurer ici -, si le pau\Te Théophile a été jeté sur ces rochers , il n'a pas pu y vivre trois ans. )> Ils commencèrent à parcourir Tîle, gravirent des rochers et descendirent dans des précipices. Entin ils trouvèrent un sentier battu et remarquèrent quelques traces imprimées sur Fun des rochers. Ils y montèrent: le sentier conduisait tout juste à la grotte de Théo})hile. Le père prit les devants ^ son cœur était agité par la erahiie et l'espérance. « Grand Dieu ! ditil, si le pamTe enfant vit encore, c'est un miracle de votre bonté et de votre toutepuissance. Votre soUicitude paternelle pouvait seule lui conserver la vie.»
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