CHAPITRE IV
Excursion .
Théophile , étant très fatigué , dormit pendant toute la nuit aussi profondément sur ce lit dur de rochers qu'il l'aurait fait sur un lit de plumes. Il est vrai que d'à-
bord il eut des songes inquiétants; il croyait toujours entendre le fracas du tonnerre et le bruissement de la mer , et chanceler de côté et d'autre sm' sa nacelle -, tantôt il lui semblait s'abîmer, avec la barque , dans les flots impétueux ^ tantôt il croyait voir la nacelle se briser contre la côte de rochers: lui-même tombait dans l'eau et faisait d'inutiles elforts pour atteindre le haut des rocs escarpés. Mais , vers le point du jour, il eut un rêve très agréable. Tl songea qu'il revenait à la maison paternelle. Ses parents, ses frères, ses soeurs étaient au jardin ; tous les arbres étaient ornés d'un feuillage tendre et verdoyant, de pommes rouges comme la j)ourpre, de poires couleur d*or, plus belles que toutes celles qu'il avait vues jusqu'alors. Son père était assis sur une branche de pommier et il était occupé à la secouer. Les pommes qui tombaient de l'arbre, brillaient sur Therbe comme des charbons ardents. La mère et les enfants les recueillaient soigneusement dans dt.' jolies cr;r-
beilles : dès qu'ils aperçurenl Théophile , ils le saluèrent avec une joie inexprimable. Son père descendit en toute hâte de l'arbre et la pressa dans ses bras avec une vive tendresse. Sa mère lui offrit les plus belles des pommes qui étaient entassées dans un grand panier.
Au moment où Théq:>hile , dans son beau rêve, étendait la main pour saisir une pomme, il se réveilla. Les cris des oiseaux de mer qui, à l'approche du jour, voltigeaient autour de ces rochers élevés, le tirèrent de son sommeil. Quand il ouvrit les yeux, quand il vit ces rochers suspendus d'une manière menaçante au-dessus de sa tête, quand il porta ses regards sur l'immensité de la mer, sans voir autre chose que le ciel et l'eau , il frissonna. Il fut profondément affligé, et se mit à pleurer amèrement.
Une troupe d'oiseau de mer vola du côté de la terre ferme avec des cris joyeux et perçants. Chers oiseaux, pensa Théophile, si je pouvais, par votre inlermédiairCj sa-
luer mes pai'ents, si vous pouviez leur annoncer que je vis encore, et que je suis ici entouré par la mer, mon bon père et mon cher parrain se hasarderaient bien , malgré les dangers , à venir me chercher.
Cependant il reprit courage, se leva et fit, avec beaucoup de ferveur, sa prière du matin. Puis il mangea quelques noix avec un morceau de pain pour son déjeuner, et résolut ensuite d'examiner en détail File où il était relégué. Peut-être, pensa-1- il, y trouverai-je quelques arbres fruitiers, quelques buissons à l'aide desquels je pourrai vivre et me soutenir jusqu'à ce que Dieu me retire de cette île. Il n'est d'ailleurs pas impossible qu'il y ait ici quelques hommes 5 ceux-ci s'entendront à la navigation, et seront assez compatissants pour me ramener dans ma patrie.
Il mit dans sa poche quelques morceaux de pain , qu'il plaça soigneusement les uns sur les autres, de manière que le côté couvert de beurre fût tourné en dedans , puis il y ajouta autant de noix qu'il y en put
— ;iG — entrer, ayant soin d'ôter auparavant Técorce, afin de pouvoir en prendre davantage. Après quoi il choisit la branche de saule la plus forte , la raccourcit avec sa (^ognée, et commença son voyage avec ce bâton et ses provisions de bouche.
C'était un voyage pénible et dangereux.
Il fallait gravir des rochers élevés, descendre dans des précipices, pour pouvoir avancer. L'île tout entière consistait en blocs énormes de rochers noirâtres, (jui s'élevaient au-dessus des flots et montaicitt toujours de plus en plus vers le centre de Vile. Son cœur palpita à cet aspect effrayant. Souvent il se trom^it au fond d'un précipice, sans trop savoir comment il'en sortirait^ il se voyait alors contraint de rebrousser chemin. Souvent il essayait d'escalader quelques rochers, mais il les trouvait tellement raides qu'il ne pouvait pas monter plus haut, et il courait les plus grands dangers en redescendant. Nulle trace de vestiges humains, pas même les empreintes des pieds de quelque animal. En Vain il
cherchait des arbres fruitiers et des buissons ^ il n'y avait là d'autre verdure que la mousse dont plusieurs rochers étaient tapissés. Cà et là il voyait quelques toufles de sapins , encore arbustes , et qui végétaient à peine sur ce sol pierreux, k Ah ! mon Dieu, dit-il en gémissant et en regardant douloureusement le ciel , si je reste plus longtemps dans cet afîreux désert, je moiu'rai infailliblement de faim. )>
Cependant il continua sa pénible jjxeursion, dans l'espoir que tout n'irait pas si mal. Le soleil dardait ses rayons avec beaucoup de force sur ces rochers. La sueur coulait de son front et de ses tempes, et il commençait à être tourmenté par la soif. Mais les l'ochers secs et arides semblaient brûlés par le feu. Ah Dieu I soupira-t-il , avant de mourir de faim , je périrai peutêtre de soif. Aidez-moi , mon père céleste ! Quelques pas plus loin , il entendit le murmure d'un ruisseau 5 il y courut sur le champ. La source était peu abondante, mais l'eau était fraîche et claire comme le cris-
'ihé,i>hile. 3
tal. I] s'assit auprès de la source, afin de se rafraîeliir un peu , puis il but à son aise. ïl mangea une partie de ses tartines de beurre, avec quelques noix , et but ensuite un second coup. Jamais encore il n'avait songé que l'eau fût un si grand bienfait de Dieu-, Feau, dont on fait si peu de cas, parce qu'on en est abondamment pourvu, a Grand Dieu! s'écria- t-il , que vous êtes bon , que je vous remercie de cette boisson délicieuse ! aussi longtemps que je serai ici , je ne manquerai pas de boisson : mais aurai-je encore du pain et des noix pour longtemps ? Vous pourtant qui ne m'avez pas laissé périr de soif, vous m'empêcherez de mourir de faim. Tous les secours que vous m'accordez sont, comme le disait ma mère, un gage de nouveaux bienfaits. »
Il remonta le ruisseau et trouva un petit bosquet de sapins riants et couverts de feuillage : c'était là que jaillissait hors d'un rocher cette eau clair et limpide. Le rocher s'élevait dans les airs à une forte distance ,
et il fallut une bonne demi-heure à Théopiiile pour en gravir la cime. Enfin il se trouva debout sur 'le rocher le plus élevé de toute File. Il frissonna en voyant , sous ses pieds , cette multitude de rochere pointus, entremêlés de pelites touffes de sapins , et le tout bordé par la mer. a Je suis donc, s'écria-t-il , tout seul ici, séparé de tous les hommes par ces flots qui se déroulent à perte de vue devant mes regards ^ je suis , pour ainsi dire , exilé sur cette île inféconde et sauvage. IMais je ne veux pas me désespérer. Dieu cpii m"a arraché à la mer soulevée par l'orage , saura aussi me sauver maintenant. Je veux faire mon lit là-bas auprès dé la source ; j'y transporterai mes pro^^sions et le peu d'ustensiles que je possède. Mais tous les jours je veux m'asseoir sur la cime de ce rocher, et je verrai si le hasard n'amjiierapas ici quelque vaisseau qui puisse me ramener sur la terre ferme. -»
Le soleil, à son coucher, éclairait (es terres lointaines de ses rayons de feu Les
montagnes de son pays natal brillaient comme For et la pourpre. Théophile les regarda avec des yeux mouillés de larmes et dit : ((Mon père céleste, vous qui m'avez jeté sur cette île , loin de mon pays , vous qui avez conduit ici ma petite barque , malgré l'orage et la tourmente , vous pouvez facilement diriger le cours du plus grand vaisseau de telle manière que l'équipage vienne à mon secours , sans connaître mon existence , et me ramène ensuite dans ma chère patrie. Rien n'est impossible pour vous. Si vous permettez que les honmies descendent dans le précipice, vous leur donnez aussi les moyens d'en sortir. C'est en vous que je mets toute ma confiance. ^) Il quitta tout consolé le rocher, entra dans le bosquet, se coucha sous des sapins touffus sur une mousse tendre et délicate , et bientôt un doux sommeil vint fermer ses yeux.