‹ Théophile [ou, Le jeune hermite]Chapitre 4 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Xrfi dUstte.

Théophile vivait du peu de pain qu'il avait encore et de ses noix ; tous les jours , assis sur la pointe du rocher, il attendait l'arrivée d'un vaisseau marchand ou d'une bar-

que de pêclieiiis. Il regardait au poiui d'en perdre la vue^ mais sur toute la surface de la mer il ne pouvait voir un seul vaisseau. Alors il craignit beaucoup de périr de faim sur son ile déserte. Il sentait bien qu'il fallait ménager ses petites provisions , a(in de pouvoir en vivre le plus longtemps possible. Avec son couteau , il partagea son pain en plusieurs tranches , dont chacune devait lui servir pour un jour. Le morceau qu'il mangeait chaque fois était exigu et dur comme une pierre. Pour pouvoir le manger , il était obligé de le tremper dans l'eau du ruisseau. Il comptait ses noix avec une plus grande attention que ne le ferait un avare pour ses pièces d'or , et il en mangeait très peu par jour. Jamais il n'allait jusqu'à s'en rassasier , et cependant tous les jours le pain et les noix diminuaient. Eniin vint le jour où il fut obligé de manger son dernier morceau de pain , sa dernière noix. Le soir il se coucha tout en larmes , et quand il se réveilla le lendemain , il était tourmenté par la

faim. « Bö)i Dieu I dit-il , je ne puis croire que vous veuilliez me laisser mourir de faim ! jusqu'ici vous avez eu tant de sollicitude pour moi I vous m'avez donné . en me jetant sur cette île , des provisions sans lesquelles je serais mort depuis longtemps. Maintenant que je n'ai plus ni paiii ni noix, vous me fournirez d'autres aliments. .Te me fie à vous, assurément vous ne m'abandonnerez pas. »

11 se mit à chercher par toute l'ilc des racines et des herbes propres à apaiser sa faim. Mais comme presque partout le sol était pierreux , il n'en trouva que fort peu. Auprès de la source seulement , il aperçut beaucoup de cresson sauvage. 11 mangea avidement les feuilles vertes et les tiges remplies de sève ^ il les recueillit toutes, depuis la source du ruisseau jusqu'à la mer ^ mais tout cela était encore insu fusant pour apaiser sa faim. Epuisé par le manque de nourriture , il s'assit sur un rocher au bord de la mer , et regarda la terre ferme. uOh Dieu I s'écria-t-il, combien

(le bienfaits j'ai reçus de vous là-bas, sans en être reconnaissant, sans vous en remercier du fond de mon cœur ! Là-bas le pain , si précieux , sort miraculeusement du sein de la terre ! là sont des arbres qui abaissent leurs branches chargées de })ommes savoureuses et de poires excellentes, afin que nous puissions les cueillir plus aisément ! là , coulaient pour moi des ruisseaux de lait et de miel. Pardonnez-moi si je ne vous ai pas remercié autant que j'aurais dû le faire. Hélas I on ne sent le prix de vos bienfaits que lorsqu'on les a perdus.»

Pendant qu'il parlait de la sorte, il aperçut dans l'eau claire de la mer de petits poisso4is , ayant des écailles rouges et des yeux noirs , et qui nageaient gaîment.

« Ah ! dit-il , combien je voudrais pouvoir en attraper , afin de contenter la faim qui me fait souffrir. Mais je n'ai pas de filets, et les prendre à la main est impossible. » C'était pour le pauvre Théophile un grand chagrin que de voir ces poissons si près de

lui sans pouvoir les prendre , et il ne savait pêcher qu'avec des filets, a Bon Dieu I dit-il, votre fils chéri a dit : un père ne donne pas un serpent à son fils qui lui demande un poisson. Indiquez-moi la manière d'attraper ces poissons , afin que je ne meure pas de faim. »

Au même instant un petit oiseau vint se percher sur un sapin qui s'élevait tout près sur un rocher et était reflété par la mer. Le petit oiseau avait dans son bec un vermisseau. « Père céleste ! s'écria Théophile , vous nourrissez les oiseaux de Tair , comme votre fils l'a assuré et comme je le vois maintenant de mes propres yeux ^ pauvre enfant que je suis , ne me laissez pas mourir de faim. » Le petit oiseau frappa contre une branche , pour tuer le vermisseau, qui se repliait vivementj mais le vermisseau tomba dans la mer. Les poissons aussitôt accoururent en foule , et l'un d'entre eux dévora le vermisseau.

« Tiens , pensa Théophile , si un petit vermisseau était attaché à un fil , et si un

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poisson l'avalait , je pourrais pcut-ôtrc , à l'aide du fil, tirer le poisson hors de Feau.» Son chapeau de paille était à ses côtés. Théophile effila le ruban que sa sœur y avait attaché . tressa un long fil , chercha un vermisseau , l'y attacha et le jeta dans Teau. Mais les poissons ne se hasardèrent pas trop promptement. Alors il attacha le fil à son bâton et descendit le vermisseau dans Teau. Aussitôt un poisson s'élança pour ravaler -, mais Théophile retira le fil sans poisson et sans vermisseau.

(( Cela n'est pas bien , dit-il , il faudrait mettre un crochet au fil , et le poisson y resterait suspendu. »Il prit une des épingles avec lesquelles le ruban avait été attaché au chapeau de paille , la recourba , attacha fortement le fil sous la tête de l'épingle . mit un petit ver à l'hameçon , puis il le descendit dans l'eau. Aussitôt un petit ]:)oisson voulut avaler le ver ^ Théophile retira bien vite le fil , et... ô transport de joie I un oetit poisson argenté se débattait à rhaniooon. Il le détacha et renouvela ses

essais . mais sans réussir toutes les fuis. Cependant il eut bientôt a,ltrapé une demi -douzaine de petits poissons; jugez de son bonheur I Parmi les ustensiles qui se trouvaient dans la barque , il y avait un briquet , une pierre à feu et de l'amadou ^ il rassembla des bmncbes sèches,- et alluma du feu, afin de griller les petits poissons. Alors, après avoir longtemps souffert de la faim, il put se rassasier de nouveau -, aussi se jeta-t-il à genoux pour en remercier Dieu. Il était enchanté de son invention , et tous les jours il s'occupait à la pêche.

Cependant , du haut de son rocher , il voyait nager dans l'eau des poissons encore plus grands, a Ah I dit-il, si je pouvais en attraper un comme celui-là.j'en vivrais plus sieurs jours de suite. )) Il sentait bien qu'on ne pouvait attraper un semblable poisson avec une ligne aussi faible que la sienne et un aussi petit hameçon. Il réfléchit sur les moyens d'avoir un hameçon plus loit ; bientôt il se rappela qu'il y avait beaucoup

de longs clous enfoncés dans les planches de sa barque. Il courut vers les débris de la nacelle, retira un clou des planches , l'aiguisa soigneusement sur une pierre , en fit un hameçon , tressa une ficelle avec les fils de son mouchoir de toile , y attacha l'hameçon , mit à rhameçon un gros ver, et réussit à prendre de gros poissons. Sa joie fut extrême.

Mais Théophile vit bientôt qu'il manquait beaucoup de choses à son invention. Souvent un poisson , alors qu'il était déjà en l'air, retombait dans l'eau en se débattant. Longtemps il réfléchit sur la cause de ces accidents. Dès son enfance il avait été très a*^ide d'instruction et avait fait attention à tout. Il se rappela donc qu'un jour il avait vu entre les mains d'un chasseur plusieurs flèches , dont on se servait alors pour tirer, et qu'il avait demandé au chasseur pourquoi la flèche était armée de crochets. Le chasseur lui avait répondu que les crochets servaient à retenir la floche dans la blessure, et rempéchait de

tomber. Théophile essaya donc d'armer lui hameçon de crochets 5 ses deux cognées et son couteau lui servirent de marteau , d'enclume et de tenailles. Il eut une peine et une fatigue infinie à forger mi hameçon garni de crochets 5 mais aussi, quand il péchait à la ligne , il lui arrivait rarement de voir retomber dans Feau un poisson une fois pris.

Il restait pourtant encore bien des défauts à éviter. Le petit pêcheur était très gêné d'être obhgé de tenir toujours saligne à la même hauteur, et de prêter toute son attention pour voir si le poisson prenait et pour le retirer au plus vite. Il arriva un joiu* qu'un petit morceau de bois se trouva sous la ficelle de sa ligne. Théophile remarqua qu'il n'avait plus besoin de tenir son bras toujours à la même hauteur , vu que le bois empêchait Thameçon de descendre jusqu'au fond. Il s'aperçut aussi que le bois indiquait, à l'instant même, qu'un poisson touchait à l'hameçon, afin de dévorer le ver j alors Théophile putre-

tuer sa ficelle au bon moment. 11 altaclia donc un petit morceau de bois à sa ficelle. Dès cet instant, la pêche devint pour Théophile un véritable amusement , et sa ligne fut parfaite. L'expérience et la réflexion lui apprirent encore bien des choses. Il remercia Dieu d'avoir donné aux hommes une intelligence capaVjle d'inventer des choses aussi uitles.

Théophile souftrit néanmoins une seconde fois de la disette, et fut vivement tourmenté par la faim pendant quelques jours. La mer devint si orageuse qu"il lui fut impossible de pêcher à la hgne. Les vagues s'élançaient en l'air avec un tel fracas qu'il n'osait pas même s'approcher du rivage. Alors il réfléchit sur les moyens de se garantir à l'avenir de la disette , et l'idée lui vint de faire un petit vivier. Non loin de la source il trouva, dans le sol pierreux , une cavité assez profonde. Il y fit couler l'eau du ruisseau , et bientôt le vivier fut plein d'eau. E y mettait les poissons qu'il prenait , et dans peu de temps il

eut f:iit des provisions suffisaiiîes. Alors il ne craignit plus le manque de vivres. « Ob I que je suis content , s'écria-t-il . je ne crains plus de mourir de faim! combien je vous remercie , Dieu bienfaisant ! maintenant je resterai volontiers dans cette ile aussi longtemps que le commandera votre sainte volonté. Vous saurez bien , quand il le faudra , me délivrer de ma prison. »

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