‹ Théophile [ou, Le jeune hermite]Chapitre 5 sur 15 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La grotte.

Théophile n'étant plus tourmenté par le besoin de vivres ni par la crainte de nian- (|uer de nourriture . désira plus vivement que jamais retourner auprès de ses pa-

eiits , auprès de ses frères et sœurs. Tous les jours , à toute heure , il regardait toutes les directions , espérant toujours voir venir un vaisseau.

Un matin . qu'il avait de nouveau gravi la pointe du rocher , il aperçut soudain un grand vaisseau qui était à la distance d'un mille. Les voiles déployées étaient colorées d'une teinte rougeâtre par les rayons dorés du soleil levant. Le bon Théophile fut saisi d'un transport de joie 5 il tremblait de cminte et d'espérance; ses yeux étaient fixés sur le vaiss<^au , qui se dirigeait tout droit vers Vile et avançait toujours. Théophile se hâta d'aller chercher une longue branche de sapin qu'il avait préparée à cet effet , y attacha son mouchoir de poche et , se tenant sur la pointe du rocher, il agita en tous sens ce petit drapeau rouge , pour faire au vaisseau signe d'approcher ; mais avant qu'il fût à portée de voir ce signal , il changea tout à coup de direction et passa en vue de l'île.

Théophile suivit des yeux le vaisseau,

jusquà ce qu"il lui perdu à l'exlréniilé de l'horizon , puis il retomba sur le rocher , triste et désespéré. Après avoir longtemps pleuré amèrement, il se rappela ce que son père lui avait dit un jour que son espoir avait été frustré : a Souvent, dans l'adversité, l'assistance de Dieu nous paraît proche, et disparaît bientôt, mais il ne faut pas pour cela perdre courage 5 c'est une épreuve par laquelle Lieu veut voii' jusqu'à quel point nous nous fions à lui et jusqu'où va notre patience j il nous secourt plus tard avec d'autant plus d'éclat. Oui, quand môme il nous laisserait périr dans notre misère, nous ne devons pas chanceler dans la foi que nous avons en sa tendresse paternelle j car tout ce que Dieu nous envoie est pour notre bonheur, si ce n'est dans cette vie , du moins dans l'autre. » Ces paroles du père de Théophile consolèrent alors son fils, et il reprit courage.

Cependant il ne renonçait pas à res})oir quun autre vaisseau s'approcherait de

File el lern mènerait sur son borJ. La saison devenait de jour en jour plus rude. La fin de l'automne arriva, et avec eli6 des pluies continuelles qui duraient jour et nuit. Les branches touffues des sapins , sous lesquelles Théophile avait jusque-là établi sa couche , ne le garantissaient plus de la pluie. Il était là comme sous le conduit d'une gouttière ; le sol était si humide, que dans tout le bosquet il n"y avait plus une seule place qui fût sèche. I^ientôt les pluies cessèrent, mais l'hiver approchait. L'haleine des vents était froide , et le petit bois de sapins n'était pas assez épais pour l'arrêter. Pendant la nuit, le pauvre Théophile grelottait de froid, a Ah ! mon Dieu! dit-il un matin qu'il était tout engourdi, que sera-ce donc quand l'hiver sera arrivé? S'il faut que je me couche dans le bosquet , sur la terre glacée , je gèlerai bien certainement. Bon Dieu I daigne me faire trouver une petite place où je sois à Tabri du froid et de l'humidité. »

Aussilôt il se mit à la recherche d'un lieu comme il le désirait. Entre le rocher le plus élevé de Tile que Théophile escaladait tous les jours, et un autre qui n'était guère moins haut , il y avait un petit vallon, tout couvert de verdure. Souvent Théophile avait pris plaisir à le considérer du haut de son observatoire favori , mais il n'avait jamais pu en trouver l'accès. Y descendre en glissant le long d'un des rochers qui l'entouraient, était impossible. Il essaya donc encore une fois de trouver une autre issue. Il finit par distinguer, à quelques centaines de pas de la source du ruisseau , une roche élevée qui était , pour ainsi dire , fendue du haut en bas. Il y monta, et en passant par l'ouverture , il parvint heureusement dans le vallon étroit et resserré , et aperçut dans l'un des rochers une grotte , dont Feutrée était ombragée par deux vieux sapins. Il entra dans la grotte , qui était assez spacieuse , et s'écria plein de joie : (( Elle est faite pour moi I ici je me garantirai aisé-

ment de la pluie et des vents glacés.

Votre sollicitude s'étend sur toutes choses , ô mon Dieu ! depuis que je suis ici , vous m'avez procuré des vivres, vous m'avez indiqué une source pour étancher ma soif, et maintenant vous me donnez un abri protecteur contre le froid. Quelque dure que soit l'épreuve que vous me faites subir . j'y reconnais néanmoins votre tendresse paternelle. Je ne puis assez vous remercier, î)

Théophile songea à recueillir beaucoup de mousse , qu'il sécha au soleil ^ car quelque froides que fussent les nuits , le soleil n'en était pas moins chaud durant toute la journée. Quand le soir fut venu , il porta la mousse (jui était sèche dans sa grotte , et dans cette nouvelle demeure, sur cette couche si molle , il passa très bien sa première nuit.

Théophile arrangea son ermitage du mieux qu'il put. Il y porta sa cruche d'eau, sa marmite et son écuelle avec tous ses autres ustensiles. Avant tout , il songea à

l'hiver qui s'approchait. Il y transporta le bois qu'il avait coupé, en coupa encore d'autres morceaux et l'entassa le long d'un rocher. Il essaya de faire du feu dans sa grotte, mais la fumée ayant failli l'y étouffer , il se contenta de garantir l'entrée de la grotte du souffle des vents glacés. A cet effet il tressa une espèce de cloison avec les branches de saule , qui lui restaient , et il fit des poteaux avec des troncs de sapins, qu'il enfonça en terre à l'entrée môme de la grotte. Au lieu de gonds de fer , il en adapta en osier , de sorte que la porte s'ouvrait et se refermait avec beaucoup de facilité. 11 boucha toutes les fentes avec de la mousse et y ménagea seulement une petite ouverture , afin de laisser pénétrer dans ]a grotte la clarté du jour. Dès ce moment il eut chaud pendant la nuit. Il choisit pour son foyer un endroit sec qui "&' trouvait dans un coin du vallon, sous une roche saillante. Il y conservait toujours des charbons sous la cendre, afin do jjouvoir allumer un bon feu , toutes les

fois (juil en aurait besoin, avec des branches sèches : ce feu kii servait, soit à griller ses poissons , soit à les faire cuire dans sa marmite , soit enfin à se réchauffer. Ce n'était qu'à la dernière extrémité quïl voulait se servir de son briquet et de sa [iierre à feu. Quant à ses allumettes, il les gardait comme un trésor et il ne les aurait [)as vendues à mille francs la pièce, a Sans ces allumettes , disait-il , j'aurais été forcé de manger des poissons tout crus : oui , sans un petit grain de soufre , de la grosseur d'un grain d'orge , je serais peut-être déjà mort de froid dans cette île. Le briquet et la pierre à feu m'ont aussi été bien utiles. En tout temps Dieu nous a comblés de ses bienfaits ^ mais dans nos jours de prospérité , nous ne lui en témoignons pas noire reconnaissance. »

Llîiver arriva. Théophile étant sorti un matin de sa grotte , s'aperçut qu'il avait neigé pendant la nuit. Une autre fois il vit les rochers et les arbres couverts d'une gelée blanche. Il se trouva d'autaiit plus

heureux de pouvoir se réchauffer auprî-s d'un feu bienfaisant, et il en remercia Dieu.

Lorsque, dans les longues soirées d'hiver, Théophile était assis au coin de son feu qui pétillait , tandis que la fumée montait en ondoyant vers le ciel , et que les rochers et les arbres, couverts de frimas , étincelaient autour de lui comme des diamants, mais se tenaient là froids et insensibles , il regrettait vivement le foyer paternel. Ses yeux se remplissaient de larmes au souvenir des heureux moments qu'il avait passés au sein de sa famille , alors que son père racontait des historiettes , tout en tressant des corbeilles ; alors que ses sœurs assises autour de lui iiîaicnt du chanvre , et que sa tendre mère faisait des filets ou bien distribuait des noix et des pommes cuites. » Je donnerais un doigt de ma main , disait-il souvent , si je pouvais y être seulement une heure. »

Théophile commença pendant l'hiver une foule d'ou\Tages. 11 fabriqua, non sans peine, avec les débris de sa nacelle,

une table et un banc , qu'il plaça ae son mieux contre la paroi du rocher j puis il la couvrit d'un toit de planches, afin que les jours de pluie il pût , sans avoù" à craindre d'être mouillé, s'y asseoir, tresser des ficelles pour sa ligne , aiguiser les hameçons, écailler des poissons et se livrer à d'autres occupations semblables , ou prendre ses repas. Il aplanit soigneusement la petite pelouse qui s'étendait devant la grotte et la débarrassa des pierres qui la couvraient. H rendit plus praticable le sentier qui conduisait à la source -, et dans plusieurs endroits raides et escarpés, il pratiqua de petits gradins.

Au commencement- du printemps , lorsque les mouettes et les autres oiseaux de mer, qui faisaient leurs nids dans les rochers situés sur le bord de la mer, eurent commencé à pondre , il réussissait à leur enlever de temps en temps quelques œufs, qui étaient pour lui un mets aussi délicieux que rare^ par leurs couleurs variées, ils lui rappelaient les œufs de Pâques , et

— 6S — c'était alors le temps de Pâques. Le cresson sauvage et les tendres feuilles de la capucine lui fournissaient de la salade ^ les racines de ces fleurs étaient pour lui un mets fort agréable. Le sel marin , qu'il trouvait sur la plage, lui venait fort à propos pour assaisonner sa nourriture.

Quoique mangeant fort peu, il se portait très bien , et de jour en jour il devenait plus grand et plus robuste. uQu'il faut peu de chose à l'homme , disait-il souvent , pour conserver la vie , et pour rester dispos et bien portant !

Les heures pendant lesquelles il ne devait ni pécher, ni faire la cuisine, ni couper du bois, ni s'occuper d'autres travaux de ce genre, Théophile les employait, sur les bords de la mer, à recueillir des iSeries dans des coquillages que les flots rejetaient de leur sein. Comme personne ne venait les y ramasser, il en trouvait beaucoup, et dans le nombre il y en avait d'une beauté merveilleuse. Il faisait aussi une grande collection de coraux de toute es-

— espèce. Il tressait avec du jonc de jolies corbeilles, fermées par des comerclesqui s'ouvraient assez difficilement, et il y plaçait ses perles et ses coraux. « J'espère, disaitil, que Dieu me fera revoir un jour mes chers parents: alors je leur apporterai mon petit trésor, qui leur fournira mainte douceur dans leur vieillesse j mes frères et mes sœurs y trouveront de quoi s'établir honnêtement. Combien j'aimerais à les aider dans leurs nombreux travaux, maintenant que je suis grand et vigoureux I malheureusement je suis trop éloigné. Mais peut-être leur suis-je utile, en recueillant des perles et des coraux : je travaille donc pour eux. Et pour un enfant qui n'est pas dépourvu de tendresse filiale, il n'y a pas d'occupation plus agréable que de travailler pour ses chers parents. »

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