‹ Théophile [ou, Le jeune hermite]Chapitre 6 sur 15 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Il 'ami dans la solitude.

Théophile vivait, dans son île pierreuse, aussi content et aussi joyeux que peut Vôtre un enfant vif et éveillé dans la sollitude la plus profonde. Grâce à ses tra-

— G5 — vaux continuels, il ne trouvait jamais le temps trop long. Seulement, lorsque des jours pluvieux le forçaient de s'asseoir sous son toit de planches, ou lorsque des ouragans furieux , des gelées et de grands froids le contraignaient même à s'enfermer dans sa grotte, il disait souvent en gémissant : (( HélasI il est pourtant bien dur de n'avoir personne avec qui s'entretenir. Que mon bonheur était grand , lorsque j'étais à la maison auprès de mes chers parents I » Pendant toute la journée il pensait à eux ^ la nuit il les voyait en songe. Une fois son père lui apparut d'une manière qui excita vivement sa sensibilité ; un sourire amical était répandu sur sa figure vénérable , il l'appelait son cher Théophile avec une tendresse mexprimable, en lui tendant les bras. Théophile se réveilla, et quand il se vit seul dans sa grotte , il se mit à pleurer si abondamment, que des larmes inondèrent ses joues. «O le bon père! s'écria-t-il, combien il m'aimait lorsque j'étais auprès de lui î que ses

— GG — paroles étaient amicales I que de bien il me faisait I que c'est affligeant détre maintenant si éloigné de lui, de ne plus voir ses traits chéris, et de songer qu'il ne me voit plus. Hélas ! il ne sait pas même que je vis encore.

« Cependant, ajouta Théophile , en regardant le ciel avec ferveur, j'ai encore un autre père, vous, mon père céleste! Je ne vous vois pas plus que je ne vois mon père terrestre : mais je sais que vous êtes làhaut dans le ciel, et qn'ici-bas vous êtes auprès de moi. Yous m'aimez infiniment plus que mon père terrestre ne peut m'aimer. Yous me voyez, vous connaissez toutes mes pensées. Mon père terrestre ne m'entend pas , et je ne puis , dans ce moment , converser avec lui ; mais vous entendez toutes mes paroles et je puis m'adresser à vous à chaque instant. Il est vrai que vous ne parlez pas comme les hommes parlent aux hommes , mais vous m'inspirez de bonnes pensées, vous envoyez dans mon amc la joie et la (vmsolniion. Yous

me prouvez votre amour par vos bienfaits, par vos dons paternels. Avec quelle tendresse vous avez pris soin de moi depuis que j'habite cette île! Assurément c'est avec les intentions les plus sages et les plus affectueuses que vous m'avez conduit ici. Que je suis heureux de vous connaître ! que je serais malheureux , coupable même, si jamais je vous oubliais. De même qu'ici, dans celte île sauvage, je pense toujours à mon père terrestre, de même je penserai toujours à vous, père céleste, que je chéris si tendrement. Bienheureux l'homme qui vous connaît , vous aime et met en vous sa confiance ! il n'est isolé nulle part ; partout il trouve un ami auquel il peut avoir recours en toute occasion. Oui, ô mon Dieu ! c'est auprès de vous que je trouve toujours Fasile le plus sûr, mon unique consolation , les secours les plus efficaces. De même que j'espère encore revoir un jour icirbas mon père terrestre . de même viendra le bienheureux instant où je verrai vos traits clu'ris. »

Théophile faisait tous les jours, avec beaucoup de dévotion, ses prières du soir et du matin , et celles avant et après ses repas solitaires. 11 remerciait Dieu de chacun de ses présents. Comme dans sa solitude profonde il n'était distrait par aucune chose, comme ses regards ne tombaient que sur un petit nombre d'objets, il les considérait d'autant plus attentivement, et il apprenait de plus en plus à connaître Dieu par ses œuvres.

Souvent il montait sur la pointe de rocher la plus élevée, pour voir le lever du soleil. Quand alors le ciel et la mer paraissaient tout en feu , les nuages enflammés, quand , enfin , le soleil s'élançait dans les airs comme un globe de feu , son ame se remplissait d'un saint recueillement. Il tombait à genoux et adressait ses prières à l'auteur d'un si merveilleux spectacle. Si l'on avait pu dessiner le pieux enfant dans cette attitude, alors qu'il était agenouillé sur le rocher et que les rayons dorés du soleil levant éclairaient son visage

— G9 — et ses uKiiijs , on aurait fait un dessin eliarmaiit. Il faisait de préférence sa prière du soir au moment où il considérait le coucher du soleil, u Père céleste, s'écriait-il, c'est vous qui ordonnez au soleil de se lever et de se coucher, afin qu'il éclah^e les hommes, vos enfants, et qu'il donne à tout ce qui vit, fleurit et verdoie, la chaleur, la croissance et la vigueur. »

Il contemplait aussi souvent avec un secret plaisir la douce et paisible lune, dont la croissance et la décroissance l'intéressaient d'autant plus vivement , qu'auparavant il n'y avait guère fait attention. « Qu'il est tendre et attectueux , disait-il, celui qui la fait briller ainsi pour les hommes fatigués des travaux du jour ! »

Durant les nuits claires, mais sans lune, il goûtait un plaisir infini à regarder sc'mtiller les étoiles. Souvent il gravissait lu pointe de son rocher favori , afin de contempler à son aise le ciel étoile. Maintenant seulement que son attention était plus grande, il s'apercevait que des étoiles se

levaient, se couchaient et parcouraient un aussi grand espace que le soleil 5 que d'autres roulaient dans un orbite peu étendu et ne se couchaient jamais, et qu'enfin toute la voûte étoilée serablait tourner autour d'une étoile immobile. Il remarquait que tous les jours les étoiles se levaient un peu plus tôt ; que de mois en mois il en venait d'autres dont il n'avait pas encore vu le lever, et qu'enfin, après un an écoulé, les premières apparaissaient de nouveau. Tout cela lui causa un plaisir infini. C'était surtout pendant une nuit claire et étoilée de constellations, qu'il ne pouvait contempler sans un saint respect et un profond recueillement toute cette voûte céleste , resplendissante de feux. « C'est bien vrai, s'écriait-il : les cieux racontent la gloire de Dieu , et le firmament proclame les œuvres de sa main. »

luais les œuvres terrestres de Dieu, celles que Théophile voyait dans son île sauvage et stérile, excitaient aussi en lui de pieux sentiments et réveillaient sa ferveur.

De même que là-haut le ciel est orné d'étoiles , dit-il un jour de printemps , de même les gazons verdoyants qui s'étendent à la porte de ma grotte sont décorés de fleurs belles et couleur d'or, dont les tendres feuilles ressemblent à des rayons de lumière. Souvent , dans son enfance , Théophile avait fait , avec ses camarades, de longues chaînes au moyen des tiges de ces fleurs; souvent aussi , avec un plaisir enfantin , il avait soufflé sur les boules cotonneuses qui remplaçaient les fleurs et sauté de joie en voyant voltiger ces flocons. Maintenant d'autres pensées remplissaient son esprit. Je vois, disait-il, même dans ces fleurs dédaignées, la sagesse et la bonté de Dieu. Chacun de ces flocons porte une petite semence, chacune de ces semences est, pour ainsi dire, une nacelle garnie de voiles, qui, partie de la terre ferme, a vogué jusqu'ici, à travers les airs. C'est parce que le vent emporte aisément ces semences, que les flancs élevés de ces rochers sont ornés de fleurs semblables. Voilà corn-

ment, longtemps avant mon arrivée en ces lieux, ont été semées presque partout des fleurs dont les tiges et les racines me servent de nourriture.

Les sapins, arbres uniques dans son île, lui plaisait beaucoup. Si, disait-il, ces arbres ne me fournissaient pas de bois , ma cuisine serait mal poui'vue , et je ne survivrais pas aux rigueurs de Fhiver. En examinant avec attention les fruits brillants, bruns et écailleux des sapins, qui lui avaient servi de jouets durant son enfance, il trouva que , sous chaque écaille qu'il détachait à l'aide de son couteau, il y avait deux grains de semence ailés. (( Ces semences, dit-il, ont aussi été apportées par le vent de la terre ferme dans cette île ; les sapins qui couvrent ces rochers sont nés de la même manière que ces fleurs jaunes, sans quoi les semences n'auraient jamais été transportées si haut. Les racines des sapins sont aussi admirablement propres à se cram|x>nner au rocher dur et escarpé. Souvent elles serpentent au loin , et ,

comme si elles avaient de rintelligeiice , elles cherchent de tous côtés quelque l'en le uu quelque crevasse où elles puissent pénétrer. Les troncs des sapins s'élèvent élégants et droits comme des cierges j ils sont tellement flexibles, que, lors d'un orage, ils se courbent de côté et d'autre, et ne se brisent que rarement. C'était justement ce qu'il fallait pour pouvoir rester fermes et soudes à une pareille hautem*. Leurs branches et leurs rameaux sont encore verts au milieu de Thiver, et quand tous les autres arbres sont dépouillés , ils offrent un asile à maints petits oiseaux. D'ailleurs les sapins sont très beaux à la vue , soit quand leurs jeunes troncs sont ornés d'un feuillage nouveau, soit quand ils s'élancent vers les cieux. Si , placé devant ma grotte, je regarde le ciel à travers les feuilles vert-foncé des sapins , il me semble voir un azur bien plus beau. Aussi Théophile épargnait-il les deux sapins qui s'élevaient auprès de sa grotte et allait-il chercher son bois plus loin.

rhj'iphile. O

La mousse tendre et verte , qu'auparavant Théophile n'avait jamais bien observée, devint l'objet d*un examen détaillé. (( Ah ! combien Dieu a tout disposé sagement , disait-il : le plus petit brin de mousse est une merveille qui prouve sa bonté et sa sagesse. Il ressemble à un sapin infiniment petit , et quand on regarde les feuilles à la lumière , elles ont une déheatesse exquise. Tous les tissus fabriqués par la main des hommes sont rudes et grossiers en comparaison. » En voyant les petites capsules qui renferment la semence, il s'écria: a Qu'elles sont jolies, ces petites boites ! elles ressemblent à des calices imperceptibles et munis de couvercles. La semence est comme la poussière la plus fine. Quand elle est mûre, les couvercles tombent et le vent transporte au loin les petits grains de semence. Voilà comment cette mousse s'est propagée d'une manière si prodigieuse j elle arrache sa nourriture aux rochers les plus durs et les revêt d'une aimable verdure. Cette mousse

tendre et molle remplit le nid de Toiseau et me fournit un coucher agréable. Quelle multitude innombrable de brins de mousse il a fallu pom' mon lit ! si la mousse n'était pas aussi abondante, que de mauvaises nuits j'aurais passées sur ces rochers , que de peine j'aurais eue à garantir ma grotte de la rigueur du froid ! Oui , bon Dieu , tout , depuis le sapin élevé jusqu'à la mousse rampante, depuis le soleil jusqu'au grain de poussière , tout annonce votre puissance. La terre entière est remplie de votre gloire^ le ciel et la terre sont, pour ainsi dire, le temple de votre grandeur; mon cœur sera un autel consacré en votre honneur. »

Bien que Théophile regardât le ciel et îa terre comme un temple de Dieu,- il était pourtant bien peiné de ne plus pouvoir visiter d'église. Je devrais au moins avoir ici quelque signe chrétien pour me rappeler à la piété, se disait-il -, de pareils signes nous excitent à la dévotion. Il lit une croix avec une petite branche de saj^in ,

dont l'écorce brune était couverte d'une mousse tendre, jaune et blanche, et il Térigea , non loin de sa grotte, sur un beau rocher orné de mousse.

Le signe de la croix , ce signe sacré de notre rédemption, est si simple, qu'on peut le faire partout avec la plus grande facilité , et cependant il nous rappelle sans cesse notre Sauveur, qui mourut pour nous sur la croix ! Ordinairement l'on orne les croix d'or et de pierreries , mais une simple mousse ne les dépare pas et convient à l'humble habitation d'un ermite.

Souvent Théophile faisait ses prières du matin et du soir devant ce rocher orne d'une croix, qu'il appelait son autel domestique j une pierre roulée jusqu'auprès du rocher lui servait de prie-dieu.

Ses parents avaient orné sa mémoire d'une foule de prières courtes, mais belles. Il se réjouissait beaucoup de les savoir encore , et tous les jours il les récitait. Il voyait bien qu'elles réveillaient en lui de bonnes pensées et qu'elles prêtaient des

ailes à son cœur, pour le transporter vers le ciel. « Sans doute, disait-il, quand Dieu vient de nous accorder une grâce signalée, ou quand nous nous trouvons dans un grand danger, on n'a pas besoin de savoir des prières par cœur. La détresse et l'érnotion du cœur nous apprennent alors à prier. Mais il y a bien des instants où nous n'éprouvons pas de grande peine, où nous ne sommes pas transportés de joie ; alors ces petites prières viennent fort à propos. Ces petites prières, que je sais par cœur, sont comme un livre de dévotion que mes parents m'ont donné pour mon pèlerinage -, je l'ai toujours sur moi , et je ne puis le perdre. »

Ses parents Im avaient aussi fait apprendre par cœur une foule de sentences tirées de FEcriture-Sainte : il les répétait journellement , et principalement celles de Jésus-Christ, afin de ne pas les oublier, vu qu'il ne pouvait les lire dans un livre. Il méditait sur ces sentences , qui l'édifiaient et le consolaient. « Elles sont pour

iTîoi , disait-il , une cassette remplie de pierreries , qui me transportent de joie et ont une valeur infinie que personne ne peut me ravir. »

Théophile, dans son ermitage, se rappelait souvent saint Jean-Baptiste dans le désert. C'était pourtant la volonté de Dieu, pensait-il , que Jean , qui devait être un saint, et opérer beaucoup de bien parmi les hommes , passât dans le désert les années de sa jeunesse. La solitude a donc aussi ses avantages. Alors ce n'est pas sans quelque motif que Dieu m'a conduit ici. Et , dans la réalité , la vie de solitaire fit beaucoup de bien à Théophile ; il devint , dans son île déserte et silencieuse, un jeune homme pieux et rempli de bonnes qualités.

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