‹ Théophile [ou, Le jeune hermite]Chapitre 7 sur 15 · CHAPITRE VUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VUI

Nouvelles souffrances , nouvelles peines.

Jusqu'ici Théophile avait joui d'une \^rfaite santé dans son île. Mais un jour il s'enfonça bien avant dans la plante du pied un fragment de coquillage très

])ointu , car depuis longtemps il avait usé ses souliers sur ce sol pierreux ^ il ne pouvait même plus s'en servir. La plaie devint cuisante et lui causa de grandes douleurs; il eut la fièvre , et à peine se sentit-il la force de pouvoir se lever. Il eut des diffi- "1 cultes infinies à se rendre jusqu'auprès de la source , appuyé sur un bâton , et à en rapporter une cruche d'eau pour calmer la soif qui le dévorait. Par bonheur pour lui, il n'avait pas faim -, car il lui aurait été presque impossible de chercher un poisson dans le vivier, et de l'apprêter ensuite. Il n'avait pas de linge pour panser sa plaie. Certes, le pauvre Théophile était bien à plaindre î

Gisant ainsi, affecté des plus vives douleurs, tourmenté d'une fièvre brûlante, et dénué de tout secours, sur son lit de mousse , dans sa grotte obscure , il pensait à sa famille avec plus de douleur que jamais. « Hélas , dit-il , quand , à la maison , j'étais le moins du monde indisposé, avec quelle tendresse j'étais soigné par mes pa-

— Si — rents. Mon père allait lui-même chercher un médecin . Ma mère me présentait le remède en me faisant de tendres exhortalions, m'apportait ma soupe et refaisait mon lit. Mes frères et sœurs me témoignaient le plus vif intérêt 5 ils ne songaient qu'à me consoler, à me rendre tous les services imaginables : tous priaient pour moi. Mais ici je suis seul , délaissé de tous les humains. Hélas ! ce serait terrible que de mourir ainsi seul et abandonné. »

•^ Il pleiu'a à chaudes larmes, leva ses mains vers le ciel et fit la prière suivante : (( Dieu bienfaisant , père céleste, vous qui êtes mon unique refuge, quoique je sois séparé du monde entier, vous ne me délaisserez pas. Ayez pitié de moi ! jusqu'ici vous m'avez toujours aidé ; aidez-moi encore maintenant. Ah ! rendez-moi la santé, ne permettez pas que je meure dans celte île soHtaire^ ramenez-moi vers mes parents chéris. »

Il sentit alors plus que jamais quil n a-

— 8-2 — vait pas été, à Tégard de ses bons parents, aussi reconnaissant, aussi docile, qu'il aurait dû l'être. « Ah ! Dieu bienfaisant, s'écria-t-il , peut-être ne m'avez-vous relégué dans cette île que pour que je reconnusse mes fautes et pour que je m'amendasse.

Ab ! pardonnez -moi -, je vous promets que si jamais vous me ramenez vers mes parents, je serai à leur égard tout amour et toute reconnaissance, et que je leur obéirai de tout mon cœur. )>

Il se rappela avec douleur que souvent il avait eu des querelles avec eux et leur avait adressé des paroles offensantes. « Ah ! combien je m'en repens à présent , dit-il î Pardonnez-moi, père céleste, et ramenezmoi vers eux. Oh! bien certainement je m'efforcerai de vivre avec eux dans la plus grande concorde , et d'être pour eux le frère le plus affectueux. -»

(( Hélas ! ajoutait-il encore, je ne savais pas apprécier le bonheur que j'avais de vivre, à la maison, avec de si bons parents, des frères cl sœurs si tendres. Souvent j'ai

troublé la paix de la famille par mon opiniâtreté et mon iûiprudence. Ah I permettez , ô mon Dieu I que je revoie quelque jours mes parents, mes frères et mes sœurs, atin que je leur demande pardon, que je les réjouisse par une meilleure conduite, et que je leur rende, en quelque sorte du moins, le bien qu'ils m'ont fait. »

Telles étaient les prières que faisait souvent Théophile dans le courant de sa maladie. Dieu lui rendit la santé; sa blessure commença à se guérir, la fièvre cessa peu à peu et finit par le quitter entièrement. Quand il put sortir pour la première fois de sa grotte, librement et sans soutien, il remercia Dieu à genoux et lui rendit grâce de ce qu'il lui avait rendu la santé. Son ame fut remplie d'une nouvelle confiance en Dieu, (i Seigneur, s'écria-t-il, vous avez accompli un des vœux que je formais, en me délivrant de ma maladie. J'ai le ferme espoir que vous accomplirez mon autre vœu , et que vous me ramonerez ^ ers mes parents.

Quand Théophile se vit. entièrement rétabli, il songea avant tout à se fabriquer une esj)èce de chaussure, afin de garantir ses pieds de nouvelles blessures. A Taide de sa cognée et de son couteau, il iit de fortes semelles d'une planchette de la nacelle -, le cuir de ses premiers souliers lui fournit des courroies, qu'il cloua à ses semelles de bois. Cette nouvelle chaussure, qu'on nomme vulgairement sandales, . lui réussit aussi bien que le permit l'imperfection de ses instruments.

Théophile avait aussi besoin de vêtements nouveaux. Ses vieux habits étaient trop courts, tellement usés et déchirés, qu'ils ne le garantissaient plus des frimas. Quand il faisait bien froid , il grelottait au point que ses dents en claquaient 5 ce qui lui faisait craindre une nouvelle maladie. Il est vrai qu'alors il s'enveloppait du manteau de son père ', mais ce manteau, étant trop long, traînait derrière lui ^ les manches aussi s'étendaient bien au-delà de l'exlrcmité de ses doigts, et quana même

il les relevait , elles rincommodaient encore beaucoup dans ses travaux. Il résolut donc de faire du manteau une robe qui descendît jusqu'à terre et formât un habillement complet, en un mot, une robe semblable à celle qu'il avait vue un jour sur le corps d'un ermite. Mais, dit-il, où trouverai-je une aiguille, du iil et des ciseaux ? Il fit une aiguille d'un clou brisé qu'il aiguisa -, il eut beaucoup de peine à y percer un trou, à l'aide d'un clou pointu. H nreusement pour lui qu'il avait un jour remarqué, dans l'atelier d'un forgeron, que le fer bien échauffé était et restait longtemps assez mou \ que de plus, étant plongé tout rouge dans de l'eau froide, il devenait très dur. Il rendit grâce à Dieu de ce que, pour l'utilité des hommes, il avait donné au fer ces deux merveilleuses qualités, et il parvint à faire une aiguille assez bonne , mais qui était plutôt propre à faire des ballots que des habits. Pour avoir du fil , il effila les restes d'un bas que depuis longtemps il ne portait [»lus. Son couteau, qu'il

aiguisa soigneusement sur une pierre, lui servit de ciseaux. Il se mit ensuite à l'œuvre, découpa son manteau sur une planche, en fit une longue robe, qu'il arrangea de son mieux. Sa ceinture fut la corde qui attachait la nacelle au rivage, corde que le soleil et la pluie avaient très joliment blanchie. Son chapeau de paille étant tout délabré et hors de service, il essaya d'en tresser un nouveau avec du genêt, ce qui lui réussit très bien , vu qu'il était un jeune vannier. Son nouveau costume étant achevé, il le revêtit , et quand il eut mis sa robe brune, avec la ceinture blanche et le chapeau de genêt qu'il avait relevé des deux côtés, la branche de saule en main , il eut Tair d'un véritable anachorète. Il s'avança alors vers le rivage, se considéra dans l'eau qui était claire comme un miroir, et ne put s'empêcher de rire de son bizarre accoutrement. Maintenant, dit-il, je ressemble tout à fait à l'ermite qui venait de temps en temps nous rendre visite, lorsque j'étais encore à la maison. Mes habits, il est vrai,

sont grossiers et mal faits ; mais ils me donnent autant de chaleur que s'ils étaient arrangés de la manière la plus élégante , avec le drap le plus fin. Je vois dans cet habillement un grand bienfait de Dieu; tous les jours je l'en remercierai. »

Pendant que Théophile travaillait à ses habits, il faisait une foule d'observations intéressantes, u Avant de venir ici, se disaitil en lui-même, je n'avais jamais songé aux avantages qui résultent de la société des autres hommes. Que de milliers de personnes concourent à habiller un seul homme aussi bien que je l'étais à la maison I Voici, par exemple, mon vieux chapeau de paille. Que de mains d'hommes en mouvement, avant qu'il ne croisse une seule tige de blé I Avant que le paysan ne laboure son champ, il lui faut une charrue. Le fer de la charrue a été retiré des mines , puis fondu et forgé dans l'usine. Que de travaux il a fallu pour préparer tous les instru mcnts, toutes les machines nécessaires aux mines , aux forges et aux usines ! Le char-

ron a fait les roues et l'attirail de la charrue -, pour cela il fallait d'abord couper du bois dans la forêt , et cela à l'aide d'une cognée. De combien d'instruments de fer le charron n'a-t-il pas besoin pour façonner le bois et le percer de trous ! tout cela demandait encore le secours des hommes.

Le forgeron devait munir de fer la charrue et les roues \ lui aussi avait besoin de soufflets, de marteau, de tenailles et d'enclume, et tous ces instruments voulaient les efforts ■ réunis de plusieurs personnes. Avant de pouvoir atteler les chevaux à la charrue, il fallait des cordes et tout ce dont on couvre un cheval. Ainsi le sellier, le cordier avaient à travailler pour cela -, en outre , bien des hommes avaient fait des instruments ou travaillé afin que l'on pût tanner le cuir, cultiver, sécher et filer le chanvre. Il fallait ensuite que le paysan semât le blé \ que le moissonneur le coupât \ que le batteur en grange fit sortir le grain des épis , avant (}ue le fabricant de chapeaux de

paille ne reçût la paille nécessaire pour en tresser des chapeaux. »

Théophile réfléchissait de même au nombre infini de mains occupées à faire avec de la laine et du lin des draperies teintes en diverses couleurs et de la toile, à la multitude innombrable d'instruments et de machines, telles que les rouets , les ateliers de tisserands, les blanchisseries, les teintureries, etc. Combien jie fallait-il pas d'ouvriers, pour faire tout ce qui était nécessaire, jusqu'à ce que l'on pût prendre les ciseaux et l'aiguille afin de confectionner un habillement complet.

« Et le travail que coûte une simple aiguille, ajouta-t-il , j'en puis parler en connaissance de cause j cependant on en achète plusieurs pour un sou , parce que tous les hommes s'entr'aident dans leurs travaux.

Il est beau de voir des milliers de personnes travailler pour un seul homme-, il faut donc que chaque homme, de son côté, contribue par son travail au bonheur d'autrui, afin que cette grande association continue

— gode subsister. Chacun gagne à servir les autres j l'homme le plus élevé ne doit pas dédaigner Thomme le moins élevé, et celui-ci , à son tour, ne doit pas envier le premier. Chacun est obUgé de vi\Te par autrui et pour autrui. Celui qui ne travaille pas, ne mérite pas de nourriture. Dieu a disposé les choses de cette manière, afin que les hommes, qui ont tellement besoin de s'entr'aider, s'aiment les uns les autres et vivent enbonne inteUigence. Oh ! oui , c'est une bonne chose que de vi\Te dans la société humaine -, quand on en est éloigné, on est bien malheureux , et l'on se trouve fort souvent au dépourvu. Si jamais je retourne au milieu des autres hommes, je ne me lasserai pas de travailler avec la plus grande ardeur. Je veux par une activité infatigable, contribuer, pour ma part, au maintien de Tordre général.»

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