‹ Théophile [ou, Le jeune hermite]Chapitre 8 sur 15 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Grand malheur.

Théophile ayant recouvré la santé et étant revêtu d'un habillement complet, vivait de nouveau tranquille et content dans son île déserte : mais le désir de re-

voir SCS chers parents était toujours au fond de son cœur , et ne faisait (jue s'accroître de plus en plus. Tous les jours , à différentes reprises , il gravissait la pointe du rocher et regardait en tous sens pour voir s'il n'arrivait pas quelque vaisseau. Souvent il en voyait se diriger droit vers lui , et alors son cœur palpitait de joie 5 mais toutes les fois le vaisseau tournait à droite ou à gauche sans aborder l'île , et faisait route dans un autre sens. Théophile ne douta plus que les vaisseaux n'évitassent l'île à dessein j mais pourquoi cela? c'est ce qui lui parut longtemps inexplicable ^ cependant il finit par en deviner le véritable motif. Tout autour de l'île s'élevaient du sein de la mer de nombreux rochers *, un plus grand nombre encore était caché sous les eaux , ce que l'on pouvait aisément conjecturer d'après le bruit des vagues qui venaient s'y briser. Pour ne pas échouer contre ces écueils , les marins ne voulaient pas s'en approcher. Un jour qu'un vaisseau s'avançait à pleines voiles

du côlé de Tîle , il s'arrêta soudain , cargua les voiles , et , à force de rames , se dirigea dans un autre sens , ce qui affligea vivement Théophile. Cependant il se résigna à la volonté de Dieu. Dieu Ta décrété , dit-il , il faut que je reste encore dans cette île ^ que sa volonté soit faite. Quand viendra . l'heure où il permettra mon départ , il trouvera facilement un moyen de me retirer de ma captivité. Je me fie donc à lui. Tout ira bien.

Cependant Théophile pensa qu'il serait obligé de passer encore un hiver dans l'île; en conséquence il fit de nouvelles provisions. Il abattit beaucoup de sapins , fendit le bois et l'entassa le long d'un rocher qui n'était pas éloigné de sa grotte. Il y porta aussi une foule de branches sèches, qui devaient lui servir, dans l'occasion , à allumer plus facilement son feu.

'Un jour, à l'aide de sa cognée , il avait coupé un sapin qui s'élevait sur un haut rocher, à une assez forte distance de son vallon, le sapin tomba avec un grand fra-

cas dans un précipice. Il travailla, dès la pointe du jour, à en faire des bûches^ et comme il n'avait pas de scie et qu'il était obligé de dépecer l'arbre avec sa cognée, ce fut un travail très pénible qui le trempa de sueur. Il était midi , et son appétit se faisait sentir, quand il reprit le chemin de sa grotte , après avoir chargé sur ses épaules une grande partie de ces bûches. Mais dès qu'il fut sorti du précipice, quel ne iut pas son effroi , en voyant s'élever des nuages de fumée du milieu des rochers au pied desquels était sa grotte ! Deux flammes , d'un rouge effrayant , ayant la hauteur et l'épaisseur de deux tours , s'élançaient en l'air avec fracas.

Théophile avait déjà entendu parler de montagnes vomissant du feu à des intervalles de temps indéterminés. Il craignit l'éruption d'un feu souterrain qui pouvait facilement ravager l'île entière. Soudain il jeta sa charge et s'approcha en tremblant de son vallon ^ puis il s'arrêta consterné à rentrée. Il n'y vit que des flammes et de

tïSîtË(î)l?2î2ïL2l.

Quel ne fut pas son effroi , en voyant s'élever des -nuages de fumée. .

la fumée ^ le pétillement et le craquement du feu faillirent Tassourdir. Ce qui le consola cependant un peu , fut de voir que la flamme ne sortait pas de terre. Bientôt il découwit comment le feu avait pris dans le voisinage de sa grotte. Des branches sèches qu'il avait entassées sur la pelouse, devant sa grotte, avaient été mises trop près du feu qui brûlait sur son foyer j quelques-unes y avaient été jetées par le vent, et , sallumant soudain , elles avaient propagé lincendie. Les flammes avaient envahi le tas de bois, la porte de la grotte, la table et le banc , ainsi que le toit de plan-^ ches, qui s'écroula avec li-acas. Les deux sapins, vieux et élevés, avaient pris fou {Pareillement et semblaient deux énormes torches enflammées.

Dans le premier instant, Théophile ne sentit pas le tort irréparable que lui causait cet incendie ; toutefois il se reprocha amèrement le peu de précautions quil avait prises contre le feu. Il déplora la })erte de ses ustensiles de cuisine, de bU

provision de bois et de ses meubles, a Bon Dieu, dit-il, le toit qui s'est écroulé a brisé ma marmite 5 je ne pourrai plus faire bouillir de poissons. Ma cruche est aussi fracassée. Toutes les fois que je voudrai boire , je serai obligé d'aller de ma grotte jusqu'à la source. Je n'ai plus ni banc ni table , et maintenant que mon toit de planches est consumé , il faudra rester blotti dans ma grotte quand il pleuvra , puisque je n'aurai plus une seule place à l'abri de l'humidité. »

Cependant il s'aperçut bientôt de ce qu'il y avait de plus malheureux dans toute l'affaire^ il poussa un long gémissement, en tendant ses deux mains vers le ciel. (( O mon Dieu ! s'écria-t-il , quel malheur pour moi , pauvre enfant , mes lignes , qui me sont indispensables pour la pêche, et que j'avais eu soin de suspendre sous ' le toit de planches , pour les préserver de ' l'humidité , ont été consumées; que feraije maintenant ? J'ai usé toute ma toile pour en faire du fil , puis des ficelles; les fils de

laine ne sont pas assez solides. Avec quoi pecherai-je à Tavenir ? Je ne sais plus où trouver de secoiu's. Me voilà de nouveau en danger de mourir de faim.

(( Pendant ma maladie je frémissais surtout à ridée que je serais forcé 'de périr seul et délaissé dans cette île. Ah I mon Dieu , si vous ne venez de nouveau à mon secours , je finirai par mourir au milieu de ces rochers affreux et stériles. »

Théophile venait d'entrer dans le vallon , mais il ne put pas s'y arrêter longtemps. Le sol était brûlant , une chaleur excessive échauffait Tatmosphère ^ la résine fondue tombait en ruisseaux de feu du haut des sapins enflammés, et la fumée était étouffante. « Ah ! s'écria-t-il , bien qu'on dise : le bonheur vient du malheur, quand je considère cette effroyable dévastation, je ne puis concevoir que le bonheur puisse résulter du désastre qui vient de me frapper. Je ne vois aucune fin à mes douleurs 1 »

Il sortit tout aftligé de son vallon chéri

^ 'ïhéophile. "

et s'assit à quelque distance sur un rocher, là il appuya son front contre sa main , et dit en soupirant : « Si je vivais au milieu des hommes, le dommage causé par cet incendie serait bientôt réparé. Quelques sous me suffiraient pour acheter des ficelles , une marmite et une cruche. Et quand bien même je n'aurais pas le sou , je trouverais sans peine des personnes bienfaisantes qui se feraient mi plaisir de me donner quelques bouts de ficelle, quelques vases de terre, ou qui me prêteraient l'argent nécessaire pour les acheter. Mais ici, éloigné que je suis des hommes , ma perte est irréparable. Un peu de ficelle me préserverait de la mort, mais où m'en procurer ? Oh I qu'il fait bon vivre au milieu des autres I qu'il est facile à un homme de soulager l'infortune d'autrui ! qu'il lui faut souvent peu de chose pour arracher son prochain à la plus grande détresse et pour le rendre heureux! mais celui qui est délaissé dans une solitude semble condamné à la mort. Oh! si jamais je pouvais vivre

de nouYGciu parmi les hommes, avec quelle compassion je secourrais tous les infortunés ! Qu'il est beau , qu'il est attendrissant le sentiment de la compassion que Dieu a placé dans le cœur humain , et qu'il rend encore plus tendre et plus \if par les douleurs qu'il nous envoie. Ah ! si ce beau , ce noble sentiment venait à s'éteindre, riiomme infortuné serait aussi à plaindre au milieu de ses semblables, que moi, pauvre enfant, je le suis dans mon île solitaire.

Le pauwe Théophile resta plongé dans ces tristes réflexions jusqu'à l'entrée de la nuit -, il voulut alors retourner dans sa grotte et rentra dans le vallon. Les flammes étaient, il est vrai, éteintes, mais la fumée était encore trop épaisse et les cendres trop chaudes. Il fallut donc chercher ailleurs un gîte pour y passer la nuit. En faisant ses provisions de bois, il avait insensiblement détruit le petit bosquet qui ombrageait la source ^ il fut obligé de coucher en plein air, sur un rocher dur et

térile. Sa tristesse et ses cliagriiis ne iui permii-ent pas de fermer rœil. «Hélas! ditil en gémissant , je suis comme un petits oiseau qu'on aurait chassé de son nid. » Plus que jamais il regretta la maison paternelle, plus que jamais il désira se trouver au milieu de sa famille. «Que de maux, s'écria-t-ii , j'ai déjà éprouvés dans cette île ! que de souffrances il me reste encore à endurer ! mais que j'étais bien dans la maison de mes parents I ah , je renaîtrais à la vie si j'y étais de retour. »

Il regarda le ciel avec des yeux mouillés de larmes ; c'était une belle nuit : on ne voyait pas le moindre nuage, et les étoiles brillaient de la plus vive clarté. «ODieu ! s'écria-t-il , que le ciel doit être beau ! que nous serons bien un jour auprès de vous ! là-haut seulement est notre patrie , notre maison paternelle. De même qu'ici, dans cette île âpre et stérile , où je vis solitaire, je voudrais être sur la terre ferme, qui étale aux regards de beaux jardins ornés d'aimables fleurs et de fruits déli

cieux. et où mon père me recevrait à bras ouverts : de même aussi je voudrais être là-haut , auprès de vous , père miséricordieux 1 La terre entière ressemble à cette île rocailleuse.

« Les hommes ont bien des tourments sur la terre, comme moi flans cette île-ci : le chagrin , le froid , la faim , la maladie , enfin la mort. Mais là-haut, dans le ciel, auprès de vous, il n'y a plus ni douleur ni souffrance-, là est une joie véritable et parfaite. Oh ! si jamais je viens là où je reverrai mes tendres parents, qu'importe ce que j'aurai souffert ici. Si aujourd'hui encore arrivait de la terre ferme un batelier qui me ramenât vers mon père, je serais transporté de joie. Je me réjouirai donc aussi quand la mort viendra me retirer de ce monde, pour me transporter dans un monde meilleur, dans le ciel. »

Sp^â-^

Page 1