‹ ThéophileChapitre 10 sur 48 · A UNE DAME · texte numérisé non relu

A UNE DAME

Si votre doux accueil n'eût consolé ma peine, Mon âme languissoit, je n'avois plus de veine, Ma fureur étoit morte, et mes esprits, couverts D'une tristesse sombre, avoient (juitté les vers. Ce métier est pénible, et notre sainte élude Ne connoît que mépris, ne sent qu'ingratitude ; Oui de notre exercice aime le doux souci, Il hait sa renommée et sa fortune aussi. Le savoir est honteux, depuis que l'ignorance A versé son venin dans le sein de la France.

KI.KniFS F.T SONNETS 78

Aujourd'hui rinjustico a vaincu la raison,

Les lionnes (|ualilos ne sont |)lus de saison,

La vertu n'eut jamais un siècle plus harliare,

Et jamais le bon sens ne se trouva si rare.

Celui (|ui dans les cœurs met le mal ou le bien

Laisse faire au destin sans se mêler de rien :

Non pas que ce a^rand Dieu qui donne l'Ame au monde

Ne trouve à son plaisir la nature tcconde,

Et que son influence encore à pleines mains

Ne verse ses faveurs dans les esprits humains :

Parmi tant de fuseaux la l'arque en sait retordre

Où la conlaa;-ion du vice n'a su mordre,

Et le ciel en fait naître encore intinilc

Oui retiennent beaucoup de la divinité,

Des bons entendements qui sans cesse travaillent

Contre l'erreur du peuple, et jamais ne défaillent,

Et (jui, d'un sentiment hardi, ç^rave et profond,

Vivent tout autrement que les autres ne font.

Mais leur divin génie est forcé de se feindre,

El les rend malheureux s'il ne se peut contraindre ;

La coutume et le nombre autorisent les sols :

Il faut aimer la cour, rire des mauvais mots.

Accoster un brutal, lui plaire, en faire estime ;

Lors(|ue cela m'advient, je pense faire un crime.

J'en suis tout transporté, le cœur me bat au sein ;

Je ne crois plus avoir l'entendement bien sain,

Et, pour m'ètre souillé de cet abord funeste,

Je crois longtemps après (juc mon âme a la peste.

Cependant il faut vivre en ce commun malheur, Laisser à part esprit et franchise et valeur. Rompre son naturel, emprisonner son âme Et perdre tout plaisir pour acquérir du blâme. L'ignorant qui méjuge un fantasque rêveur, Me demandant des vers, croit me faire faveur, Blâme ce qu'il n'entend, et son âme, étourdie. Pense que mon savoir me vient de maladie. Mais vous, à qui le ciel de son plus doux flambeau Inspira dans le sein tout ce qu'il a de beau, Vous n'avez point l'erreur qui trouble ces infâmes, Ni l'obscure fureur de ces brutales âmes : Car l'esprit plus subtil, en ses plus rares vers, N'a point de mouvements qui ne vous soient ouverts; Vous avez un génie à voir dans les courages. Et qui connaît assez mon âme et mes ouvrages. Or, bien que la façon de mes nouveaux écrits Diffère du travail des plus fameux esprits, Et qu'ils ne suivent point la trace accoutumée Par où nos écrivains cherchent la renommée. J'ose pourtant prétendre à quelque peu de bruit, Et crois que mon espoir ne sera point sans fruit. Vous me l'avez promis, et, sur cette promesse. Je fausse ma promesse aux vierges de Permesse ; Je ne veux réclamer ni Muse, ni Phébus; Grâce à Dieu, bien gucri de ce grossier abus, Pour façonner un vers que tout le monde estime. Votre contentement est ma dernière lime ;

ELEQIES ET SONNETS 70

Vous entenilez \c poids, le sens, la liaison,

I']t n'avez, en iny;eanl, pour i)ut (|ue la raison;

Aussi nuiu sentiment à votre aveu se range,

l'A ne re(;oit d'aulrui ni bli\me ni louange.

Imite qui voudra les merveilles d'aulrui.

Malherbe a très bien t'ait, mais il a fait pour lui ;

Mille petits voleurs l'écorclicnt tout en vie.

Quant à moi, ces larcins ne me font point d'envie ;

J'approuve que chacun écrive à sa façon :

J'aime sa renommée, et non pas sa leçon.

Ces esprits mendiants, d'une veine infertile,

Prennent à tous propos ou sa rime ou son style,

Et de tant d'ornements qu'on trouve en lui si beaux

Joignent l'or et la soie à de vilains lambeaux,

Pour paroître aujourd'hui d'aussi mauvaise grâce

Oue j)arut autrefois la corneille d'Horace.

lis travaillent un mois à chercher comme à fîls

Pourra s'apparier la rime de Memphis;

Ce Liban, ce turban et ces rivières mornes

Ont souvent de la peine à retrouver leurs bornes;

Cet effort tient leurs sens dans la confusion,

Ils n'ont jamais un rais* de bonne vision.

J'en connois (|ui ne font des vers qu'à la moderne,

Qui cherchent à midi Phébus à la lanterne.

Grattent tant le françois qu'ils le déchirent tout.

Blâmant tout ce (jui n'est facile qu'à leur goût;

Sont un mois à connaître, en tàtant la parole,

Lorscjuc l'accent est rude ou que la rime est molle.

Veulent persuader que ce qu'ils font est beau Et que leur renommée est franche du tombeau, Sans autre fondement sinon que tout leur âge S'est laissé consommer * en un petit ouvrage, Que leurs vers dureront au monde précieux, Pour ce qu'en les feisant ils sont devenus vieux. De même l'araignée, en filant son ordure, Use toute sa vie et ne fait rien qui dure. Mais cet autre poète est bien plein de ferveur : Il est blrme, transi, solitaire, rêveur, La barbe mal peignée, un œil branlant * et cave. Un front tout renfrogné, tout le visage hâve, Ahanc dans son lit et marmotte tout seul, Comme un esprit (ju'on oit* parler dans un linceul; Grimace par la rue, et, stupide, retarde Ses yeux sur un objet sans voir ce qu'il regarde. Mais déjà ce discours m'a porté trop avant : Je suis bien près du port, ma voile a trop de vent ; D'une insensible ardeur peu à peu je m'élève, Commençant un discours que jamais je n'achève. Je ne veux point unir le fil de mon sujet : Diversement je laisse et reprends mon objet. Mon âme, imaginant, n'a point la patience De bien polir les vers et ranger la science. La règle me déplaît, j'écris confusément : Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément. Autrefois, quand mes vers ont animé la scène. L'ordre où j'estois contraint m'a bien fait de la peine.

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