‹ ThéophileChapitre 11 sur 48 · KI.KGIKS ET SONNETS · texte numérisé non relu

KI.KGIKS ET SONNETS

Ce travail inipurtun m'a loiii'tciniis marlyrc *, Mais t'iiliii, i;Tàco aux Dieux, j(^ m'en suis relire. Peu sans rairc naufrage cl, sans perdre leur ourse* Se sont aventurés à celte longue course : Il y faut par miracle estre fol sagement, Confontlre la mémoire avec le jugement, Imaginer beaucoup, et d'une source pleine Puiser toujours des vers dans une même veine. Le dessein se dissipe, on change de propos Ouand le style a goûté tant soit peu le repos. Donnant à tels efforts ma première furie. Jamais ma veine encor ne s'y trouva tarie. Mais il me faut résoudre à ne plus la presser ; Elle m'a bien servi : je la veux caresser. Lui donner du relâche, entretenir la flamme Oui de sa jeune ardeur m'échaufl'c encore l'àme. Jo veux faire des vers (jui ne soient pas contraints, Promener mon esprit par des petits desseins, Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise. Méditer à loisir, rêver tout à mon aise, Employer toute une heure à me mirer dans l'eau, Ouïr, comme en songeant, la course d'un ruisseau, Ecrire dans le bois, m'interrompre, me taire, Composer un quatrain sans songer à le faire. Après m'être égayé par cette douce erreur. Je veux qu'un grand dessein réchauffe ma fureur ; Ou'un œuvre de dix ans me tienne à la contrainte De quelque beau poème où vous serez dépeinte.

Là, si mes volontés ne manquent de pouvoir, J'aurai bien de la peine en ce plaisant devoir. En si haute entreprise où mon esprit s'engage, Il faudrait inventer quelque nouveau langage, Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieux Que n'ont jamais pensé les hommes et les Dieux. Si je parviens au but où mon dessein m'appelle. Mes vers se moqueront des ouvrages d'Apelle. Qu'Hélène ressuscite : elle aussi rougira, Par tout où votre nom dans mon ouvrage ira. Tandis que je remets mon esprit à l'école, Obligé dès longtemps à vous tenir parole, Voici de mes écrits ce que mon souvenir. Désireux de vous plaire, en a pu retenir.

ELEGIE

Aussi souvent qu'amour lait penser à mon âme Combien il mit d'attraits dans les yeux de ma damf Combien ce m'est d'honneur d'aimer en si bon lieu, Je m'estime aussi grand et plus heureux qu'un Dieu. Amaranthe, Philis, Caliste, Pasilhée, Je hais cette noblesse à vos noms affectée ; Ces titres recherchés avecque tant d'appas Témoignent qu'en eff'et vos yeux n'en avoient pas. Au sentiment divin de ma douce furie,

KLECiIES ET SONNETS

Le plus l)eau nom du monde est le nom de Marie. (Quelque souci qui m'ait enveloppé l'esprit. En l'oyant proférer, ce beau nom me guérit ; Mon sang en est ému, mon Ame en est touchée. Par des charmes secrets dune vertu cachée. Je la nonmie toujours, je ne m'en puis tenir; Je n'ai dedans le cœur aucun ressouvenir. Je ne connais plus rien, je ne vois plus personne Pli\t à Dieu qu'elle sût le mal qu'elle me donne ! Ouun bon ange voulût examiner mes sens. Et qu'il lui rapportât au vrai ce que je sens ; Ou'Amour eût pris le soin de dire à cette belle Si je suis un moment sans soupirer pour elle. Si mes désirs lui Font aucune trahison, Si je pensai jamais à rompre ma prison ! A l'abord d'un censeur je sens que mon martyre De dépit et d'horreur dans mes os se retire ; Amour ne fait alors que renforcer ses traits Et donne à ma maîtresse encore plus d'attraits. Ainsi je trouve bon que chacun me censure, Atin que mon tourment davantage me dure. F^our conserver mon mal je fais ce que je puis, Et, me croyant heureux, sans doute je le suis. Je ne recherche point de dieux ni de fortune ; Ce qu'ils font au-dessous ou par-dessus la lune Pour le bien des mortels, tout m'est indilférent, Excepté le plaisir que ma peine me rend. Je crois que mon servage est digne de louange,

8o THÉOPHILE

Je crois que ma maîtresse est belle comme un ange,

Qu'elle mérite bien d'avoir lié ma foi.

S'il est vrai que son âme ait de l'amour pour moi ;

Elle me l'a juré: la promesse est un gage

Où la foi tient le cœur avecque le langage.

Je suis bien peu dévot d'avoir quitté ses yeux ;

Je suis trop nonchalant d'un bien si précieux.

Je ne devrois jamais éloigner * ce visage

Qu'après que de mes sens j'aurois perdu l'usage.

Aussi ])ien mes esprits, loin de ses doux regards.

N'ont que mélancolie et mal de toutes parts.

Le seul ressouvenir des l^eautés de ma dame

Est l'unique entretien qui réjouit mon àme ;

Mais si les immortels me font jamais avoir,

Au moins avant mourir, l'honneur de la revoir,

Quelque nécessité que le Ciel me prescrive.

Quelque si grand malheur qui jamais m'en arrive,

Je me suis résolu d'attendre que le sort

Auprès de ses beautés fasse venir ma mort ;

Si tandis * je souffrois le coup des destinées,

J'aurois bien du regret à mes jeunes années;

Mon ombre ne feroit qu'injurier les Dieux

Et plaindre incessamment l'absence de ses yeux.

ÉLKGIES ET SO>fNET.S

Souverain (|ui rt'uis riiilliii'nco des vers - Aussi hienquclu fais uiouvoir loiil l'univers, Ame (le nos esprits, qui dans noire naissance Inspiras un rayon de ta divine essence, Founpioi ne m'as-tu fait les sentiments meilleurs".'' Pounpioi tes beaux trésors sont-ils coulés ailleurs ? Je vois de toutes parts des écrivains sans nombre, Dont la grandeur a mis mon petit nom à l'ombre. Je n'ai (pi'un pauvre fond d'un médiocre esprit. Où je vais cultiver ce ({ue le Ciel m'apprit; Les tristes sons rimeurs d'un style qui se traîne Epuisent tous les jours ma lani^uissante veine. Si j'avois la vigueur de ces fameux Latins, Ou l'esprit de celui qui força les destins, Qui vit à ses chansons les Parques désarmées Et de tous les damnés les tortures charmées. Quand pour l'amour de lui le prince des enfers Laissa vivre Eurydice et la tira des fers; Ou, si c'est trop d'avoir ces merveilleux génies. Qu'à notre siècle inf;\me* à bon droit tu dénies, Je me contenterois d'égaler en mon art La douceur de Malherbe ou l'ardeur de Ronsart *, Et mille autres encore à «jui je fais hommage, Et de qui je ne suis que l'ombre et cpie l'image.

Je donnerois ma plume à ces soins violents,

A peindre ces sanglots et ces désirs brûlants,

Que depuis peu de jours quelque démon allume

Dans mon sang, où l'amour se plaît et me consume.

0 Dieux, pourrois-je bien, sans vous fâcher un peu,

Suivre les mouvements de mon aveugle feu?

Déjà comme l'amour m'engage à la furie.

Je crois que l'adorer n'est pas idolâtrie ;

Dussé-je dépiter votre divin courroux.

Tout ce que j'en veux dire est au-dessous de vous ;

S'il vous plaît que le monde uniquement vous aime,

Si vous voulez purger la terre du blasphème,

Faire que les mortels rendent la liberté «

De leurs désirs pervers à votre volonté,

Sans les épouvanter de l'éclat du tonnerre,

Changez-vous en Cloris et venez sur la terre.

Alors de votre amour ils seront tous ravis.

Alors absolument vous en serez servis.

Il est vrai que tout cède à l'amoureuse peine,

Que Paris et sa ville ont brûlé pour Hélène,

Et les antiquités font voir aux curieux

Que l'Aube mit Titon dans le siège des Dieux;

Et de tant de beautés qui furent les maîtresses

De l'aîné de Saturne, on en fait des Déesses,

Qui n'ont été pourtant, non plus que leur amant,

Que le triste butin d'un mortel monument.

Mais, d'autant que l'amour est le bien de la vie

Qui seul ne peut jamais éteindre son envie.

KLKGIES ET SONNETS 83

Qui toujours dans la peine espère le plaisir, Qui dans la résislancc augmente le désir, Et <pic les senlinRMits de celte douce flaninic Suivent justiu'à la Hn les derniers traits de l'àme, On a cru de l'amour qu'il éloit innnortel, Et qn'aussi son sujet ne peut être que toi. Ainsi ces Dieux païens furent ce que nous sommes. Ainsi les vrais amants seront plus que les hommes. Si le sort me donnoit la qualité de roi, Si les plus chers plaisirs s'adrcssoient tous à moi, Si j'étois empereur de la terre et de l'onde, Si de ma propre main j'avois bâti le monde, ( Et, comme le soleil, de mes regards produit Tout ce (jue l'univers a de tleur et de fruit, Si cela m'arrivoit, je n'aurois pas tant d'aise Ni tant de vanité que si Cloris me baise ; Mais j'entends d'un baiser où le cœur puisse aller Avec les mouvements des yeux et du parler. Que son àme sans peine avec moi s'entretienne, Et (]ue sa volonté seconde un peu la mienne. Amants qui vous piquez vers un objet forcé. Qui ne savez que c'est* d'un baiser bien pressé, Qui ne trouvez l'amour que dans la tyrannie Et n'aimez les faveurs qu'en tant ipi'on vous les nie, Que vous êtes heureux en vos lâches désirs, Puis(|ue même vos maux font naître vos plaisirs ! Pour moi, chère Cloris, je n'en suis pas de même; Je ne saurois aimer que si je vois qu'on m'aime.

Et, si peu qu'on refuse à ma sainte amitié, Je sens que mon ardeur décroît de la moitié. J'entends que le salaire égale mon service ; Je pense qu'autrement la constance est un vice, Qu'amour hait ces esprits qui lui sont trop dévols, Et que la patience est la vertu des sots ; Ce que je dis, Cloris, avec plus d'assurance D'autant que je te vois flatter mon espérance, Et que, pour nous tenir dans cet heureux lien, Je vois déjà d'accord ton esprit et le mien. Aimons-nous, je te prie, et, lorsque mon visage Tu voudras rebuter, ou mon poil, ou mon âge, Regarde en mon esprit où j'ai mis ton tableau; Lors tu verras en moi quelque chose de beau : Tu te verras logée en un petit empire Où l'esprit de l'amour avecque moi soupire ; Il se tient glorieux de recevoir ta loi. Et semble qu'il poursuit même dessein que moi. Si je vais dans tes yeux, il y va prendre place ; Je ne vois là-dedans que ses traits et ma face. Je doute s'il y fait ou mon bien ou mon mal. Et ne sais plus s'il est mon maître ou mon rival. Je connais bien l'amour, je sais qu'il est perfide. Et, si pour le chasser je suis un peu timide, Je lui ferai toujours un traitement humain. Puisque je l'ai reçu d'une si bonne main. Puisque c'est toi, Cloris, après l'avoir fait naître. Qui l'as mis dans mon àme, où ton œil est le maître.

étÉGIES ET SONNETS

Où lu vis al)soliic en (os coiniiiaiultMiiciits,

Où ton vouloir piTsiilc à tous mes soiilimcnts.

Je sais biL'ii (|iu* ('.loris ne me vtMit pas coiitraindre

Au soin [lerpcluol de servir et de craindre ;

(Ju'elle a des mouvements sujcls à la pilié,

Et qu'au moins sa raison songe à mon amitié.

Cloris, si je venois, aveuglé de tes charmes.

Le cti'ur tout en soupir et les yeux tout en larmes,

Demander instamment un amoureux i)laisir,

Je crois (pic ton amour m'en laisseroit choisir.

Maintenant que le ciel dépouille les nuages,

Oue le front du printemps menace les orages,

(Jue les ciiamps comme toi paroissent endjcllis

De ipiantité d triliets, de roses et de lis,

Oue tout est sur la terre, et cpi'une humeur féconde

(Qu'attire le soleil fait rajeunir le monde,

Comme si j'avois part à la faveur des cieux,

^ui redonne l'enfance à ces bocages vieux,

El que ce renouveau, qui rend tout aii^réable,

Me rendît à les yeux plus jeune et plus aimable,

Je te veux conjurer avec des vœux discrets

De passer avec moi quelques momenls secrets.

Nous irons dans des bois, sous des feuillages sombres

Où jamais le soleil n'a su forcer les ombres;

Personne là-iledans n'entendra nos amours :

(;ar je veux que les vents respectent nos discours

Et que chaque ruisseau plus vitement s'enfuie

De devant tes regards, de peur qu'il ne t'ennuie.

Maintenant que le roi s'éloigne de Paris, Suivi de tant de gens au carnage nourris, Qui, dans ces chauds climats, vont recueillir les restes Du danger des coml)ats et de celui des pestes. Il faut que je le suive, et Dieu, sans me punir, Cloris, ne te sauroit empêcher d'y venir. Si tu fais ce voyage (et mon amour te prie D'y ramener tes yeux, car c'est là ma patrie. C'est où les rais du jour daignèrent dévaler Pour faire vivre un cœur que tu devois hrùler). Là tu verras un fonds où le paysan * moissonne Mes petits revenus sur les bords de Garonne, Le fleuve de Garonne, où de petits ruisseaux Au travers de mes prés vont apporter leurs eaux, Où des saules épais leurs rameaux verts abaissent Pleins d'ombre et de fraîcheur sur mes troupeaux qui Cloris, si tu venois dans ce petit logis, [paissent. Combien qu'à te l'offrir de si loin je rougis. Si cette occasion permet que tu l'approches. Tu le verras assis entre un fleuve et des roches, Où sans doute il falloit que l'amour habitât Avant que pour le ciel la terre il ne quittât. Dans ce petit espace, une assez bonne terre, Si je la puis sauver du butin de la guerre, Nous fournira des fruits assez délicieux Qui sauroient contenter ou ton goût ou tes yeux. Mais, afin que mon bien d'aucun fard ne se voile, Mes plats y sont d'étain et mes rideaux de toile ;

KLKGIES ET SONNETS 87

l'n polit pavillon, ilont le vieux biUimcnt

Kul nia(;onnô tic i)ri(nio cl de luauvais ciment,

Montre assez qu'il n'est pas orgueilleux de nos titres;

Ses chandires n'ont plancher, toit, ni portes, ni vitres,

Par où les vents d'hiver, sinîroduisant un peu,

Ne puissent venir voir si nous avons du l'eu.

Je ne veux point mentir, et, (piand le sort avare,

Oui me traite si mal, m'eût été plus barbare

Et qu'il m'ciU fait sortir d'un sang^ moins reconnu,

Je te confesserois d'où je serois venu.

Car j'ai bien plus de peine à découvrir ma face

Devant tes yeux si beaux «ju'à te montrer ma race.

Dans l'état où je suis, j'ai bien plus de raison

De te faire agréer mes yeux que ma maison.

Je jure les rayons dont ta beauté m'éclaire

Que le but de mon àme est le soin de te plaire.

Et (jue j'aime si fort ta vue et tes propos

Qu'à ton sujet la nuit est pour moi sans repos.

Et, sans faire l'amour à la façon commune.

Sans accuser pour toi le ciel ni la fortune,

Sans me plaindre si fort, j'ai ce coup plus profond

Que les autres mortels, j'aime mieux cju'iis ne font;

Et, si ton cœur n'en tire une preuve assez bonne.

De ces vers insensés que mon amour te donne,

Pour m'en justirter à tes yeux adorés.

Je répandrai le sang d'où je les ai tirés,

Si ton humeur étoit do me le voir répandre.

Et ([u'autrement ton cœur ne me voulût entendre.

ELEGIE

C loris, lorsque je songe, en te voyant si hcUe, Que ta vie est sujette à la loi naturelle, Et qu'à la fin les traits d'un visage si beau Avec tout leur éclat iront dans le tombeau, Sans espoir que la mort nous laisse en la pensée Aucun ressentiment de l'amitié passée.

Je suis tout rebuté de l'aise et du souci Que nous fait le destin qui nous gouverne ici. Et, tombant tout à coup dans la mélancolie. Je commence à blâmer un peu notre folie, Et fais vœu de bon cœur de m'arracher un jour La chère rêverie où m'occupe l'amour.

Aussi bien faudra-t-il qu'une vieillesse infâme Nous gèle dans le sang les mouvements de l'àme. Et que l'âge, en suivant ses révolutions, Nous ôte la lumière avec les passions.

Ainsi je me résous de songer à ma vie Tandis que la raison m'en fait venir l'envie ; Je veux prendre un objet où mon libre désir Discerne la douleur d'avecque le plaisir. Où mes sens tout entiers, sans fraude et sans contrainte. Ne s'embarrassent plus ni d'espoir ni de crainte. Et, de sa vaine erreur mon cœur désabusant,

Ér-iCfilES ICI SDNNKTS 89

Je s^oiktcrai le bien que je verrai présent ;

Je prendrai les douceurs à quoi je suis sensil)l(>,

Le plus abondamment qu'il me sera possible.

Dieu nous a tant donne de divertissements,

Nos sens trouvent en eux tant de ravissements,

(Jue c'est une fureur de chercher qu'en nous-mème

Quelqu'un que nous aimions et ([uehju'un qui nous aime

Le ccinir le mieux donné lient toujours à demi,

Chacun s'aime un peu mieux toujours <[ue son ami ;

On les suit rarement dedans la sépulture ;

Le droit de l'amitié cède aux lois de nature.

Pour moi, si je voyois, en l'humeur où je suis,

Ton àme s'envoler aux éternelles nuits,

Quoi que puisse envers moi l'usage de îes charmes,

Je m'en consolerois avec un peu de larmes.

N'attends pas que l'amour aveugle aille suivant,

Dans l'horreur de la nuit, des ombres et du vent.

Ceux qui jurent d'avoir l'àme encore assez forte

Pour vivre dans les yeux d'une maîtresse morte

N'ont pas pris le loisir de voir tous les ellorts

Que fait la mort hideuse à consumer un corps,

Quand les sens pervertis sortent de leur usage,

Qu'une laideur visible ettace le visage.

Que l'esprit défaillant et les membres perclus,

En se disant adieu, ne se connoisseut plus ;

Que, dedans un moment, après la vie éteinte,

La face sur son cuir n'est pas seulement peinte,

Et que l'infirmité de la puante chair

go THEOPHILE

Nous fait ouvrir la terre afin de la cacher.

Il faut être animé d'une fureur bien vive,

Ayant considéré comme la mort arrive,

Et comme tout l'objet de notre amour périt.

Si par un tel remède une âme ne guérit.

Cloris, tu vois qu'un jour il faudra qu'il advienne

Que le destin ravisse et ta vie et la mienne ;

Mais, sans te voir le corps ni l'esprit dépéri.

Le Ciel en soit loué ! Cloris, je suis guéri.

Mon âme, en me dictant les vers que je t'envoie,

Me vient de plus en plus ressusciter la joie ;

Je sens que mon esprit reprend la liberté.

Que mes yeux dévoilés connoissent la clarté.

Que l'objet d'un beau jour, d'un pré, d'une fontaine,

De voir comme Garonne en l'Océan se traîne.

De prendre dans mon île, en ses longs promenoirs,

La paisible fraîcheur de ses ombrages noirs

Me plaît mieux aujourd'hui que le charme inutile

Des attraits dont Amour te fait voir si fertile.

Languir incessamment après une beauté.

Et ne se rebuter d'aucune cruauté ;

Gagner au prix du sang une faible espérance

D'un plaisir passager, qui n'est qu'en apparence ;

Se rendre l'esprit mol, le courage abattu ;

Ne mettre en aucun prix l'honneur ni la vertu ;

Pour conserver son mal mettre tout en usage;

Se peindre incessamment et l'âme et le visage,

Cela tient d'un esprit où le Ciel n'a point mis

ÉLKr.iES Ht sonnf.ts gi

Ce (|ut' son iiilliicnco inspire à srs amis.

l'onr moi, (|uc la raison ('-clairo en quelque sorte,

Je no saurois porter un(< fureur si forte,

Kt déjà lu peux voir, au train de cet écrit,

Comme la içuérison avance en mon [esprit :

(^ar insensiblement ma musc un peu léfçèrc

A passé dessus toi sa plume passasçèro,

l*]t, détournant mon C(cur de son premier objet,

Dès le conuucnccment j'ai cbangé de sujet,

Emporté du plaisir de voir ma veine aisée

Sûrement aborder ma flamme rapaiséc

El jouer à son jçré sur les propos d'aimer,

Sans avoir aujourd'hui pour but (pie de rimer,

Et sans te demander (|ue ton bel omI éclaire

Ces vers, où je n'ai pris aucun soin de te plaire.

ELEGIE

Depuis ce triste jour (pi'un adieu malheureux M'ùta le cher ol)jet de mes yeux amoureux. Mon âme de mes sens fut toute désimie Et, privé que je fus de votre eompai^nie, Je me trouvai si seul aveccpie tant d'effroi Que je me crus moi-même être éloigné de moi ! La clarté du soleil ne m'étoit point visible,

La douceur de la nuit ne m'étoit point sensible,

Je sentois du poison eu mes plus doux repas

Et des goufl'res partout où se portoient mes pas.

Depuis, rien que la mort n'accompagna ma vie,

Tant me coûta l'honneur de vous avoir suivie.

O Dieux qui disposez de nos contentements.

Les donnez-vous toujours avecque des tourments ?

Ne se peut-il jamais qu'un bon succès arrive

A l'état des mortels qu'un mauvais ne le suive ?

Mêlez-vous de l'horreur au sort plus gracieux

De celui des humains que vous aimez le mieux ?

Ici votre puissance est en vain appelée ;

Comme un corps a son ombre, un coteau sa vallée;

Ainsi que le soleil est suivi de la nuit,

Toujours le plus grand bien a du mal qui le suit.

Lorsque le beau Paris accorapagnoit Hélène,

Son âme de plaisir voit la fortune pleine ;

Mais le sort ce bonheur cruellement vengea :

Car, comme avec le temps la fortune changea,

De sa prospérité naquit une misère

Qui fit brûler sa ville et massacrer son père.

Bien que dans ce carnage on vit tant de malheurs,

Qu'on versât dans le feu tant de sang et de pleurs.

Je jure par l'éclat de votre beau visage

Que pour l'amour de vous je souHre davantage :

Car, si longtemps absent des grâces de vos yeux,

Il me semble qu'on m'a chassé d'auprès des Dieux

Et que je suis tombé par un coup de tonnerre

ÉLÉGIES ET SONNETS qS

Du plus haut lieu liu ciol au plus Itas de la terre. Depuis, tous mes plaisirs duraient dans le cercueil. Aussi vraiment depuis je suis vêtu de deuil, Je suis cliasfrin partout où le |ilaisir abonde, Je n'ai |)his nul souci (]ut' de déplaire au monde. Connue, sans me tlaltcr, je vous proteste ici yue le monde ne fait que me déplaire aussi. Au milieu de Paris je me suis fait ermite ; Dedans un seul oitjct mon esprit se limite ; Ouel(iue part où mes yeux me pensent divertir, Je traîne une prison d'où je ne puis sortir; J'ai le t'en dans les os et l'ànie déchirée De cette flèche d'or que vous m'avez tirée. Ouel(|uc tentation qui se présente à moi, Son appas ne me sert (pi'à renforcer ma foi. L'ordinaire secours que la raison apjjorle, Pour rendre atout le moins ma i>assion moins forte, L'irrite davantage et me fait mieux soufFrir Un tourment qui m'ohlis;e en me faisant mourir. Contre un dessein prudent s'obstine mon courage, Ainsi que le rocher s'endurcit à l'orage ; J'aime ma frénésie et ne saurois aimer Aucun de mes amis qui la voudroit blâmer. Aussi ne crois-je point que la raison consente De m'approcher tandis (pie vous serez absente. J'entends que ma pensée éprouve incessamment Tout ce que peut l'ennui sur un Hdèle amant ; J'onlcnds que le soleil aveccjue moi s'ennuie,

g4 THÉOPHILE

Que l'air soit couvert d'ombre et la terre de pluie, Que, parmi le sommeil, de tristes visions Enveloppent mon âme en leurs illusions, Que tous mes sentiments soient mêlés d'une rage, Qu'au lit je m'imagine tître dans un naufrage, Tomber d'un précipice et voir mille serpents Dans un cachot obscur autour de moi rampants. Aussi bien, loin de vous, une vie inhumaine Sans doute me sera plus aimable et plus saine, Car je ne puis songer seulement au plaisir Qu'une mort ne me vienne incontinent saisir. Mais, quand le ciel, lassé du tourment qu'il me livre, Sous un meilleur aspect m'ordonnera de vivre, Et qu'en leur changement les astres inconstants Me pourront amener un favorable temps, Mon àme à votre objet se trouvera changée Et de tous ces malheurs incontinent vengée. Quand mes esprits seroient dans un mortel sommeil. Vos regards me rendront la clarté du soleil ; Dessus moi votre voix peut agir de la sorte Que le zéphir agit sur la campagne morte. Voyez comment Philis renaît à son abord : Déjà l'hiver contre elle a fini son effort. Désormais nous voyons épanouir les roses, La vigueur du printemps reverdit toutes choses. Le ciel en est plus gai, les jours en sont plus beaux, L'aurore en s'habillant écoute les oiseaux; Les animaux des champs, qu'aucun souci n'outrage.

ÉLÉGIES ET SONNETS g5

Sentent renouveler et leur sanjç et leur Age, Et, suivant leur nature et l'appétit des sens, Cultivent sans remords dos plaisirs innocents. Moi seul, dans la saison où chacun se contente, Accalilc des douleurs d'une cruelle attente. Languis sans réconfort, et tout seul dans l'hiver Ne vois point de printemps qui me puisse arriver; Seul je vois les l'orèts encore désolées, Les parterres déserts, les rivières gelées, Et, comme ensorcelé, ne puis goûter le fruit Qu'à la faveur * de tous cette saison produit. Mais, lorsque le soleil adoré de mon âme I Du feu de ses rayons réchauffera ma flamme, Mon printemps reviendra, mais mille fois plus beau Que n'en donne aux mortels le céleste flambeau. Si jamais le destin permet que je la voie. Plus que tous les mortels tout seul j'aurai de joie. O Dieu! pour défier l'horreur du monument, Je ne demande rien (pie cela seulement.

ELEGIE

Proche de la saison où les plus vives fleurs Laissent évanouir leur àme et leurs couleurs, Un amant désolé, mélancoli(iue, sombre.

Jaloux de son chemin, de ses pas, de son ombrcj

(jG THÉOPHILE

Baisoit aux bords de Loire, en flattant son ennui, L'image de Calisle errante avecque lui.

Rêvant auprès du fleuve, il disoit à son onde : « Si tu vas dans la mer qui va par tout le monde, Fais-la ressouvenir d'apprendre à l'univers Qu'il n'a rien de si beau que l'objet de mes vers. Ces fleurs dont le printemps fait voir tes rives peintes Au matin sont en vie et le soir sont éteintes ; Mais, quelque changement qui te puisse arriver, Caliste et ses beautés n'auront jamais d'hiver. Ces humides baisers dont les rives mouillées Seront pour quelques jours encore chatouillées Arrêteront enfin leur amoureuse erreur, Et, s'approchant de toi, se gèleront d'horreur. Alors que tous les flots sont transformés en marbres. Lorsque les aquilons vont déchirer les arbres. Et que l'eau, n'ayant plus humidité ni poids. Fait pendre le cristal des roches et des bois; Que l'onde, applanissant ses orgueilleuses bosses, Souffre sans murmurer le fardeau des carrosses ; Que la neige durcie a pavé les marais. Confondu les chemins avecque les guérets ; Que l'Hiver renfrogné, d'un orgueilleux empire. Empêche les amours de Flore et de Zéphire ; Qu'Endymion, vaincu du froid et du sommcilj Ne peut tenir parole à la sœur du Soleil, Qui cependant toujours va visiter sa place. Sur le haut d'un rocher tout hérissé de fflace :

KLKCiIES ET SONNETS f)7

Moi qui, il'un sort plus humble ou l)icii plus glorieux, Sur les beauh^s du ciel n'ai point jeté les yeux, Qui n'ai jamais cherché cette bonne fortune lJu'Eiul\ aiion Irouvoit aux beautés île la Lune, Durant celte saison où leur ardent désir Ne trouve à son dessein ni place ni loisir, Je verrai ma Caliste après ce long voyage, Oui plus (jue cent hivers m'a fait souffrir d'orage, Qui m'a plus ruiné que de faire abîmer Un vaisseau chargé d'or que j'aurois sur la mer. Quel outrage plus grand auroil-il pu me faire Que me cacher un mois le seul jour qui m'éclaire '? Dieux, hâtez donc l'hiver et lui soyez témoins 'Que le printemps, l'automne et l'été valent moins; Qu'il dépouille les bois, et de sa froide haleine Perde tout ce (|ue donne et le mont et la plaine : Ce mois qui maintenant retient cette beauté A bien plus d'injustice et plus de cruauté. Car l'hiver, au plus fort de sa plus dure guerre, Nous ôte seulement ce que nous rend la terre, N'emporte ([ue des fruits, n'étoutVe (|ucdes lleurs. Et sur notre destin n'étend point ses malheurs, Où la dure saison qui m'ôte ma maîtresse Toutes ces cruautés à ma ruine adresse. Mon front est plus terni que des lys effacés. Mon sang est plus gelé que des ruisseaux glacés ; Blois est l'enfer pour moi, la Loire est le Cocyte ; Je ne suis plus vivant si je ne ressuscite.

Vous qui feignez d'aimer avecque tant de foi,

Trompeurs, vous êtes bien moins amoureux que moi ;

Courtisans qui partout ne servez que de nombre,

Qui n'aimez que le vent, qui ne suivez que l'ombre,

Qui tramez sans plaisir vos jours mal assurés.

Pendant chez la fortune à des liens dorés,

Vous savez mal que c'est * des véritables peines

Que donne un feu subtil qui fait brûler les veines.

Esclaves insensés des pompes de la cour.

Vous savez mal que c'est * d'un véritable amour.

Infidèle Alidor, tu feins d'aimer Sylvie,

Mais tu perds son objet et ne perds point la vie.

Tu chasses tout le jour, tu dors toute la nuit.

Et tu dis que partout son image te suit.

Qu'elle est profondément empreinte en ta pensée.

Et que ton âme en est mortellement blessée.

0 toi qui ma Caliste aujourd'hui me ravis.

Qui vois ce que je sens, qui sais comme je vis,

Malicieux Destin qui me sépare d'elle.

Tu répondras pour moi si je lui suis fidèle.

Parfois, lorsque je pense écrire mon tourment.

Je passe tout le jour à rêver seulement.

Et dessus mon papier, laissant errer mon âme,

Je peins cent fois mon nom et celui de ma dame.

De penser en penser confusément tiré,

Suivant le mouvement de mon sens égaré.

Si j'arrête mes yeux sur nos noms que je trace,

Quelque goutte de pleur m'échappe et les efface,

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