LIVRE III
Pour laisser, avant de mourir, Les traits vivants d'une peinture Oui ne puisse jamais périr Qu'en la perle de la nature, Je passe des crayons dorés Sur les lieux les plus révérés Où la vertu se rétuiçie, Et dont le port me fut ouvert
(i) Chantilly a souvent changé de propriétaires: mais le bois de Sylvie a qardé son nom et le cardera tant (]iio ses beaux ombrages subsisteront (AlleacmkK
Pour mettre ma tête à couvert Quand on brûla mon effigie.
Tout le monde dit qu'Apollon Favorise qui le réclame, Et qu'avec Teau de son vallon Le savoir peut couler dans l'âme ; Mais j'étouffe ce vieil abus Et bannis désormais Phébus De la bouche de nos poètes :
Tous ses temples sont démolis Et ses démons ensevelis Dans les sépultures muettes.
Satan ne nous fait plus broncher Dans de si dangereuses toiles, Le Dieu que nous allons chercher Loge plus haut que les étoiles ; Nulle divinité que lui Ne me peut donner aujourd'hui Cette flamme ou cette fumée Dont nos entendements épris S'efforcent à gagner le prix Qui mérite la renommée.
Après lui je m'en vais louer Une image de Dieu si belle Que le ciel me doit avouer
Du (ravail que j'ai fait pour elle:
Car aprôs les sncrrs autels, Oui devant leurs feux immortels Font aussi prosterner les anges, Nous pouvons sans impiété Flatter une chaste beauté Du doux encens de nos louanges.
Ainsi, sous de modestes vnnix, Mes vers promettent à Sylvie O bruit charmeur que les neveux Nomment une seconde vie; Que si mes écrits, méprisés, Ne peuvent voir autorisés Les témoignages de sa gloire, Ces eaux, ces rochers et ces bois, Prendront des àmcs et des voix Pour en conserver la mémoire.
Si quelques arbres renommés D'une adoration profane Ont été jadis animés Des sombres regards de Diane ; Si les ruisseaux, en murmurant, Alloient autrefois discourant Au gré d'un Faune et d'une fée.
Et si la masse d'un rocher
Se laissoit quelquefois toucher Aux chansons que disoit Orphée,
Quelle dureté peut avoir L'objet que ma princesse touche, Qu'elle ne puisse le pourvoir Tout aussitôt d'âme et de bouche ?
Dans ses bâtiments orgueilleux, Dans ses promenoirs merveilleux, Quelle solidité de marbres Ne pourront pénétrer ses yeux ? Quelles fontaines et quels arbres Ne les estimeront des Dieux?
Les plus durs chênes entr'ouverts Bien plutôt de gré que de force, Peindront pour elle de mes vers Et leurs feuilles et leur écorce.
Et, quand ils les auront gravés Sur leurs fronts les plus relevés.
Je sais que les plus fiers orages Ne leur oseront pas toucher, Et pourront plutôt arracher Leurs racines et leurs ombrages.
Je sais que ces miroirs flottants Où l'objet change tant de place, Pour elle devenus constants.
LA MAISON DE SYLVIE Il3
Auront une fidèle e;Iace,
Et, sous un ornemont si beau,
Lu surlace nièiiie de l'eau,
Nonobstant sa délicatesse,
Gardera sûrement encrés
Et mes caractères sacrés
Et les attraits de la princesse.
Mais sa ccloiro n'a pas besoin Oue mon seul ouvrasse en n-ponde :
Le ciel a déjà pris le soin De la peindre par tout le monde.
Ses yeux sont peints dans le soleil ; L'aurore dans son teint vermeil Voit ses autres beautés tracées, Et rien n'éteindra ses vertus Que les cieux ne soient abattus Et les étoiles effacées.