ODE IV
Chaste oiseau, que ton amitié Fut malheureusement suivie !
Ta mort est digne de pitié,
Comme ta foi digne d'envie.
Que ce précipité tombeau Qui t'en laissa l'objet si beau Fut cruel à tes destinées !
Si la mort t'eût laissé vieillir, Tes passions alloient faillir, Car tout s'éteint par les années.
Mais quoi 1 le sort a des revers Et certains mouvements de haine Qui demeurent toujours couverts Aux yeux de la prudence humaine.
Si, pour fuir * ce repentir, Ton jug'ement eût pu sentir Le jour qui vous devoit disjoindre, Tu n'eusses jamais vu le jour, Et jamais le trait de l'amour Ne se fût mêlé de te poindre.
Pour avoir aimé ce garçon Encore après la sépulture.
Ne crains pas le mauvais soupçon Oui peut blâmer ton aventure :
Les courages des vertueux Peuvent d'un vœu respectueux Aimer toutes beautés sans crime, Comme, donnant à tes amours
Ce chaste et ce coninuiii discours, Mou cœur n'a point passe ma rime.
Certains crili(|ues curieux En trouvent les mœurs oHensées ; Mais leurs soupçons injurieux Sont les crimes de leurs pensées :
Le dessein de la chasteté Prend une honnête liberté, Et franchit les soties limites Que prescrivent les imposteurs Oui, sous des robes de docteurs, Ont des âmes de sodomites.
Le Ciel nous donne la beauté Pour une marque de sa grâce :
C'est par où la divinité Marque toujours un peu sa trace.
Tous les objets les mieux formés Doivent être les mieux aimés, Si ce n'est qu'une âme maline *, Esclave d'un corps vicieux.
Combatte les faveurs des Cieux Et démente son origine.
O que le désir aveuglé Où l'àme du brutal aspire Est loin du mouvement réglé
Dont le cœur vertueux soupire !
Que ce feu que nature a mis Dans le cœur de deux vrais amis A des ravissements étranges !
Nature a fondé cet amour :
Ainsi les yeux aiment le jour, Ainsi le Ciel aime les anges.
Ainsi, malgré ces tristes bruits Et leur imposture cruelle, Thyrsis et moi goûtons les fruits D'une amitié chaste et fidèle.
Rien ne sépare nos désirs.
Ni nos ennui? ni nos plaisirs ; Nos influences enlacées S'étreignent d'un même lien, Et mes sentiments ne sont rien Que le miroir de ses pensées.
Certains feux de divinités Qu'on nommait autrefois génies D'une invisible affinité Tiennent nos fortunes unies :
Quelque visage différent, Quelque divers sort apparent Qui se lise en mes aventures.
Sa raison et son amitié
LA MAISON Di; SYl.VIK 1 27
Prennent aujouririiui la inoilic De ma honte et de mes injures.
Lorsque d'un si subit eUVoi Les plus noirs enfants de l'Envie, Au milieu des faveurs du roi, Osèrent menacer ma vie, Et que, pour me voir opprimé, Le parlement même, animé Des rapports de la (^alonmie, Sans pitié me vît condjattu De la secrète tyrannie Des ennemis de la vertu,
Thyrsis, outré de mes doaleurs, Me redit ce songe effroyable. Qu'un long train de tant de malheurs Me rend dorénavant croyable.
D'un long soupir qui dcvanra La première voix qu'il poussa Pour prédire mon aventure, Je sentis mon sang se geler Et comme autour de moi voler L'ombre de ma douleur future.