FRAGMENTS D'UNE HISTOIRE COMIQUE
L'élégance ordinaire de nos écrivains est à peu près selon ces termes :
« L'aurore, toute d'or et d'azur, brodée de perles et de rubis, paraissoit aux portes de l'Orient; les étoiles, éblouies d'une plus vive clarté, laissoient effacer leur blancheur et devenoient peu à peu de la couleur du ciel ; les bêtes de la quête revenoient aux bois et les hommes à leur travail; le silence faisoit place au bruit, et les ténèbres à la lumière.»
Et tout le reste que la vanité des faiseurs de livres fait éclater à la faveur de l'ignorance publique.
Il faut que le discours soit ferme, que le sens y soit naturel et facile,le langage exprès et signifiant ; les afféteries ne sont que mollesse et qu'artifice, qui ! ne se trouve jamais sans effort et sans confusion. | Ces larcins, qu'on appelle imitation des auteurs^
PIKCKS niVKHSES I (J I
iincicns, se doivcnl dire des ornements qui ne sont pointa noire mode. Il laiil (icrire à la nioderne ; Déniosliiène el Virsçiie n'ont point écrit en notre temps, et nous ne saurions écrire en leur siècle ; leurs livres, quand ils les firent, éloient nouveaux, 2t nous en Hiisons tous les jours de vieux. L'invocation des Muses à l'exemple de ces païens est profane pour nous et ridicule, llonsard, pour la vigueur le l'esprit et la nue ima<>,ination, a mille choses comparables à la mae^nificence des anciens Grecs ^t Latins, et a mieux réussi à leur ressembler qu'aors qu'il les a voulu traduire, et ([u'il a pris plaisir i les contrefaire, connue en ces mots cythcréan, )atarean, le trépied tymbrean. Il semble qu'il se .•euille rendre inconnu pour paraître docte, et qu'il ifl'ecte une fausse réputation de nouveau et hardi 'crivain. Dans ces termes étrangers, il n'est point ntelligible pour les Fran(;ois; ces extravagances ne ont que dégoûter les savants et étourdir les faibles. Jn appelle cette fai;on d'usurper des termes obscurs et mpropres, les uns barbarie et rudesse d'esprit, les mtres pédanterie et suffisance. Pour moi, je crois jue c'est un respect et une passion que Ronsard ivoit pour ces anciens à trouver excellent tout ce ]ui venoit d'eux el chercher de la gloire à les imiter partout. Je sais qu'un prélat, homme de bien, est imitable à tout le monde. Il faut être chaste comme lui ; charitable et savant, qui peut . Mais un
courtisan, pour imiter sa vertu, n'a que faire de prendre ni le vivre, ni les habillements à sa sorte. Il faut comme Homère faire bien une description, mais non point par ses termes ni par ses épithètes. Il faut écrire comme il a écrit, mais non pas ce qu'il a écrit. C'est une dévotion louable et digne d'une belle àme que d'invoquer au commencement d'une œuvre des puissances souveraines; mais les chrétiens n'ont que faire d'Apollon ni des Muses, et nos vers d'aujourd'hui, qui ne se chantent point sur la lyre, ne se doivent point nommer lyriques, non plus que les autres héroïques, puis que nous ne sommes plus au temps des héros, et toutes ces singeries ne sont ni du plaisir ni du profit d'un bon entendement. Il est vrai que le dégoût de ces superfluités nous a fait naître un autre vice : car les esprits faibles que , l'amorce du pillage avoit jetés dans le métier des poètes, de la discrétion qu'ils ont eue d'éviter les extrêmes redites, déjà rebattues par tant de siècles, se sont trouvés dans une grande stérilité, et, n'étant pas d'eux-mêmes assez vigoureux ou assez adroits pour se servir des objets qui se présentent à l'imagination, ont cru qu'il n'y avoit plus rien dans la poésie que matière de prose, et se sont persuadés que les figures n'en étoient point, et qu'une métaphore étoit une extravagance. Mais, comme j'avois dit, il étoit jour. Or ces digressions me plaisent, je me laisse aller à ma fantaisie, et, quelque pensée qui se
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prt'sonle, je n'en dt-loiirno point la pliiine ; je fais ici imo roiivn'salioii divfi'sc cl iiilPrroin|)uc, ot non pas (les loçons exactes, ni des raisons avec ordre : je ne suis ni assez docte ni assez ambitieux pour l'en- •.re|>rendre. Mon li^Te ne prétend point d'obliîçer le lecteur, car son dessein n'est pas de le lire pour m'olilii^er, et, |)tiisqu'll lui est permis de me blâmer, (pi'il me soit permis de lui ih-plaire.
Aussitôt <|ue je lus liabillt-, je passai dans la ehamhre de C.liliphon, qui d'abord sVcria vers moi : ICst-il possible (jue vous ayez dormi si à repos dans une affliction si récente ? Vous ne fûtes banni (|ue d'hier, et vous voilà déjà ^niéri de cette peine ! C'est avoir les sentiments bien tarouches ou bien hébétés. — Ce (jui ne me touche, lui dis-je, ni le corps ni l'âme, ne me donne point de douleur ; je me porte, Dieu merci, assez bien de l'un et de l'autre; si les bannissements faisoient effort à quelqu'un des sens, tu me verrois atteint de tous les déplaisirs dont la nature et la raison sont capables. Je ne résiste point par philosophie aux atteintes du malheur : car c'est accroître son injure, et tout le combat que le discours fait contre la tristesse larena^rège * sans doute
I. Ce frai^mcnt peut t-tre considéré comme le portrait de Théophile peint par lui-même.
ig\ THEOPHILE
et la prolonge. Si je m'apercevois que j'eusse du ■ mal, tu rac verrois bientôt soupirer ; mais je ne saurois prendre l'apparence pour l'effet, ni la menace pour le coup. Cette disgrâce n'est que paroles, qui ne sont que vent. On m'a chassé de la cour, où je n'avois que faire ; si on me presse encore à sortir de 4 France, quelque part de l'Europe où je veuille aller, ^ mon nom m'y a fait des connoissances. Je me sais facilement accommoder à toute diversité de vivres et d'habillements ; les climats et les hommes me sont indifférents; j'ai l'esprit et le corps à la fatigue. — Mais toujours serez-vous étranger et reçu dans la société des autres avec moins de familiarité et d'honneur. — Celui, dis-je, qui prise moins la faveur des hommes et l'avantage de la fortune que sa propre vertu se trouve peu empêché de ces incommodités ordinaires. — Si est-ce, disait Cliliphon, que ce sera un exil, et un honnête homme ne doit pas être indifférent à l'infamie. — Si j'ai mérité la mienne, lui dis-je, je serois injuste de m'en plaindre; et si je n'en suis pas coupable, je suis assez sage pour la mépriser. Ne crois point que la joie qui me reste en cet accident soit d'aucun étourdissement : je connois bien que je suis sorti de Paris, que le roi le veut, que mes ennemis en sont aises, que je perds la présence de mes amis, et qu'ensuite leur affection ne me durera guère, car ils sont hommes et courtisans. A cela voici mon remède : je ne tâcherai point de.
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i(>vcnir A la cour, mais j^ m'en passer, et, nu lieu de iTiiInT dans la içrAco du roi, je penserai à ni'ôler (lésa nu'inoire. Je m'edorcerai d'ouitlicr mes amis: car, s'ils sont Hdèles, ils me le pardonneront, et, s'ils ne m'aiment tçuère, j'aurai le plaisir d'avoir pn-venu leur intidélité, cl serai bien aise, d'autant «pie je les aime, de me rendre coupable pour les sauver de ce blâme. Il me sendile que c'est taire des amitiés de bonne sorte : il i'aut avoir de la passion non seulement pour les hommes de vertu, pour les l)elles femmes, mais aussi pour toute sorte de belles choses. J'aime un beau jour, des fontaines claires, l'aspect des montai!;nes, l'étendue d'une grande plaine, de belles forets ; l'océan, ses vagues, son calme, ses rivau^es ; j'aime encore tout ce qui touche plus particulièrement les sens : la musique, les fleurs, les beaux habits, la chasse, les beaux chevaux, les bonnes odeurs, la bonne chère; mais à tout cela mon désir ne s'attache (pie pour se plaire, et non point pour se travailler ; lorsque l'un ou l'autre de ces divertissements occupe entièrement une âme, cela passe d'affection en fureur et brutalité; la passion la plus forte que je puisse avoir ne m'engage jamais au point de ne la pouvoir ([uitter dans un jour. Si j'aime, c'est autant que je suis aimé, et, comme la nature ni la fortune ne m'ont pas donné beaucoup de parties à plaire, cette passion ne m'a jamais guère continué ni son plaisir ni sa peine.
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Je me tiens plus àprement à l'étude et à la bonne chère qu'à tout le reste. Les livres m'ont lassé quelquefois, mais ils ne m'ont jamais étourdi, et le vin m'a souvent réjoui, mais jamais enivré. La débauche des femmes et du vin faillit à m'empiéter ^au sortir des écoles : car mon esprit un peu précipité avoit franchi la sujétion des précepteurs, lorsque mes mœurs avoient encore besoin de discipline. Mes compaonons avoient plus d'âge que moi, mais non pas tant de liberté. Ce fut un pas bien dangereux à mon âme que cette première licence qu'elle trouva après les contraintes de l'étude. Là, je m'allois plonger dans le vice, qui s'ouvroit assez favorablement à mes jeunes fantaisies ; mais les empêchements de ma fortune détournèrent mon inclination, et les traverses de ma vie ne donnèrent pas le loisir à la volupté de me perdre. Depuis, insensiblement, mes désirs les plus libertins se sont attiédis avecque le sang, et leur violence, s'évanouissant tous les jours avecque l'âge, me promet dorénavant une tranquillité bien assurée. Je n'aime plus tant ni les festins, ni les ballets, et me porte aux voluptés les plus secrètes avec beaucoup de médiocrité .
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LAHISSIi (i)
« Je servais dans la maison d'un citoyen romain avec un jeune esclave grec, à qui les hasards de la mer avaient fait trouver, au lieu de la liberté dont il jouissait dans sa patrie, resclavat;esur une terre étrangère. Tous les caractères et les signes naturels (\i\\, sur le front des gens bien nés, marquent la naissance ou l'éducation, ou les démêlait sur son visage : l'air distingué de sa personne annonçait la noblesse de son origine et l'on voyait par toutes ses manières «ju'il avait employé ses premières années à des exercices bien dillérents de ceux où le sort le condamnait ; car il était si peu fait pour servir qu'à le voir manier une broelie on eût dit (ju'il tenait une lance. S'il fallait porter quelipie fardeau, il pliait sous le plus léger, et il ne jwuvait porter un poids de vingt livres au delà d'un mille : cependant, malgré sa faiblesse, il montrait beaucoup de courage ; tout ce
(i) Théopliile, qui était bon latiniste, a écrit ce conte en latin. Nous avons cru |)réfiTable de donner en traduction cette agrt'ablc Larissa, trop peu connue. Cette version unique est empruntée à un recueil fort rare, le Portefeuille choisi ou Mélanje nouveau en vers et en prose: Londres, 1739. — On y a fait quelques retouches.
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(jue sa condition exigeait de lui, quelque pénible qu'il fût, il le faisait de bonne grâce, et, oubliant ce qu'il était né, il avait su plier son esprit à la docilité exigée par la dureté de sa situation; mais sa délicatesse avait beaucoup à souffrir sous le joug d'une servitude inattendue. En effet, peu de temps après qu'il eut tâté de l'esclavage, ses forces, épuisées par une vie dure, par le travail et par les veilles, l'abandonnèrent tout à coup, et il tomba dans une langueur mortelle. Ses beaux cheveux blonds, autrefois soigneusement frisés, étaient négligés et tout en désordre ; son front, uni et blanc comme la neige, avait perdu son éclat et presque contracté des rides ; il avait les yeux mourants, les joues creuses et décharnées, les mains rudes et durcies par le travail ; enfin une maigreur affreuse répandue par tout son corps le défigurait horriblement et l'avait presque réduit à la dernière extrémité ; ainsi dépérissant de jour en jour, s'il donnait encore quelque signe de vie, ce n'était que par des sanglots et par des soupirs. Touchée de l'état où je le voyais, je partageais en secret ses peines, et, compatissant à ses malheurs, je me plaignais de l'injustice du sort. Lorsque j'en trouvais l'occasion, je l'exhortais à prendre courage; je mêlais souvent mes larmes aux siennes et j'essayais de le consoler, ou du moins d'adoucir ses maux. De plus, pour ménager sa faiblesse, je le prévenais surtout, je faisais moi-même son ouvrage
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et presque toiilo la bcsosfne tlu loiçis; mais je ne nie Cdiilentais pas de prendre sur moi toute la tAclie et (le lui procurer par mes faliu-ues le repos dont il a\ait liesoiii, j'étais devenue volontairement son esclave et,(pioi(pi"il \\\i mon compagnon, je le servais comme mon maître, je m'elVorçais de lui marquer mou zèle et mon altacliemcnt.
« Au reste, tout abattu (juil était par sa nouvelle condition, il y avait dans sa physionomie quelcjue chose de grand et d'élevé; ses yeux, à demi éteints, laissaient échapper un certain éclat qui semblait exercer ses droits et dominer souverainement sur l'obscurité de mon étoile. On voyait briller sur son visage une dignité naturelle et je ne sais (juelle autorité qui me soumettaient d'abord à lui, et je suivais avec plaisir les impressions de cet ascendant. Ce jeune homme bien né sentit bientôt toutes les obligations (|u'il m'avait, et ce que la pitié m'inspirait pour lui. Toutes les fois (pie je lui rendais quel- (pie service, je remarquais la peine (pi'il avait de ne pouvoir me rendre la pareille, et, tout confus de mes bontés, il me remerciait avec ces grAces et ce tour heureux d'expression que donne la politesse des cours, (^omme il avait beaucoup de douceur dans l'esprit et dans le caractère, ([u'il avait l'entretien fort aimable, la ligure charmante et toute la beauté qui peut rendre un mortel adorable, je ne fus pas longtemps sans passer de la compassion à l'amour.
Il est vrai que, quoique mon cœur eût été jusqu'alors intact, la blessure fut d'abord légère; l'amour ne pénétrait pas très avant, je luttais, contre les atteintes de cette flamme naissante ; mais, entrée par les yeux, la flèche pénétra bientôt jusqu'au fond de mon âme et c'est avec joie que, cédant enfin aux efforts de l'ennemi, elle se livra à lui sans plus de combat. »
Le début de cette agréable histoire avait rendu toute la compagnie attentive au récit de Larisse et principalement deux jeunes filles; mais elles feignaient d'être distraites, pour ne point paraître écouter un récit trop libre, où la pudeur ne leur permettait point de prendre part, et elles affectaient de détourner la tête ; ensuite, s'efforçant de bâiller, puis fermant peu à peu les yeux, on eût dit, à voir toute leur attitude, que le sommeil les gagnait réellement. Elles feignaient cette envie de dormir pour être seulement plus recueillies et se li\Ter avec plus d'attention au récit voluptueux de la vieille, car leurs oreilles étaient, en effet, tout aussi alertes et aussi éveillées que leur imagination, et elles goûtaient avidement la séduisante peinture qui flattait leurs désirs. Cependant, une de ces dormeuses ne put résister à un mouvement de curiosité qui lui fit jeter à l'échappée quelques regards sur la conteuse : mais, comme si ses yeux, éblouis par les images confuses d'un songe qui fait errer la vue au hasard
PIECES DIVERSES
se fussent oinrrts iiiacliiiialcniciil, clic les rcrcrtiia Itieu vile, l/aiilrc (illc, pour rcuchcrir sur sa coni- |)ai^Mc, s'élaut laissé i^lisser de dessus sou sièsfc, coruiue si elle \'ùl touibéc de sou lit CJi se réveillant le matin en sursaut : « Quoi donc, dit-elle, est-ce (|u'il fait jour? » Mais, s'étant bientôt déconcertée, une rougeur subite, dont elle ne fut point maîtresse, Iraliil par une véritable confusion le slratai-ème de sa fausse pudeur, et découvrit toute la feinte; on se mit à rire et toute l'assemblée, Hxant ses regards sur les deux filles, qui rougissaient à qui mieux mieux, on leur Ht connaître qu'on n'était point la ilupe de leur sonuneil, et ([u'elles s'étaient décelées elles-mêmes.
Cependant Larisse avait cessé ilc parler, elle ne voulait point, disait-elle, achever un récit qui fût capable d'offenser ipii que ce fût des assistants et elle menaça la compagnie de quelque vieux conte des plus usés, lorsque Philère, impatient d'entendre la suite de son histoire : « Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ces jeunes filles tâchent en cftet de s'endormir pour embrasser en songe l'image voluptueuse de votre jeune Grec? » Alors, sautant au col de la vieille par une vivacité de jeune homme : « Ma bonne mère, continua-t-il, je vous en conjure par vos amours, ne nous faites pas payer si cher l'interruption (pi'on vous a faite. » Enfin, à force de caresser et d'embrasser la vieille esclave, ce beau
Sfarçon la fit consentir à continuer son histoire. Elle promit de ménager le plus qu'il lui serait possible, dans la suite de ses amours, la pudeur des deux jeunes filles, et voulant qu'elles vinssent s'asseoir plus près d'elles : « On permet, dit-elle, une fois le jour, un peu de folie à la jeunesse. » Ces paroles, prononcées d'un ton de législateur, furent comme une espèce de dispense pour les oreilles scrupuleuses, et comme un passe-port pour les histoires de la soirée. Les deux jeunes filles ne se firent point prier pour se mettre auprès de Larisse et la vieille reprit ainsi la suite de ses aventures :
« Comme le feu qui se déclare dans une meule de blé et qui, parti de rien, forme en quelques instants le brasier le plus ardent, l'amour fut bientôt maître absolu chez moi. Ce n'était déjà pi us cet amour séducteur dont les jeux m'avaient paru si douxdansla naissance de ma passion, mais un Dieu cruel, et qui, devenu plus fier encore après avoir triomphé de ma faiblesse, exerçait sur moi son pouvoir tyrannique ; enfin, au lieu de cet amour paisible (pii s'était d'abord logé dans mes yeux et que j'hébergeais innocemment, je sentis un feu violent qui m'enflammait le sang dans les veines et qui dévorait jus<ju'à mes os. Toutes les armes que ma vertu opposait à son ennemi étaient des soupirs et des larmes, et, comme d'intelligence avec l'amour, ma volonté était trop faible pour tenter même de résister à ce qu'il plai-
PIECES DIVKHSKS
r.iil à mmi Ivran (ronloimcr de la innllu'iirousc Larlsse. Au reslc, je ne puis bien cxpriiucr quelle ctaitiua situation, eljc ne sais (|uelnoTii lui donner. Eli! connnenl puis-je décider si c'est volontairement ou nialu^ré soi qu'on subit le joui^ de l'amour, puis- (pie, dans mon éîçarement, en me plaic^nant de sa cruauté, je lui adressais en même temps mes vœux !
« Fatal amour (disais-je, dans ces moments où ma raison semblait vouloir reprendre le dessus), funeste Iléau des mortels, pour(|uoi viens-tu troubler mon repos? » Puis, à l'iiislant même, chanu^eant de lant!fau,e : a Doux vainqueur (disais-je tout de suite), amour, le plus puissant des dieux, pardonne-moi mon emportement, mon cœur désavoue les plaintes injustes que ma bouche insensée profère, et si le trouble de mes sens permet quelque retour à ma raison, Dieu de Paphos et d'Idalie, j'adore ton pouvoir imprévu ; lais que mon cher Glison réponde à mes feux, et toutes les offenses que j'ai pu commettre contre toi, je vais les expier en faisant couler parmi les roses, sur tes autels, le sanec des moilioaux et des colombes. » ('ependant ma blessure inortelle avait abattu mes esprits et je dépérissais à
le d'œil. Il n'y avait plus de soulagement pour moi ni dansla nourriture nidans le sommeil et nulle considération ne pouvait alfrancbir mon âme maîtrisée par une passion furieuse, et asservie à un cliétif esclave. Glison (c'est le nom de cet aimable
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enfant) me paraissait plus beau de jour en jour, je trouvais son entretien plus agréable et je découvrais à chaque instant de nouveaux charmes dans ses yeux qui reprenaient leur vivacité. En effet, aussitôt que le temps, qui guérit tous les maux, à la longue, eut adouci l'amertume de son chagrin, et que, par l'habitude de soufirir, il fut endurci à la douleur, son visage, ayant repris son ancien éclat, fit bientôt briller tant d'agréments et de beauté qu'en le regardant on se rappelait l'idée de cette admirable Vénus, le chef-d'œuvre du pinceau d'Apelles. Hélas ! tandis qu'il se faisait un changement si heureux chez Glison, j'en éprouvais un bien triste en moi : le feu secret qui me minait, consumait de plus en plus mes forces, et autant ce garçon si charmant s'embellissait encore chaque jour, autant je voyais s'altérer ma figure, (jui, sans vanité, dans ce temps-là, n'était point tout à fait à rejeter. Mais ce qu'il y a de plus cruel dans les maux que souffrent les amants, à mesure que le feu qui me dévorait se fortifiait dans mon sein, une timidité malheureuse me contraignait de l'étouffer, et quoique les transports d'une passion qui était à son dernier degré fussent devenus trop violents pour pouvoir être retenus davantage, comme j'étais fort jeune et fort novice, je n'avais point assez de hardiesse pour exposer ma chère pudeur, par une déclaration téméraire, au danger d'essuyer un refus. Je n'avais donc plus de salut à espérer.
PIÈCES DIVEnSËS 2o5
puisque, si'cliant dj'jouron jour, il sonil)I;iit ([iic mon Amp niour.iute se ciTiisail son lonihoau dans nioii corps, lorsque mon amant, par un coup du deslin, m'ouvrit lui-mènip, sur \c, liord do ma fosse, l'unique voie ([u'il y avait pour me sauver. Car aussitôt qu'il vit sueconihor à son tour celte inforlnnée à laquelle il prétendait avoir de si jj^randes ol)lii>ations, son bon cœur ne put s'empèchcr de faire éclater sa tristesse; il ne pouvait retenir ses larmes, et, se souvenant de l'état affreux dans lequel il s'était trouvé, il s'empressait de me rendre les soins dont ma tendresse l'avait prévenu.
« Un jour (c'était justement un vendredi, jour consacré à Vénus) ; ce jour donc, environ sur le soir, nous nous mîmes à table à notre ordinaire, pour souper ensemble delà desserte de notre maître. Glison, parlaitement guéri du dégoût que lui causait son cha£çrin, mangeait beaucoup et de bon appétit. Comme j'avais les yeux attachés sur lui et que j'étais fort affaiblie, pour avoir été trois jours entiers sans prendre aucune nourriture, il m'excitait de temps en temps à manger. Toutes les attentions qu'il avait pour moi et tout ce qu'il me disait d'oblisfeant semblaient justifier mon amour et nourrissaient ma folle passion, en me remplissant d'espérance. Ses yeux d'ailleurs paraissaient m'ètre garants detoul ce que j'augurais de sa sensibilité. Ainsi ma fureur amoureuse fut bientôt allumée à un j)oint
qu'il fallait ou périr sans oser parler ou surmonter, au hasard d'un refus, ma timidité naturelle et risquer une déclaration. C'est pourquoi, dès le lendemain je commençai à lui faire des avances.
« Il s'était jeté, pour y faire la méridienne, sur mon lit de repos ; je l'y surpris et là, débutant par un torrent de larmes : « Mon cher Glison, lui disje, il me faut tes baisers, ou je n'ai qu'à mourir. Je t'en conjure par tes beaux yeux et par tes genoux que j'embrasse, aie pitié d'une malheureuse qui meurt d'amour pour toi. » Je vis aussitôt sur le visage de mon amant briller une joie et une vivacité qui furent le gage de mon bonheur, et il se rendit à mes premières instances. Que vous dirais-je de plus ? Il m'entraîna sans résistance sur le lit, encore toute troublée de la démarche que je venais de faire, et, me tenant étroitement embrassée, après m'avoir fait entre ses bras expirer plus d'une fois de plaisir, il me ranima par de longs baisers. 0 jour de volupté, ô jour que je n'oublierai jamais ! Nous . goûtâmes librement dans la suite les douceurs secrè tes d'une tendre union. Tandis que l'âge le permet, T jeunes gens, jouissez, comme moi, de la vie, et que tous les jours de votre printemps, filés parles mains des amours, vous préparent un agréable automne, afin qu'un délicieux souvenir, vous retraçant les plaisirs passés, vous aide à supporter le poids de l'ennuyeuse et triste vieillesse. «