‹ ThéophileChapitre 40 sur 48 · APOLOGIE AU ROI · texte numérisé non relu

APOLOGIE AU ROI

... Ce premier arrêt donné par contumace n'énonce aucunes charges et informations faites contre moi ; les ruses de mes ennemis ont surpris la religion de la Cour, et supposé malicieusement des livres dont j'avois désavoué et la composition et l'impression, et fait condamner les libraires par sentence du Prévôt de Paris. Même, d'un dessein particulier que j'avois d'en éclaircir mes accusateurs, que la condition de Religieux me faisoit croire plus aveuglés de zèle que d'inimitié, je pris le soin de leur faire voir la condamnation de l'imprimeur absent et fugitif, mais ils ont toujours déguisé la connoissance de mon bon droit, et par une hypocrisie cruel-

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le, ont continué leurs sollicitalions, jusqu'à ce qu'une ignominie publique leur eiH fait cun'e de ce fanlônie qui fut hriUé en ma représentation. Ce qui fait évanouir toutes les apparences de l'infamie que je pouvois encourir par ce jugement, et qui aconvaiiicu l'absurdité de ccsinutiles poursuites, c'est que le dernier Arrêt donné en plein Parlement, et en grande assemblée de Juges, a reconnu véritable le désaveu que j'avois fait des livres supposés; comme le premier jugement fut sans aucune preuve ni d'écrits, ni de témoins contre moi. aussi l'a-t-on poursuivi au temps que votre Parlement étoit congédié, à cause de la contagion, et qu'en l'absence du plus grand nombre de Messieurs de la grand Chambre, il fallut cxtraordinairement emprunter des Juges des Enquêtes pour trouver le nombre de dix Juges, auquel nombre le procès de contumace fut visité et jugé en une matinée seulement, qui est pour cela peu de temps. Je ne me plaindrai jamais de votre Parlement ; la voix publique est véritable, qui nous apprend que c'est où la justice est rendue avec intégrité, et que l'innocence n'y peut être opprimée. 11 m'a conserve la vie que l'on conspiroit de m'ôter avec l'honneur, et m'a banni sans être convaincu que du malheur d'avoir été haï.

Les mieux sensés et les plus Chrétiens du siècle, qui sont instruits des faussetés de mes accusations, accomparent» mon accident au.x Arrêts qui souvent interviennent aux procès de sortilège, lors que vos premiers Juges ont condamné à mort des pauvres paysans idiots; le Parlement, qui est l'asile de l'innocence, justifie ces misérables, et néanmoins sur la diffamation les bannit du lieu de leur, demeure.

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C'est une nécessité de la Police contre laquelle je ne murmure point, aussi bien ai-je contribué quelque chose à mon malheur, pour ce que d'abord, au lieu de lui résister, je lui cédai, et le renforçai au lieu de le corrompre. Il est vrai que les Juges ne font rien par imprudence, ni par colère.

Mon absence, qui n'éloit que de peur, a donné des soupçons de crime, et la fuite, que je prenois par respect de mes ennemis, a autorisé leur persécution. Tandis que mon éloignement sembloit appuyer les prétextes de leur inimitié, V. M. faisoit paraître quelque trace des favorables inclinations qui m'ont engagé à son service. Ils employoient avec licence tout l'effort et l'artifice qui pouvoit faire réussir leur entreprise. On m'avoit bouché tous les passages du Royaume. Quelques Prévôts, de l'intelligence de leur cabale, éloient toujours aux environs du lieu de ma retraite. Leurs livres, leurs sermons, leurs visites et leurs voyages n'avoient plus autre sujet que mon oppression. J'ai une consolation bien glorieuse et très sensible d'avoir reconnu que V. M. nedonnoit aucun aveu à tous ces appareils de ma perte. Vous prêtiez votre consentement à mon salut, et la disposition que vous aviez à me plaindre plutôt qu'à me punir condamnoit la procédure de mes parties, et détruisoitles avantages qu'ils pensoient tirer de mon éloignement; vous approuviez le soin de % ceux qui me vouloient conserver. Monsieur de Montmo- • rency remarqua que V. M. m'aimoit autant à Chantilly qu'à Londres, et l'exemple de votre bienveillance me servoit de protection inviolable envers tous ceux qui avoient à cœur votre respect et la charité chrétienne. Le Parlement imitoit votre bonté, et par une connoissance parti-

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culicre de vos internions mepcrmclloil de fuir lentement, et doiinoil assez de loisir à mes ennemis pour se drdire d'une jioursuite qui n'a fini qu'à leur confusion. J'ctois déjà sur la frontière, en la méditation de quitter ma patrie, et dans l'incertitude d'y plus revenir, et cette contrainte d'cloii^ner* votre Courtenoil mon esprit dans des troubles (pii me rcndoient indilVorentes et la capture et l'évasion. Ce changement de pays ne m'eût pas été fâcheux si Dieu m'eût fait naître ailleurs qu'en France, ou sous un autre règne que celui de V. M., mais votre Empire et vos vertus ont pour moi des amorces si puissantes que c'est me retirer du monde que de vous abandonner : aussi m'en allois-je avec des inquiétudes et des paresses, qui témoicnoient assez que le danger de mourir en votre Royaume m'affligeoit moins que le regret d'en sortir. Celte appréhension ne laissoit point de repos en mon ;îme. .1 étois déjà dans les supplices dont mon emprisonnement m'a retiré, et si la violence de mes ennemis n'eût précipité le dessein de ma ruine, j'eusse toujours reculé à ma justification, et on n'eût jamais découvert mon innocence, ni leur imposture. Lorsque j'élois aux termes de relâcher * à leur fureur, et que la patience de 'V. M. et des Juges leur donnoit et le temps, et le conseil de se modérer, un homme qui fait profession de Religieux, et qui a fait le dernier vœu, s'avisa de corriger votre clémence, et n'étant hardi que de ma timidité, s'a- Tentura de me tendre les pièges dont il se trouve encore enveloppé. II avoit à dévotion un Lieutenant du Prévôt de la Connétablerie nommé le Blanc, son conBdent particulier : celui-là prit un tel soin de lui rendre celte complaisance, et se trouva si puissant dans cette commis-

sion, qu'une place qui peut soutenir des sièges royaux se trouva foible pour ma protection. Ce Religieux qui disposa si absolument de cet officier de Justice, et qui trouva le Gouverneur de votre Citadelle si facile, c'est, Sire, le Père Voisin, Jésuite, qui, par une fantaisie déréglée et par un caprice très scandaleux, s'est jeté dans la vengeance d'un tort qu'il n'a point reçu, et s'est forgé des sujets d'offense, pour avoir prétexte de me haïr. Jedirois à V. M. les secrètes maladies de cet esprit, si ce n'étoit une incivilité criminelle que de vous en entretenir : cet homme-là, égaré de son sens, très ignorant du mien, a fait glisser dans des âmes foibles une fausse opinion de mes mœurs et de ma conscience, et prostituant l'autorité de sa robe à l'extravagance de sa passion, il a fait éclat de toutes ces infâmes accusations, dont il fait aujourd'hui pénitence. 11 a pénétré tous les lieux de ses connoissances et des miennes, pour y répandre la mauvaise odeur qui avoit rendu ma réputation si odieuse. Il a suborné le zèle d'un Père éloardi (i), qui a vomi tout un volume, pour décharger la bile de son compagnon : c'est lauleur de la Doctrine Curieuse et de quelques autres livres outrageux, à qui ma seule disgrâce semble avoir donné des privilèges, et dont les crimes n'ont trouvé de l'impunité qu'en la faveur de cette aniraosité publique, qui autorise tout ce qui peut injurier. Le rapport de l'erreur populaire à ces génies malins, et certaine conformité des envieux et des ignorants, m'avoit suscité une haine si générale, et tellement altéré les sentiments des gens de

(1) Le P. Garasse, qui produisit contre Théophile un énorme libelle aussi infâme que bouil'un ; Doctrine curieuse des beaux: esprits de ce ttmps.

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bien, que cliaciiii avoil inlriVt à me «It'shonorer, el (|uo personne no pouvoit <^lri' saiiv»', s'il ne lilcfioil îi me perdre. Cela uie mit des espions partout : mes |>lus silrcs couliil<nces m'éloienl des cml)ilclics, cl le lieu de mon asile fut celui de ma prise... Je suis l'exemple de la plus longue cl plus dure cuhimilé do voire siècle. II n'y a |x>int d'homme (|ui ail des a|)pé(its si délicats pour la vie ui de si tendres sentiments pour la volupté, qui n'aimât mieux se priver de l'un et de l'autre par des tourments les plus exquis *, (juc de souffrir le sale et le cruel traitement d'une si lons;ue prison <pic la mienne. Si Dieu ne m'eût fait naître d'un îcmpérament robuste et d'une constitution bien saine, je fusse mort mille fois de plusieurs incommodités, dont. Dieu merci, je n'ai pas été seulement malade. Ou m'a traité deux ans durant avec des rij^ucurs capables de consommer des pierres; d'abord que je fus pris on me tint pour condamné ; ma détention fut uu supplice el les Prévols, des exécuteurs. Ils étoient trois sur chacun de mes bras, et autour de moi autant que le lieu par où je passois en pouvoit contenir. On m'enleva dans la chambre du sieur de Menilier pour y faire mon procès-verbal, qui ne fut autre chose que l'inventaire de mes bardes et de mon arijcnt, qui me fut tout saisi. Apres mon interroc;atoire, qui ne conlenoit aucune accusation, monsieur de Commartin m'assura que j'élois mort; je lui répondis que le Roi étoit juste et moi innocent. De là il ordonna que je fusse conduità Saint-Quentin, par oîi il prenoil son chemin, afin de rejoindre Monsieur le Connétable qu'il avoil quille pour assister le Prévôt à ma capture. On m'attacha de grosses cordes par tout, cl sur un cheval foible el boiteux, qui m'a fait cou-

rir plus de risque que tous les témoins de mes confrontations. L'exécution de quelque criminel bien célèbre n'a jamais eu plus de foule à son spectacle que j'en eus à mon emprisonnement. Soudain que je fus écroué, on me dévala dans un cachot, dont le toit même étoit sous terre ; jecoucliois tout vêtu et chargé de fers si rudes et si pesants, que les marques et la douleur en demeurent encore en mes jambes; les murailles y suoient d'humidité, et moi de peur. Je vous confesse, Sire, que je ne me trouvai ni assez brûlai ni assez philosophe pour me résoudre promptement en un accident si outrageux...

Je passois ces premiers jours de ma captivité dans des incommodités très rigoureuses, et dans de vives appréhensions de mon procès, qui m'a toujours été plus à craindre pour la puissance de mes ennemis que pour mon crime. Et sans blesser l'intégrité des autres corps de Justice, je crois que l'avantage que V. M. m'a fait, de laisser ma cause à la Cour du Parlement de Paris, a beaucoup diminué mon danger. Ces Juges-là, Sire, ne trompent personne et ne sauroient être trompés. Us envoûtèrent la compagnie de Deffuntis à Saint-Quentin, pour de là me conduire à la Conciergerie du Palais.

J etois bien aise d'aller rendre compte de ma vie devant des gens que je sa vois être capables de la bien ménager. Mais la rudesse de ceux qui m'amenèrent troubloit un peu mon espérance, et me faisoit craindre la passion de quelques particuliers, qui pouvoient leur avoir recommandé cette sévérité ; mes accusateurs ont des instruments de toute nature et condition partout. J'étois monté encore plus mal que l'ordonnance de Monsieur de Commarlin, et attaché tout le long du voyage avec des chaî-

nos, sans avoir la liberté du sommeil ni du repos, et sans quitter les fers ni nuit ni jour : on ne suivit jamais le praïul chemin, et comme s'il y eût eu des desseins partout à menlcver, les troupeaux ou les arbres un peu éloignés leur donnoienl quelques alarmes assez ridicules, que je réserve à mes vers, plus capables de cette peinture que la prose. Etant arrivé à la Conciergerie, dont la presse du peuple m'empéchoit l'entrée, je fus enlevé dans la grosse tour, et porté tout d'abord dans le même cachot, où le plus exécrable parricide de la mémoire * a été gardé; on y renferma deux gardes, (pii furent quatre mois dans le cachot, avec aussi peu de liberté que j'en avois. Le chagrin et les maladies, (]ui sont presque inévitables en ce-licu là, leur firent à la fin donner licence de sortir; depuis on m'associa des prisonniers appelant de la mort. Après avoir été six mois dans une très grande impatience de me faire ouïr, Monsieur le Procureur Général me fit l'honneur de me venir voir, sur le bruit qu'il eut d'une abstinence extraordinaire dont je me macérois depuis qucl(jues jours, lime parla avec des civilités que je n'eusse pas méritées même en l'état de liberté, et commanda très expressément à ceux qui avoienl charge de moi de me gouverner avec toute la douceur que la nécessité de leur devoir me pouvoit faire espérer. En cela il a été toujours très mal obéi, car ces gens-là, sans se contenir même dans la rudesse permise aux guichetiers les moins humains, ont passé au-delà de la félonie des hommes les plus barbares. Je ne saurois, avec le respect que je dois à V. M., lui dépeindre les saletés et l'horreur ni du lieu ni des personnes dont j'élois gardé : je n'3' avois de la clarté que d une petite chandelle à chaque repas ; le jour y

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éclaire si peu, qu'on ne sauroit discerner la voûte d'avec 'e plancher, ni la fenêtre d'avec la porte. Je n'y ai jamais eu de feu ; aussi la vapeur du moindre charbon, n'ayant là-dedans par où sexhaler, m'eût été du poison ; mon lit étoit de telle disposition que l'humidité de l'assiette et la pourriture de la paille y engendroit des vers, et autres animaux qu'il me falloit écraser à toute heure. Divers prisonniers qui ont tlé avec moi, s'ils en sont sortis pour vivre, peuvent vérifier mes plaintes. L'on me nourrissoit de la pension qu'il a plu à V. M. de me continuer, mais mon manger et mon boire étoient tels qu'ils sembloient avoir re(;u pour me faire mourir l'argent que vous leur donniez pour me faire vivre ; et comme si les cruautés d'un tel entretien n'eussent pu donner assez d'exercice à leur maiioe, ils s'ingérèrent dans mes affaires, et trompant la facilité que j'ai toujours eue à donner ma confidence à ceux qui la demandent, par diverses ruses ils aitrapèrenl tous mes secrets, qui se sont par la grâce de Dieu trouvés à ma justification. Pour un témoignage plus manifeste de la fureur extraordinaire qui les animoit contre moi, c'est que durant tout le temps d'une si dure captivité où toutes sortes d'objets, de fraj'curs et de peines me tenoient toujours en nécessité de consolation, il ne me fut jamais permis de communi(pier avec un Religieux, ni de me faire donner un chapelet. Il sembloil qu'on eût pris à lâche de me faire périr le corps et l'âme; c'est alors que mes accusateurs faisoient retentir les Eglises de mi'disances dont l'Hôlel de Bourgogne eût été scandalisé.

C'est lors, Sire, que le Père Gucrin fit un voyage exprès en Bretagne, pour suborner des témoins contre moi, ce

que je vérifierai par ilcs Conseillers de la Cour du Parlement de Hennés, cl lui-niônic a eu l'audoco de d»'poscr; mais il n'a osé soutenir In confrontation. Le Père Cliaillou, supérieur des Minimes, qui est en réputation d'avoir bon sens cl bonne conscience, représenta à ses Confrères les nlTrunls que ce détracteur taisait ordinairement à leur couvent, si bien qu'on se résolut de le faire sortir de Paris, où ses imprudences se faisoieiit avec trop d'éclat. Je serais bien heurcu.\, si les comp{)t;'n()ns du Père Garasse naavoicnt donné sujet d'un rcsscntinjcnl pareil. Le Père Marg^aslant, supi'rieur des Jésuites de Paris, après m'avoir dit plusieurs injures dans son collette, s'en alla solliciter Monsieur le Lieutenant Civil, pour faire donner mainlevée aux imprimeurs, de ce ramas de bouffonneries et d'impiétés de Garassus, quej'avois fait saisir. Le P. Voisin a été chez plusieurs de mes Jujçes à leur demander ma mort pour la défense de la Vierge et des Saints, dont il leur rccommandoit la cause. Et voilà. Sire, tout le fondement de ces crieries impudentes dont ils ont si longtemps agile mon innocence, et tout ce que ce long travail de persécution a pu produire contre moi.

La Cour ayant député ^Messieurs de Pinon et de Verlamond, pour instruire mon procès, on me fit sortir du cachot où j 'a vois été six mois sans voir la clarté, et on m'amena devant eux dans la salle de saint Louis, où le grand air m'éblouit d'abord, et faillit à me faire pâmer; après avoir levé la main et dit mon nom, mou pays, mon îîge et ma profession, on me demanda si j'étois catholique romain, et si je l'avois toujours été. Je répondis qu'il y avoit peu de temps que j'étois catholique, cl qu'auparavant j'avois toujours fait profession de la

religion prétendue réformée. Oue je m'ctois instruit en la foi romaine par les conférences du Père Athanase, du Père Arnoux, et du Père Seguirand, entre les mair.s de qui j'avois fait mon abjuration. Monsieur de Pinon me remontra que j'avois mal fait mon profit des instructions de ces bons Pères, et que j'étois tenu pour un homme qui ne croyoit autre Dieu que la nature. Je répliquai que j'étois tenu pour très homme de bien par tous ceux qui me connaissoient, et que mes accusateurs parloient sans preuve ni apparence, et qu'ils étoient calomniateurs et imposteurs. Monsieur de Vertamond, contribuant peut-être un avis à ma justification, repartit qu'il n'y avoit point d'apparence que je fusse un athée, puisque pour faire voir au public que j'avois des sentiments de la divinité tel qu'un chrétien les doit avoir, j'avois fait un livre de l'Immortalité de l'Ame, qui rendoit raison de ma créance.

Cela étoit dangereux pour un étourdi ou pour un méchant ; mais moi qui avois l'esprit tendu à ma justification, et qui, pour ne m'égarer, n'avois autre chemin à suivre que celui de la vérité, je répondis que je n'avois point composé ce livre-là, que c'étoit un ouvrage de Platon, que je l'avois traduit sans m'éloigner du sens de l'auteur, et que ce n'étoit point par où je rendois raison de ma foi; que pour montrer que j'étois chrétien, j'allois à la Messe, je communiois, je me confessois. On m'allégua quelques passages de ce traité, dont je me suis entièrement justifié.

Saint Augustin, qui ne parle jamais de Platon sans admiration, m'a fourni de quoi faire approuver la peine que j'ai prise en cette traduction. Après l'examen de

celle version ou paraphrase sur l'immortalité de lame, oa ne me trouva convaincu, je ne dis pas. Sire, d'une inipiclé, mais non pas seulement de la moindre irrévérence contre l'Eifiise ; même il y a plusieurs endroits (jue j'ai en quelque façon déguisés pour les tourner à l'avanlaçe de notre créance.

Les libraires ont imprimé ensuite de ce traité quantité de mes vers, avec les ignorances que j'y ai laissées cl avec les crimes <iue mes ennemis y ont ajoutés; j'ai éclairci la Cour de tout ce qui étoil de ma composition, cl remlu toutes mes pensées manifestement innocentes.

On m'apporta d'antres faits sur la prose d'un second tome imprimé en mon nom, mais je fis voir clairement l'impertinence des accusateurs, qui, par des subtilités scolastiques, avoient embrouillé le sens de mes écrits, et d'une malice aveuglée, pensant profiter de mon peu de mémoir(', produisoicnt des périodes imparfaites en des choses où le mécompte d'une syllabe peut d'une pensée innocente faire un crime.

Messieurs mes commissaires étoient bien aises que j'évitasse les surprises, et se montrèrent toujou.-s aussi prompts à me justifier (ju'à me convaincre. Après que je me fus purgé de tout ce qu'on pouvoit reprendre ou soupçonner contre moi, dans ces deux tomes qui portent mon nom, on me présenta un livre intitule, le Parnasse des vers sali/riques dont j'étois accusé d'avoir compilé les rapsodies et les avoir mises en vente. J'apportai pour ma défense la sentence du Prévôt de Paris, obtenue contre les imprimeurs, et suppliai la Cour de considérer que j'étois le premier de ma profession qui, par une aft'ection aux bonnes mœurs et pour oter le scandale

public, avoit fait supprimer de telles œuvres. Ayant annulé toutes les charges que ces livres me pouvoient mettre sus, je croyois avoir fini les interrogatoires qui furent de trois journées, et m'attendois à jouir du privilèiçe d'uii peu d'élargissement qu'on ne me pouvoit refuser selon les formalités du Palais; mais l'hypocrisie effi'ontée de ceux qui sollicitoient ma mort, avoit rendu mon affaire de telle importance, et fait estimer ma délivrance si dangereuse qu'il fallut donner haleine aux calomniateurs, et leur accorder la licence de redresser les embûches que j'avois évitées jusqueslà. On me remit dans le cachot pour quatre mois, durant lesquels les guichetiers me continuèrent leurs inhumanités avec tant d'excès qu'on eût jugé qu'ils craignoient plus mes ennemis qu'ils ne respectoient leurs maîtres. A la seconde attaque, qui fut de quatre journées en nouveaux interrogatoires, on me représenta plusieurs manuscrits, et de mes amis et de moy, oii il ne se trouva. Dieu merci, non plus de crime qu'aux accusations précédentes. Le Père Garassus avoit malicieusement altéré quelques vers en mon Elégie à Thyrsis, dont je me suis justifié par mon manuscrit, qui s'est trouvé tout contraire à l'imprimé de ce faussaire. Tout ce que j'ai composé et avoué est encore dans le greffe. Si j'étois assez heureux pour le faire confronter à la supposition de Garassus, lui qui fait tant du subtil, et qui profane si impudemment la dignité de sa profession, se trouveroit convaincu d'une fausseté punissable du feu, aussi bien que son Compagnon, qui se trouve coupable d'avoir suborné des témoins, et dont la conviction est à la connoissance de la Cour. Permettez-moi, Sire, de vous dé-

couvrir cette imposture, et prenez la peine d'ouïr les frivoles et l'alomnieuses dépositions des principaux qui m'ont été confronttjs. Le premier se nomme Anisé, avocat, qui se fit liii-miinc tant de reproches et se coupa si souvent, que ^lonsieur de Vertamond ne se put tenir de rire de ses absurdités. Cet homme-là, qui me fut confronté avec la gravité de la robe et du bonnet carré, lémoignoit m'avoir ouï dire que<[uand je couchois sur la dure cela me meltoit en humeur. Ces impertinences me l'ont rougir, et supplie très humblement votre Majesté de pardonnera la nécessité qui m'oblige à les dire jiar leurs termes, et non par les miens. 11 ajoutoit encore que certain Pavicj à qui je n'ai jamais parié, l'avoit entretenu de ([uelques discours profanes qu'il suppo-oit venir de moi. Le sens en étoit, que je disputois si l'âme étoit dans le sang. C'est un discours de philosophie dont je ne suis point capable, il ne m'importe qu'elle soit dans le sang ou ailleurs, pourvu qu'au sortir du corps je sois assuré qu'elle ne perd point son être. Le second témoin est un homme vagabond, et sans autre appui (pie du P. Voisin, qui la entretenu aux écoles depuis douze ans ; il se nomme Sajot, son père le déshérita pour d'étranges rebellions qu'il lui avoit laites dès l'âge de seize à dix-sept ans, et couroit risque de passer sa vie dans de grandes nécessités s'il ne se fût rendu agréable au Père Voisin, qui se joignit à lui d unearteclioii fort particulière, quoique ce garçon fût alors dans uue rc'putalion très honteuse. Depuis le commerce qu'il eut avec ce religieux, il n'amenda point sa vie, car les débordenneuts qu'il conlinuoit, au scandale du collège, lui tirent interdire la conversation de quelques écoliers de la Flèche qu'il avoit

tâché de corrompre. La contrainte de lui donner des reproches ma fait dire quelques-unes de ses infamies qui l'ont fait pleurer à la confrontation ; et d'autant que les larmes ne se peuvent pas écrire, le Greffier, qui est homme de bien, témoig-nera cette vérité. Sachant bien que la trahison lui seroit inutile si je venois à la découvrir pour ce que je savois bien ses crimes, il changea son nom et son pays, ce qui mérite punition exemplaire. Nonobstant ce déguisement, le regardant fixement aux yeux, il me revint quelque image d'une personne que des accidents très notables avoient rendu signalé : Tayant reconnu, je dis modestement quelques secrets de sa vie, assez capables d'aifaiblir sa déposition. 11 ne nia point qu'il n'eût été en ses jeunes ans disciple du P. Voisin , avoua que, depuis leur première reconnoissance, ils s'étoient entretenus d'une amitié très étroite et d'une confidence qu'ils n'ont jamais interrompue, qu'ils avoient communiqué ensemble les accusations contre moi, et que le Père Voisin l'avoit induit à déposer. Il y avoit pour le moins quinze ans que je n'avois vu Sajot. Il dépose que depuis trois ans, il m'avoit ouï dire des vers sales et profanes, dont, à la vérité, il ne se souvient point; il m'accuse notamment avoir dit que je ne croyois autre chose que Jésus-Christ crucifié, et infère de là que je tiens les cérémonies de l'Eglise peu nécessaires. Je le ' pressai de me nommer le lieu où il prétendoit m'avoir ^ vu, en présence de qui, en quel jour, et à quelle heure i j'avois parlé à lui, il répond qu'il n'en sait rien, et con- j fesse toujours que le Père Voisin lui a dit qu'il étoit | obligé de déposer contre moi. II se trouve. Sire, que cet , homme-là est aux gages du Père Voisin, qu'il est neveu

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il'une Ds-tne Mercie, qui contribue aussi à la nourriture de Sajot. Celle femme est confidente du Père Voisin et du Prévôt le Blanc. "car aussitôt que je fus pris, le Blanc s'en conjoait par lettre avec le P. Voisin, et adressa son paquet à la Dame Mercie, qui comnuiiiique ordinairement avec ce Religieux. La lettre m'est tombée entre les mains. 11 y avoit entre autres termes de respect pour ce Père, qu'il m'avoit si soigneusement veille qu'enfin il m'avoit attrapé, selon le commandement qu'il en avoit reçu de Sa Ilévérence. Il me fut encore confronté un sourd, nommé Bonnet, avocat à lîourçcs, qui déposoit m'avoir ouï dire en la présence du Père Philippes, capucin, qu'il y avoit dos gens qui se rcpcnliroient de m'avoir tiré de la déhanche. Le Père Philippes a rendu des témoignages tous contraires à cette imposture.

Tous les autres témoins, hormis un que je dirai après, ne m'accusent point de m'avoir jamais vu faire ni ouï dire quelque chose de repréhcnsible. Ils ne connoissent pas même ma personne, et n'ont autre instruction que les livres et les sermons de mes accusateurs. Ici je ne me puis taire de l'intégrité de monsieur le Procureur Général, qui ayant pris le soin d'en examiner quelques-uns, même des libraires, qui confessent avoir pris part en l'impression du Parnasse Satyrique, il a si bien sondé cette vérité que tous les témoins qu'il a produits n'ont parlé qu'à ma décharge.

Celui qui reste se résout de me faire un pur assassinat, car, sans accompagner sa déposition d'aucune circonstance, ni couvrir d'aucun prétexte les calomnies qu'il m'improperoil*, il fit une copie de tout ce qui est de plus exécrable dans le Parnasse, et sans m'accuser

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toutefois d'avoir rien contribué à la composition, il me soutint en justice qu'il avoit appris par cœur ces vers infâmes à me les ouïr dire plusieurs fois, et en diverses compagnies où il avoit eu ma fréquentation, depuis dix ou douze ans qu'il disoit me connottre. Je n'eus point d'autre reproche à lui faire, sinon que je ne le connoissois point du tout, et priai monsieur de Vertamond de lui faire dire le lieu et les personnes qui peuvoient faire foi de sa déposition. Il ne sut dire ni rue, ni maison où il m'eût vu, ni ne se peut ressouvenir d'un seul homme parmi tant de conversations. Là je priai la Cour de considérer que cet homme, incapable de se ressouvenir des maisons et des personnes, qui sont objets fort appréliensibles à la mémoire, n'étoit pas croyable de se ressouvenir d'un vers, qui n'est qu'un son; et je le voulus obliger d'en réciter quelqu'un, mais le témoin se trouva muet. Je m'aperçus encore que, dans les premiers interrogatoires, on m'avoit représenté une ligne de prose pour un vers, ce qui me donna des ombrages d'un faux témoin. Je trouvai dans cette déposition ce vers-là, qui étoit failli tout de même dans l'impression du Parnasse Salyrique; si bien qu'il appert clairement qu'il a retenu cette faute des imprimeurs et non pas de moi, pour ce que les moins versés dans la Poésie ne sauroient faillir en la mesure des syllabes. La condition de la personne rendoit aussi son témoignage très suspect, car un homme de sa sorte ne se trouve pas ordinairement à ouïr des vers ; c'est un boucher de la rue Saint-Martin, nommé Guibert. Voilà, Sire, la somme de toutes les charges qui ont si longtemps entretenu les espérances orgueilleuses de quelques hypocrites, qui ne savent montrer leur dévotion que par la

cniautr, cl q\ii croient que, hors> de leur cabale, il n'y a point de salut. Us murmurent encore après mon arrêt, et ne se peuvent satisfaire de la justice de Dieu et de celle (lu Parletncnt, parce qu'ils n'ont pas du tout accompli leur haine. Ils cherchent tous les jours des prétextes nouveaux à rallumer leur persécution, font courir en mon nom des vers mal faits et malicieux, qui déshonorent la réputation de mes mœurs et de mon esprit...

TlllioPUlLE.

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