‹ Théophraste RenaudotChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La misère au dix-septième siècle. — Les gros iju:'n.T, les caïmans, les malingreux. — Arrêts de 1552, 1555. — Mémoire coiwern/ini les pauvres qu'on appelle enferme:,, 1612. — Insuffisance (le l'IlÔtel-Dieu OÙ règne la contagion et où les malades meurent de faim. — Fondatioii de nouveaux hôpitaux; la Pitié, 1612. — Kenaudot, qui veut le travail libre, fonde en 1630 le Bureau d'adresse ou de rencontre OU la Puhllciiè commerciale gratuite pour les maliicureux. — Il y adjoint jjientôt les Ventes à grâce, troque et racliapt. — Les Monts-de-picié, 16.37. — Le succès de ces diverses créations. — La

Maison de la rue de la Calandre.

Les guerres de religion avaient profondément ruiné la France : toutes les villes du royaume en avaient ressenti les atteintes, et partout la misère était grande. L'administration sage de Sully, combinée avec les idées humanitaires de Henri IV, avait bien fait quelques efforts pour soulager tous ces malheurs, mais la « poule au pot n pour tout le monde restait toujours à l'état d'utopie. Lorsque la guerre civile prit fin, après l'abjuration de Henri IV et la proclamation de l'Édit de Nantes, aux nombreux misérables qui encombraient le pays se trouvèrent mêlés des soldats qu'on licencia et qui, habitués à vivre de pillage, préférèrent plutôt se faire mendiants ou détrousseurs de grand chemin que travailler. 11 se forma dès lors de vraies compagnies de gros gueux, ds caïmans, de malingreux^ qui encombrèrent les routes, mais qui surtout vinrent infester la capitale,

TlIftOPIIIUSTr, ilKN \l liOT . .Tî

cspéi'aiil y trouver plus riclic proie cl, jfP.icc ;i ses ruelles étroites où ils se Io{jèrcnl, plus si)re impunilé.

Le {jouverueincnt avait tellement eompris eomi)ien il importait de se débarrasser de eelle lèpre, que déjà au seizième siècle il avait été rendu (pieUpies édits eliereliant à ré[',lemeuter ce pénible état de elioses. Il existait alors deux eaté{jorics de mendiants : les invalides : euls-flejatle , blessés, estropiés, in(;ap:il)les d'aucun travail utile; les valides, qui, rendus misérables par le malheur des temps, pouvaient encore, surtout si on les y forçait, rendre queUiues services.

La charité, à cette é|)oquc, semblait toujours avoir «ne émanation ecclésiasti(iue , et, bien que ce fût le temps heureux des plus riches prébendes, le clergé se faisait surtout, dans la circonstance, le dispensateur des aumônes des fidèles. « D'après des arrêts rendus le « 2 août 1552 et le 22 décembre 1555, les bons pauvres « devaient être secourus par des bureaux de charité " établis dans l'étendue de chaque paroisse. Les fonds « sur lesquels les secours étaient assignés provenaient « de quêtes faites dans les églises ou d'une taxe spéciale u imposée aux habitants '. » Gomme aujourd'hui, les pauvres nés à Paris ou dans la vicomte de P<iris étaient seuls admis à bénéficier de l'institution des bureaux de charité, lorsqu'ils étaient hors d'état de travailler. Les étrangers et les mendiants valides n'étaient pas secourus en principe, et même on édictait contre eux les peines les plus sévères, car ils devaient incontinent quitter la ville, sous peine d'être envoyés aux galères. Afin de rendre le contrôle efficace, quiconque faisait publique-

' C.viLLET, l'Administration en France sous Richelieu.

36 THÉOPHRASTE REISAUDOT.

ment rauraôiic était puni d'amende ; aussi était-il défendu aux pauvres d'encombrer les rues et de stationner à la porte des églises, soit debout, soit couchés sur des grabats. Ces ordonnances ne furent nullement exécutées. L'Hôtel-Dieu, totalement insuffisant, regorgeait de malades : on en mettait jusqu'à douze dans le même lit (Monteil), et encore les malheureux venaient-ils pendant l'hiver implorer la permission de passer la nuit dans ses salles, où la contagion régnait sans cesse. La misère était si grande qu'on ne donnait pas de viande aux sœurs et aux filles blanches qui faisaient le service". Aussitôt que les malades étaient considérés comme guéris, on les mettait à la porte, mais on devait le soir garder celle-ci, afin qu'ils ne rentrassentpasdans leseullogisqu'ils eussent jamais possédé : « Ce dictjour (31 aoust 1601), a « esté dict que les portiers de la porte du Parvis yront « alternativement garder la porte du costé de l'eau , « pour empescher que les pauvres gens qui sortiront « dudict Hotel-Dieu ne rentrent-. "

La mortalité était si grande, et le système de coucher plusieurs malades dans le même lit, faute de place, si défectueux, qu'il devint nécessaire d'aviser : < Ce dict jour « (29 février 1612), sur ce que frère Robert a donné à « entendre à la Compagnie qu'il était nécessaire de t donner ordre dorénavant quès licts des malades, de- « dans lesquels se trouveraient qu'aulcuns d'iceux fus- 'i sent vivants à la foisetprestsà mourir, les autres mal- « lades en fussent tirez et mis ailleurs pour éviter tant à u l'apréhension qu'ilz en pourroient avoir que au mau- « vais goutz et puanteur qu'ils peuvent jetter en mou-

' Brielle, Docu iiciUs pour servir à Chistoire de l'ancien Hôtel-Dieu, » Ibid.

TIlfiOPHRASTK IIRNADDOT. 37

« ratJl, sur qiioy, la Comparynioa ordonne^ (pir lorsfin'on « verra un malade à rexIresiMC-oiitMion, hîsaiilrcs paii- " vrcs {yisanz avec liiy seront osiez e( mis à |)arl jusqucs « h ee ([n'il ail reinlii Tasmi! à Dieu, e( |)()ur ec faire se- « ronl laissez deux licls vides à clia(|ue oCfice '. "

Ces exlrails de ref^istrcs tenus au jour le jour en disent plus (pie bien des disserlalions, surtout lorscpi'on e()nsi(U''re que les enlanls qui étaient soi{jnés dans cet li(>pilal mouraient litléralenient de faim.

« Ce dict jour (25 janvier 1013), on prend deux nour- « riccs <pic eouchera ['FIostel-Dieu , pour éviter aux « inconvénients de mort qui sont cy devant arrivez aux « petits enfants qui sont à la mamelle, couchez aux of- « fices des salles dudict Hostel-Dieu par Faulte de nourri- « ture et alimens -. "

Pour remédier h un semblable état de choses, on résolut d'enfermer dans des hospices ou plutôt dans des maisons de travail tous les vagabonds des deux sexes dépourvus de moyens d'existence et vivant du produit de la mendicité. Au mois de septembre 1611, « on publia « par tous carrefours, que tous vacabons, fainéans, « caymans et caymandes, valides ou invalides, estran- « gers et forains qui ne seroyent natifs de la ville, pre- « vosté et vicomte de Paris, eussent à sortir de ladicte « prévosté et vicomte dans huitaine , autrement et à « faulte de ce faire, ledict temps passé, il seroit procédé « contre eux selon la rigueur desarresis de la cour ; et à « tous caymans et caymandes, valides ou invalides de « ladicte prévosté et vicomte de Paris, de prendre party « de servir, ou autrement et à faulte de ce faire et ledict

' Docitmeiits jJour sci'vir à l'histoire de t ancien Hôtel-Dieu. * Ibid.

" temps passé, eux disposer pour entrer aux liospilaux « et maisons destinez pour les pauvres enfermez... Pour « cet effect, on loua trois maisons pour les mettre et u loger, et non en intention d'en demeurer là, mais afin « que selon que l'on cognoistroit ou aclieptàst une « grande place pour y bastir bien à propos les logemens, « ouvrouërs et boutiques et autres choses nécessaires'. " " Les maisons destinées à servir de dépùt furent choi- !' sies, l'une dans le faubourg Saint-Victor où l'on en- « ferma les mendiants valides, l'autre dans le faubourg « Saint-Marcel qui servit de retraite aux femmes, aux « filles et aux enfants malades au-dessous de huit ans, « et la troisième dans le faubourg Saint-Germain où « furent reçus les hommes et les femmes atteints de ma- « ladies incurables qui les mettaient hors d'état de tra- " vailler. On employa les hommes valides à moudre du « blé dans des moulins à bras, à faire de la bière, à « battre du ciment, ou à d'autres ouvrages pénibles. « Les femmes, les filles elles enfants s'occupèrent à Iri- « coter des bas, à faire des boutons et d'autres menus « objets dont il n'existait à Paris aucun métier juré. " L'ordre et la discipline furent maintenus pendant u quelques années dans chaque maison ; mais en 1618, les « administrations eurent à réprimer plusieurs révoltes « parmi les mendiants valides. Ces révoltes échouèrent ; a mais peu de temps après, ils gagnèrent quelques gar- « diens qui favorisèrent leur fuite et résistèrent avec « succès à un petit nombre de sergents qui voulaient les « faire rentrer de force dans la maison de répression ic d'où ils s'étaient évadés. Le Parlement renouvela ses

' Mémoire coiiccnianl les pauvres qu'on appelle enfermez, 1G)2, S. 1. n. d,, in Archives curieuses de la France, V" série, t. XV.

Tlir;()l'lllî ASTK HI'iNAIiljOT. 3;)

« défenses à réfjJU'd dr. I,i incndicilé; ccpcnd.inf, soit X iiiaruiuo do Tonds, ,s(>i( m.iiiv.iiso .'idmiiiislr.'ilidn, les ' d(^[)61s de iiiciidicKé ne lardcrenl pas à se dissoudre.

■ Il fallul, en conséquence, avoir recours à d'aulrcs « moyens. L'assemblée des noiables de (027 décida (in'il . y aurait dans elia(|ue parlement une commission spéi< ciale nommée pour se concerter i^ cet é{|ard avec l'é- .' véquc diocésain. Les {yens sans aveu furent ol)li{Tés de

prendre du service dans les compafyniesde commerce, de s'embarquer pour les Indes cl s'en(ja{;cr dans la u marine'. "

On pensait aussi h créer de nouveaux bôpilanx : en 10(2, en même temps que paraissait un édit tendant à réformer ces établissements ainsi que les maladrerics, était fondé l'hôpital de la Pitié, en face le.lardin des Plantes actuel. En 1023, Antoine Ség^uier fondait dans le faubourj^ï S;iint-IMarceI riiôpital de la Miséricorde, destiné à recevoir cent pauvres orphelins. L'HAtel-Dieu était agrandi; on construisait le Pont au Double, une nouvelle salle s'élevait sur le pont même, ainsi qu'une annexe de l'autre côté de la Seine.

« On songea aussi à cette époque à assurer un asile aux soldats estropiés. Henri IV avait fondé en 1004 le . premier hôpital militaire pour les malades et les hommes - blessés au service. Ce premier hôpital militaire avait ' été insuffisant, et les vieux soldais avaient continué -< d'être recueillis dans les abbayes qu'on chargeait de leur entretien. On fit faire en 1023 un état des ab- < bayes et des monastères, et l'on fixa le chiffre de la

■ contribution annuelle à laquelle on devait les sou-

' C.VILLET, l'AdmiiiisIraliou en France sous Richelieu.

« mettre pour chaque soldat estropié. En 1633, le gou- « vernemeat revint au projet de Henri IV et rendit « un édit pour Tinstilution à BiccMre d'un établissement •< pour l'eutrctien des soldats invalides sous le titre de il Commanderie de Saint-Louis. Toutes les abbayes et les « prieurés doat le revenu excédait la somme de deux « mille livres par an durent payer par année la somme * de cent livres'. »

Renaudot s'était ému de toutes ces misères; il était venu à Paris en 1612, avait prêté serment entre les mains d'Hérouard, premier médecin de Louis XIII, comme lui docteur de la Faculté de Montpellier, et, après avoir exposé les théories qu'il voulait mettre en pratique pour le soulajjemcnt des malheureux, avait obtenu le brevet suivant :

« Aujourd'hui 14' jour d'octobre 1612, le Roy estant à « Paris, désirant {^ratifier et favorablement traitter K Théophraste Renaudot, l'un de ses médecins ordi- « naires, lequel Sa Majesté sur l'advis qu'elle a eu de sa « capacité, a fait venir exprès en cette ville pour s'em- « ployer au règlement général des pauvres de son « royaume, Sa dite Majesté pour les bons et agréables « services qu'il lui a rendus et pour les frais de ses « voyages, luy a fait don de la somme de six cents livres, " dont il sera payé contant par le trésorier de son " espargne, auquel est mandé ce faire par et en vertu « du présent brevet. Par lequel, en outre , Sa Majesté a « accordé audit Renaudot et aux siens ou qui auront « droit de luy, les permission et privilège, exclusivement tt à tous autres, de faire tenir Bureaux et registres d'A-

' CaiLLET, l'âdminislralion en France sous Richelieu.

TIlKdl'IlIt ASTM ilF.NAI liOT. 41

a dresses de ((Milcscoinniodilczri'cipnxjucsdcses sujets; « CM (oiis les lieux de son r(»y;iiime e( (mes de son a olx'issanee ([u'il verra hou eslie. Kuseiiible de mcllrc " en pratique et élahlir loules les aiilres invcnlions et Il moyens par hiy rceoiiverls |)Our l'einploy des pauvres « valides el (raiiemeiil des invalides et malades, el {jéné- « ralement tout ee (pji sera utile et convenahle au « réjïlement desdits pauvres, avec défences à tous autres a qu'à ceux (jui auront pouvoir exprès dudil lîenaudot, '< d'imiter, altérer ou coiitrel'aire sesdiles inventions en K tout ou en partie, ny mesmement lesdits bureaux re- « {jistres et tables d'adresse el de rencontre, à peine de « six mille livres d'amende, applicables un tiers a Sadite " Majesté, un autre au dénonciateur, el l'autre tiers audit « Renaudot, auquel Sa Majesté veut toutes Lettres néces- « saires en estre expédiées en conséquence du présent « brevet, quelle a pour ce sipjUé de sa main el lait contre- « signer par moy son conseiller secrétaire d'Eslat de ses » commandements et finances. Signé Louis. Par le Roy, « la Reyne régente sa mère présente : De Lomenie. »

Renaudot n'avait pas trempé dans tous ces moyens de coercition par lesquels on forçait les malheureux à travailler quand même et auxquels était refusé un salaire rémunérateur , étant donné que dans ces maisons de force le labeur imposé suffisait à peine à payer la nourriture du travailleur : il était partisan de la liberté individuelle, et, s'il voulait le travail pour tous, il ne reconnaissait à personne le droit de l'imposer à chacun. Avant d'obtenir le privilège de ces bureaux d'adresse et de rencontre dent il va bientôt nous faire connaître toutes les commodités, il avait communiqué ses projets au lieutenant civil Le Jay, et en vrai médecin ami de

riiNgiènc, comme moyeu de soulajyemcnt immédiat, avait proposé -• l'employ de tous les pauvres valides de c: cette ville et faulxbourgs qui devaient entre autres

choses nettoyer les rues et esirc entretenus en partie ■•■■ des deniers qui se levaient pour les boucs. Ces moyens c furent leus en la Chambre du conseil et trouvez raic: sonnailles pour le soulagement de la chose publique; « ouy sur ce le procureur du Roy et de son consente- « ment par sentence rendue au Chastelet, le 28 aoust « 1612 «, Louis Xlll lui accorda à l'exclusion de tous autres le précédent brevet, ' voyant que cette invention :; peut aucunement supporter les frais de son entretien i'. tandis qu'un seul en recueillera la commodité, comme te seul il en aura la peine, qui divisée entre plusieurs Itii i: seroit ruineuse : . A peine avait-il obtenu ce brevet qu'il s'aperçut des difficultés qu'il aurait à surmonter pour pouvoir faire le bien. Le conseil du Roi en fit le renvoi à ses commissaires, lesquels après une longue délibération donnèrent leur avis le 30 octobre 1G17, portant : qu'il était du service de Sa Majesté, bien et soulagement de ses jugements -^ que la proposition d'établir des bureaux d'adresse et de rencontre fiit reçue : conformément auquel avis Sa Majesté ordonna qu'il en jouirait par décision de son conseil d'Etat du 3 février 1618. L'année suivante, il était investi du titre de Commissaire général des pauvres du royaume.

Renaudot put un instant croire le moment favorable pour venir à Paris mettre ses inventions en pratique, mais il avait compté sans la justice soupçonneuse du Châtelet, toujours prèle à contrecarrer avec le Parlement l'autorité royale. Le prévôt de Paris s'opposa à l'exécution du brevet, et ce ne fut que lors de l'avéne-

TIIKdl'IlIt ASTK I! i; N \ ( 1)0 T. 43

iiMMil (Icfiiiilil' (l(; riiclirlico (|ii(; le iiii-(l(M'iii dr I.kihIiiii vint enfin drCmitivcnicnl s'clîihlir d.ins la r.ipil.ilc pour essayer de mellre fin ;i Innics ces procrdiircs rpii im(i;içaicn( de s'élerniser :

i< Sa Majcîslé ordonna (|n'il .jonirail de son hrrvcl p;ir (( arr(H de son conseil d'Klal (\u'.i Irviicr lOIH, el aulres u donncîs en consrMjiiencc; l(; 22 février et le 22 mars " l()21 , déclaration du :',\ mars 1028 el privilé};c du i 8 juin I(l2î). iMisnile des(|neis el sur des appellations « interjetées de la sentence du prevost de T'aris et opposition h l'exécution dudil lircvcl, arrêt du conseil, ' déclaration et privilèjye, la cour du Parlement, l'au- « dience tenant par l'avis de Messieurs les fyens du I^oy, " confirma par arrêt du î) aoust 1029 son privilège, décc fendant à quiconque de s'immiscer sans son consentc- -i ment, de faire les impressions et adresses y menlien- " nées '. "

Il n'avait pas fallu moins qu'un arrêt du Parlement, car les arrêts du prévosl de Paris allaient en appel devant celui-ci, pour c()ntre-sip;ner l'autorisation royale. Et pourtant, MM. les gouverneurs de l'IIùtel-Dieu, c' ayant entendu celte ouverture, el selon leur grande - cliarité et expérience en telles affaires, considéré le 1 bien qui en revient au public, l'avaient approuvé unau nimement par résultat de leur bureau du 28 janvier a 1028, comme elle l'avoit été auparavant par MM. de .< rriùtel-de-Ville^ '•.

Ce n'avait pas été sans peine que le pauvre philanthrope avait triomphe de tous les obstacles accumulés devant lui par une jalousie qui n'était préjudiciable

' V. Hatin, Histoire de la Presse, t. U, p. 60. * Merenre français, t. XXII.

14 THÉOPHPiASTE PxENAUDOT.

qu'aux malheureux et (ju'ou ne eoniprend guère aujourd'hui qu'on a perdu l'haliil ude de voir un ennemi dans un innovateur. Le président de Bellièvre, pendant sa charge de procureur général au Parlement, le grand prieur de France, qui n'était autre que le frère de Hichelieu, lui avaient donné assistance. Mais entre tous, le cardinal, qui depuis 1G24 était tout-puissant, avait été son plus ferme appui : Sou Emiuence, nous ap- « prend Renaudot , à laquelle imposer c'est un grand ;: crime, sçait aussitôt que le bonheur de la France luy " mit en main la conduite des affaires, elle m'eust pour « solliciteur continuel de l'avancement de ce bon œuvre, « et que depuis il ne s'est guères passé de temps que « l'assiduité de mes poursuites n'ait secondé ses saintes " inclinations qu'elle a eu quelquefois agréable de me « témoigner. Sollicitations qui eussent été inportantes « à tout autre esprit qu'au sien... Voir il n'y a guère « que sa charité fut telle que de se vouloir informer « plus particulièrement dans son cabinet des moyens « qu'il y avoit de commencer l'exécution de ce régle- « ment des pauvres : qui ayant esté grandement ap- " prouvé par madame la duchesse d'EguilIon (laquelle « nommer est insinuer en mesme temps dans l'esprit de >< mon lecteur toutes les vertus célestes], ils furent ensuite " parson ordre concertésavec M.Pelotquifutchargé d'en « faire son rapport à Mgr le cardinal de Lyon, grand au- « mosnier de France, lec]uel en loua le dessein, ainsi qu'il a t toujours fait mes propositions tendant à leur soulage- « ment, dont l'exécu'.ion n'a été retardée que par la « faute de fonds. Idem Mgr le chancelier de Noyers a « trop cette charité en recommandation pour avoir « oublié les articles que je luy dressay, il n'y a pas

Tlll'iOlMIHASTr, ItliiNAI 1)0 T. 4.5

i< lon{ï(cnn)s, par h; cominaiidcmcdl «le Son r.miiKîricc X pour le mesme ré{jlcmcii(, que je coniaucois par l'cui- (1 ploy de tous I(îs paiivnvs valides de celle ville e( (aiilx- (c bourgs ((ui devaient cuire aulres (euvrcs puhlifiucs « nelloyer les rues cl cstrc cnlrclcnus en partie des dc- « niers qui se lèvent pour les houes, .le n'aurais jamais « fini si je voulois icy nommer tous les autres (jui se « sont employez eu cet (euvre pieux ,'i ma sollicitation ; « dont j'ai bien pu semer et arrozer les graines ; mais « c'est à Dieu h leur donner acrroissement. Ce cjui dé- « pend de ujon iiidusirie, c'est d'en avoir reclierclié les « ouvertures, fait approuver les propositions par tous les K commissaires qui m'onl esté donnez ; en avoir fail ex- « pédier plusieurs lettres patentes et arrests et consta- « ment sollicité leur exécution '. "

Enfin Renaudot était arrivé à avoir le champ libre pour l'établissement de son Bureau d'adresse et de rencontre, sur lequel il comptait tant pour le soulagement des malheureux qu'il voulait sortir de la misère par le travail ; Richelieu, son frère le cardinal de Lyon, Amadier de la Porte, gouverneur d'Angers , étaient intervenus, mais il avait dû, pour s'assurer la continuation des bonnes grâces de ces hauts personnages, changer de religion.

Dans le milieu antiréformiste dans lequel il vivait, à cùlé du P. Joseph qui, s'il eut un travers, fut celui de rêver à outrance la conversion des hérétiques, Renaudot avait renié la religion de ses pères et, après la capitulation de la Rochelle, s'était fait catholique (1628). Déjà en 162611 avait fait baptiser sa fille, et ses deux fils Isaac et

' Respoiisc au libelle contre les consullalions charitables^ Paris, 1641 .

46 TllEOrilRASTK KF.NAUDOT.

Eiisèbe, qui, s'ils éliiieul restés prolcslaiits, se seraient vu fermer les portes de TÉcole de médecine, avaient suivi son exemple. A Loudun, il avait pour amis des catholiques fervents, Scévole de Sainte-Martlie et Urbain Graudier, et du reste, tout occupé qu'il était de ses inventions utiles, prenant peu de part aux luttes religieuses et politiques, il n'avait jamais été un fervent luigueuot.

« Estant né hors de l'Église, dit-il, j'y suis retourné « comme fit saint Paul entre les apostres, saint Augus- » tin entre les Pères, et le grand cardinal du Perron « entre les lumières de nostre siècle , qui s'en gloriu fiaient plus que d'aucune autre de leurs actions. >

Renaudot, nous le savons, voulait le travail libre pour tous; mais à l'époque où il vivait, alors que chaque corporation toute puissante formait uae sorte de coterie ne laissant aucune prise à l'initiative individuelle, il ne pouvait venir à l'esprit du novateur qui s'en serait bientôt repenti de créer des ateliers, des lieux de travail que la jalousie des corps de métier eût bien vite fait fermer.

Lorsqu'on songea à renfermer les malheureux, personne ne pensa même à utiliser les aptitudes particulières de chacun : on employa, avons-nous dit, les pauvres à moudre du blé, à battre du ciment, les femmes à tricoter des bas, tous métiers pour ainsi dire non classés et dont la mise en œuvre ne pouvait porter ombrage aux corporations existantes. Aussi, se plaçant plus haut, Renaudot, qui dans la circonstance ne pouvait se faire patron et encore moins réformer l'état de choses existant, résolut-il de fournir à tous les ouvriers de chaque corps de métier les moyens de trouver rapidement du travail dans leur partie respective, et pour ce

TIlPlOl'ilIlASTK MK.NAI'linT. .17

r;iirc, il créa d'oinbléo la Pnh/irilr rniiiiiinriufc (|iii ii'cxis- (ail pas avaiil lui.

Coiiaincmcnl à celle époque il y avait dans Paris des maisons resscmblanl à des bureaux d'enibaucliafyc r)ù les minpiKjnonn pouvaicnl .'iller clierclier de l'ouvra{jc <|iiaiid il s'en lr:)uvail ; mais les eiidroils oii ceux-ci éxislaieul élaienl Forl dislaiils les uns des aulres : l'ouvrier (|ui arri\;iil à Paris ne les connaissail pas ; de plus, les conuiU-il, il pouvait élre ex|)li)ilé, ce (pji du reste, nous le savons, arrivait le plus souvenl, et les (juel(|ues économies qu'il avait une lois disparues, il se faisait mendiant par besoin. En cenlralisaiU les offres et les demandes sous le contrôle de l'aulorilé royale substituée à l'initiative particulière, qui non-seulement faisait presque entièrement défaut, mais dans la circonstance était toujours très -intéressée, Renaudot réalisait un pro[;rès, et un progrès tellement considérable que cette première partie de sou œuvre ne devait que croître et prospérer jusqu'à nos jours en prenant une énorme extension.

Ce qui peut paraître bizarre chez un philanlhiope tel que Renaudot, c'est qu'il eut le soin de demander des privilèges qu'on lui accorda, et de faire interdire par là même à ceux qui auraient désiré l'imiter la fondation d'établissements analogues à celui qu'il projetait d'établir. Mais, outre l'amour-propre de tout inventeur, avec son bon sens habituel il avait compris, entouré comme il Tétait déjà d'envieux, que s'il autorisait ces fondations, il assisterait bientôt à la ruine de son œuvre, car les essais faits en dehors de lui auraient été certainement tentés par des personnes cherchant à jeter la déconsidération sur son invention, et qui, après eu avoir

48 THÉOPHRASTE REKAUDOT.

fait un essai déloyal, n'eussent pas manqué de la déclarer impraticable '. Les obstacles qu'il avait eus à surmonter avaient dû le confirmer dans cette opinion.

Pourvu de toutes les autorisations nécessaires, il put enfin établir son Bureau d'adresse et de rencontre, et pour le populariser de suite, il lança dans le public son .- Inventaire des adresses du Bureau de rencontre où ;c chacun peut donner et recevoir des avis de toutes les < nécessitez et commoditez de la vie et société hu- « mai ne ^ ».

Évidemment le dessein de soulager les malheureux avait donné à Renaudot l'idée de chercher les meilleurs moyens pratiques pour arriver au but qu'il se proposait d'atteindre; mais les moyens d'exécution avaient été le fruit de ses lectures : " Ce bureau, nous apprend-il, avint « l'an mil six cents trente fondé sur l'authorité d'Arisu tôle, lequel au 4'' livre de ses PoUtiques, ehap. i, dit : « Oportet esse aliquid taie cui curasitpopulum consilio prœue- :i nireneoiiosussU. Idem lib.Politicoium secundo, cap. 7: « Quod igitur necessarium est in bene conslituenda Repu- " blica necessariorum adesse facullatem o innés fatenlur, sed « quemadmodum idfuturumjitnonfacileesl comprehendere^ . »

' C'est ce qui arriva pour la Ga::,ciie à l'époque de la Fronde; heureusement qu'elle était trop solidement établie dans l'esprit public pour tomber devant toutes les parodies ou les imitatio ns qu'on en fit.

- Inventaire..., par Th. Renaudot, médecin du Roy. A Paris, à l'enseigne du Coq, rue de la Calandre, sortant au Marché-Neuf , où l'un desd ils bureaux d'adresse est éiably, 1630. Gr. manuscrit de 34 pages, orné de vignettes et fleurons. M. Hatin dit qu'il n'existe de ce livre qu'un exemplaire appartenant à la Bibliotlièque de Rouen. Nous en, avons trouvé un deuxième à la Bibliothèque Mazarine, lequel semble être seul complet, car il possède une table qui ne paraît pas exister dans le premier.

' Mercure frani;ois, t. XXII, Discours sur l'Utilité des bureaux d'adresse.

TIIÉOIMIUASTI': RKNAni»OT. 10

Kn oiilrc, il .iv.iil In Moiil.iignc (vwiv (;liaj)ilr<; .les h'ssais):

1 Feu mon pure (clil-il), home pour n'esirc .lyflé (|iie " de rexpérience cl du ii.iliirel, d'un jiiifciiHMil hien i< ncl, in'a dil aiilrelois (jn'il avoil désiré inellre en « train quil y eus! ez villes certain lieu dési^çné auquel 1 cenx (jui avoienl l)es()in de (jueUine chose se ponr- ' roient adresser et l'aire eure^yislrer leurs affaires à un .< officier eslably pour cet elTect. Corne je cherche à i vendre des perles, je cherche des perles à achepter ; it tel veut compaif;nie pour aller à Paris; tel s'enquiert :< d'un serviteur de telle qiialilé, tel d'un maisire ; tel < demande un ouvrier, qui cecy, qui cela, chacun selon <' son besoin. Et senihie (|ue ce moyen de nous en! r'adver- ;< tir apporteroil une légère commodité au commerce « public. Car à tous coups il y a des conditions qui tt s'entre cherchent, et pour ne s'entendre laissent les -< hommes en extrême nécessité. J'entens avec une >' grande honte de notre siècle, qu'à nostre veuë deux « très excellens personnages en scavoir sont morts de c n'avoir pas leur saoul à manger, Lilius Grégorius Gi- " raldus en Italie, Scbastianus Castilio en Allemagne. ' Et croy qu'il y a mille hommes qui les eussent appelât lez avec de très-avantageuses comissions, ou les eussent .. secourus où ils étaient s'ils l'eussent sceu. Le monde i n'est pas si généralement corrompu que je ne s ;che " tel homme qui souhaileroit de bien grande affection ( que l'es moyens que les siens luy ont mis en main, se ! puissent employer à mettre à l'abry de la nécessité K les personnes rares et remarquables en quelque estt pèce de valeur que le malheur conduit quelquefois à - l'extrémité, et qui les mestroit pour le moins en tel

âi) THÉOPHRASTE REISAUDOT.

c< estât qu'il ne liendroil qu'à faute de bous discours " s'ils u'estoleul couteuts.

Venu à Paris, il avait été frappé de l'affluence des malheureux qui accouraient en troupes sous l'espé- 1 rance de quehjue avancement qui se trouve souvent « vaine et trompeuse, car ayants dépensé ce peu qu'ils u avoient au payement des bienvenues et autres frais < inutiles ausquels les induisent ceux qui promettent de

leur faire trouver employ et aux desbauclies qui s'y " présentent d'elles-mêmes auxquelles leur oysiveté « donne une foule accez, ils se trouvent accueillis de la a nécessité avant qu'avoir trouvé maistre : d'où ils sont " portés à la mendicité, aux vols, meurtres et autres « crimes énormes, et par les maladies que leur apporte

en bref la disette infectent la pureté de notre air et

surchargent tellement par leur multitude l'Hôtel- = Dieu et les autres hôpitaux que, nonobstant tout le « soing qu'on y apporte, ils peuvent véritablement dire

que le nombre les rend misérables. Au lieu qu'ils pour- ■■ ront désormais une heure après leur arrivée en cette '< ville venir apprendre au bureau s'il y a quelque em- « ploy ou conditions présentes et y entrer plus aisément ;< qu'ils ne feroient après avoir vendu leurs hardes : ou « n'y en ayant point se pourvoir ailleurs. Ce qui fera « discerner plus facilement les fainéants et gens sans « adveu, pour en faire la punition qu'il appartien- « dra'. ')

En parlant ainsi, Renaudot raisonnait en philanthrope et en médecin : cependant il n'ignorait pas, après avoir surmonté tant de difficultés, qu'il aurait encore

' Tome XXII du Mercure fvançoi s.

T II rail' Il li ASTI' iiKNAunnr. r,i

Im(mi (les ()l).s(iil)lcs ;i v.iiiirrc; iii.iis, {ynid;. p.ip s;i ,,,„ science et son amour de riuiinanilc, il élail résolu à ne pas se laisser aballre : « .!(! sais l)icn , fli(-il , (|ii(; Tiiiiro- « (lnc(i()ii (le CCS lîiir(!anx ne sera pas seule (^riln; l ouïes >' les aulres exein|)(e de diffieidlés. Il s'en (ronvera fjiii « biasmeront mon conrafye d(; s'eslr(^ porlé à niic si (1 haute (îiilreprise, sans ([iie la despiMise ((u'il me faut it continuer pour le bien de cel œuvre m'en ayl dcs- « lourné. A cela je respons que, me reconnoissanlné au « bicQ public, auf|ucl j'ai sacrifie le plus beau diî mon « aaçe, sans autre récompense que celle dont la vertu « se paye par ses mains, il seroit désormais trop tard « d'cspar{jncr, comme on dit, le foud du tonneau après ;c avoir été prodi{ïue du reste. "

Kt, guidé par sou ardent désir de soulager la misère, il fait appel aux sentiments charitables de ses détracteurs et les engage h participer à son bon œuvre :

" C'est pourquoy, nous commencerons par la prière « qui est faite à chacun, de vouloir conférer au bien et i( utilité des pauvres tout ce qu'il estimera pouvoir ser- « vir, soit à leur règlement général ou particulier, soit « au soulagement de chacun d'eux, pour faciliter leur X logement, vestement, nourriture, traitement en ma- . « ladie, et donner principalement de l'employ aux vaii- « des, la plus nécessaire aumosne qu'on puisse leur déc partir '. »

Centraliser les aumônes était bien, mais en laisser l'honneur à chaque donateur était encore mieux.

' XII. — Les conditions sous lesquelles notre Bureau « s'entremet de ces charitez so:it : qu'il laissera l'hon-

' Inventaire du B. d'adresse.

52 THÉOPIIRASTE RENAUD OT

« nciir ciilicr et tous les aviintages que les aullicurs se < voudront promettre de leurs ouvertures et invenlions .' concernants le ré{îlement, police et administration « desdils pauvres, et fera fidèlement enrej^^islrer, sous le " nom des autheurs d'icelles, toutes les propositions qui « seront faites à cette fin, ou autre comuiodilé publi- " que, leur en donnant certificats aulhenliques pour « leur servir en temps et lieu.

' XIII. — La seconde condition : que ledit Bureau ne « s'entend charger d'aucuns deniers, ni de chose quel- « conque dont l'on voudroit faire l'aumosne ausdits '< pauvres ou l'employer en autres œuvres pies. Ains .' seulement, donnera l'addresse et indiquera aux per- " sonnes pieuses qui voudront aumosner quelque chose, >' les pauvres honteux et autres nécessiteux qui se se- « rout venus faire inscrire audit Bureau : et pareille- ■^ ment, adressera lesdits pauvres honteux à ceux qui « voudront leur faire du bien, lequel ils recevront de la t propre main de leurs bienfaiteurs ou de ceux à qui ils •< en donneront charge hors dudit Bureau. -

Si Renaudot avait reçu dans son Bureau les dons des personnes généreuses et désireuses de soulager les malheureux, on n'eût pas manqué de calomnier ses intentions : dans son idée, cet établissement ne devait être qu'un intermédiaire entre le patron et l'ouvrier, entre le riche et le pauvre, entre le médecin et le malade, car, médecin lui-même avant tout, il n'avait pas oublié la partie médicale de son bon œuvre et préludait ainsi à l'établissement des Consultations cliaritahles, son plus grand titre de gloire, si jamais il chercha celle-ci :

« XXI. — Les pauvres artizans et autres menues gens « malades qui, faute d'une saignée ou de quelqu'autre

T 11 KOI' Il HAST K I! K.NAlIlOT. 53

« léfîcr rciiK'dc , (MicKiircnl soiivciil (\r. lorifjuos < l prril- » lousrs in;il;i(lic,s, (|iji n'diiisciii soiivcii} leur Ciiiiiilc ;i « rilosIcl-Dicu, (rouvcronl icy rydrcssc de médecins, « chirur{;i(;ns cl îipolhicjiircs, (|ui sans doute ne vou- « dronl pas céder à d'aulres l'honneur de consulter, « soif^ncr et préparer jîraluileincnt (pielqucs remèdes à « ces pauvres {yens ([u'on l(;iir adr(;ss(!ra ; mais an eori- « traire, se trouvera une aussi l'i-aiide éiiiul.iiion entre « ceux-ci à exercer c(;lle cliarilé (ju'eu leurs autres « actions, qui leur Tera envoyer leurs noms au Bureau « pour estre employez à ce bon œuvre, comme ils en « sont icy priés. "

Rien n'est oublié dans cet « Inventaire -, et, à côté de ces dispositions spéciales pour les malheureux valides et invalides, se trouve l'exposé utile pour tous « d'expc- K riences curieuses, de remèdes nouveaux; l'annonce du « traitement des maladies secrètes, l'adresse d'avocats « cherchant des causes, la liste des études de procu- « reurs et de notaires à vendre, l'adresse d'apprentifs -< cherchant maistrcs et de maislres cherchant apprcn- K tifs, les noms de toutes les personnes de considération i< dont on a besoin, lesaddresses de chemins ez pays éloi- « gnés, maisons à louer, garde-malades, informations « de mariage et changements de quartier, etc., etc. ■■ .

Le Bureau se chargeait de tout, et il est triste de penser qu'aujourd'hui, après plus de deux siècles, nous n'avons pas une administration aussi bien organisée et surtout aussi philanthropique, ainsi que les détails qui vont suivre le démontreront encore davantage '.

' Et encore, Renaudot rêvait plus loin, car ces quelques détails, que nous avons extraits de l'Inventaire, se terminent par ces paroles : " lecteur, reçoy par avance ces premières feuilles, que lira-

f>4 THÉOPHRASTE REiNAL'DOT.

Pour faire counaitre paiMout rouverlure du Hurcau d'adresse, on afficlia le placard suivant jusque dans les faubourgs :

DE PAU LE nOV

^ On fait assavoir à toutes personnes qui voudront ■' vendre, aclieptcr, louer, permuter, prester, appren- '• dre, enseigner: aux maistres qui veulent prendre des « serviteurs et à ceux qui cherchent condition pourser- « vir en quelque qualité que ce soit : à ceux qui auront " les lieux, commoditcz et industries propres pour estrc a employez à quelques-unes diS choses mentionnées en « ce présent livre, ou qui auront d'autres advis à donner .< ou recevoir pour toutes sortes d'affaires, négoces et .( commodités quelconques, qu'ils y seront reçus indif- .1 féremment, sans qu'on y préfère ou favorise aucun .1 aultre que celuy qui fera la condition du public iiieil- ;i leure ; et qu'ils se pourront addresserau Bureau esla- " bly par Sa Majesté pour la commodité publique, qui ' est ouvert depuis huict heures du matin jusques à inidy " et depuis deux jusques à six de relevée, ausquelles « heures chacun sera roçeu à y venir ou envoyer donner •^ et rencontrer l'adresse qu'il désirera.

- Ledit Bureau d'adresse se lient près le Palais, rue .' de la Calandre et au Rlarché-JNeuf, à l'enseigne du " Coq. )'

Dans ce " Bureau -, où allaient se traiter tant d'affaires, tout élail (jraluil pour les inallieurcvx ; mais il fallait vivre, en attendant <( une seule personne qui, ajous- « tant les utililez c]ui naislronl à milliers de l'établisse-

' patience de plusieurs a tiré des mains de l'auteur plus lost qu'il ne pensoil. »

Tiifini-iiit ASTK 11 1;,\ AI iiOT. r,rt

« inc (le CCS Miircaiix, irivcn(c/, <'iu bien cl souhifjcmciil « (lu peuple, vueille clcrtiiscr sa mémoire en les (lol.inl « (le ((iiel(|iie revenu snlfisanl ponr lui f.iire conlinncr « avec |)l(i.s (l'ornenienl (;l de splendeur le sousiicn de ' ses grandes charges ».

Aussi, |)(>ur payer les n()nd)reux comnïis (pi'il prenait, toul en reslanl civilement responsable des opciralions ', Ucnaudol prùlcvail-il un droit (jui ne pouvait excéder < trois sons, pour chacun enregistrement ou exlrait dcs- « dits registres et (jraluilcmcnl pour les pauvres, et '< sans (ju'aucun soit contraint de se servir desdits Bu- « reaux, tables et registres, si bon ne lui semble >■.

Moyennant trois sous, chacun pouvait se renseigner, ou laire annoncer ce qu'il dt'sirait. La durée de cette annonce était variable et dépendait surtout de la conclusion ou de la réussite de la transaction qu'on désirait effectuer :

« A la charge que ceux qui se seront faits enregistrer, « seront tenus de venir faire descharger le registre dans « vingt-quatre heures après qu'ils auront rencontré la « chose pour laquelle ils s'estoient fait inscrire et à l'in- « slant mesme qu'ils auront changé d'avis, en cas qu'ils « en vinssent à changer, sous les peines auxquelles ils se « soumettront lors dudit enregistrement, et ce, pour « obvier à l'incommodité qui adviendroit en addressant « les personnes aux lieux où elles ne trouveroient plus " ceux qui se seroieut inscrits : ce qui priveroit Icsdits « Bureaux de l'utilité que le public en attend; et pour « laquelle descharge il ne sera rien payé. '^

En outre , Renaudot annexait à un des nombreux suppléments de sa Gazette, qu'il venait de fonder, ou pu-

' Ordonnance du 31 mars 1628.

5r> THÉOPHRASTE RENAUDOT.

bliait le plus souvenl à part, une liste des propositions qui venaient cV(itre récemment apportées au Bureau d'adresse. Citons les passages suivants, extraits d'une de ces feuilles volantes que le public venait chercher rue de la Calandre, ou que les colporlcurs vendaient dans Paris ' :

( 1 : Maisons à donner à loyer :

« Une maison du quartier du Pont-Neuf, consistant en « deux portes cochères, deux caves, cuisine, puis grande « salle, sept chambres avec leurs bouges et cabinets, du « prix de douze cents livres.

« 22 : Meubles à vendre : un habit neuf de drap du « sceau écarlate qui n'est pas encore achevé, doublé de « satin de mcsme couleur avec un galon d'argent, le « prix de 18 escus.

' Affaires meslées : 33 : On preslera à constitution de « rente, la somme de mil livres en une |)arlie, mesme " au denier vingt, pourveu que ce soit à quelque com- « munauté.

« 35 : On vendra un jeune dromadaire à prix raison- « nabie. '>

Cette dernière offre prouve que les affaires traitées étaient en effet très-mêlées, et, pour qu'on s'y pût reconnaître facilement, chaque article se terminait par l'indication du volume et du folio sur lequel l'affaire proposée était inscrite au Bureau d'adresse.

Ainsi organisé, cet établissement ne tarda pas à acquérir la vogue qu'il méritait, et, frappé des avantages qu'il présentait, le gouvernement songea à l'utiliser

' Voyez Kd. Foirmf.k : Quinze feuilles du Bureau d'adresse du 1" seplem))re id^Z, in l'ariélès hisloriqttes et littéraires, et IIATIN : Histoire de la Presse, t. I, p. 95.

riiriOl'IllU.STK lU'NALDOT. r,J

(lircclciiiciil , ainsi qu'il rcsullc fie rordiniiiaiicc suivaiile :

» Ordonnance ponreenx (jiii arrivenl dans l*aris pour « y chercher niaislres el aulres laits de |)olii:e.

« Sur les rcmonslrances h nous failes par plusieurs « artisans el gens de mesticr, qu'ils ne peuvent avoir de « compafynons dans leurs bonlipies qui ne soient incon- « linenl dcsbauchés p.ir ceux (|in r.;viennenl des armées : « les(|iiels, après leur avoir l'ait manger le peu d'argent « (pi'ils ont gaijyné sous les inaisircs, les porlenl à suivre « leurs (Icsbaiiches et à vivre (rin\ entions comme eux, « ne pouvant plus se réduire à travailler après avoir « gousté celte liberté qui Fait ([ue lesdits artisans man- « quent bien souvent à parfaire les ouvrages par eux en- « (repris et ne peuvent servir le public qu'avec beaucoup « de longueur et de difficulté; ensortequ'on voldà pré- « sent plus de maisires chercher des compagnons qu'on « ne void des compagnons chercher des maistres, soit au « Ritrerju d'adresse ou des Clercs des mcsliers; contre les « anciennes règles de la police, qui enjoignent aux com- « paguons de mestier de se retirer chez les maistres « vingt-quatre heures après qu'ils sont arrivez en cette « ville, à peine dcstre tenus pour vagabonds et gens sans " adveu, comme en effet ils deviennent tels dès qu'ils ont « fréquente des filoux et ne se servent de leur qualité de « compagnons de meslier que pour se garantir des re- « cherches des commissaires, auxquels ils font entendre, « quand ils sont trouvez sur le pavé, qu'ils viennent « fraischemeut d'ar.iver en cette ville, et n'ont encore « eu le loisir de trouver condition ; ce qui ne peut estre « éclairé parles registres de leurs hosles, pource que, ce « sont pauvres gens qui logent le plus parliculièrement

Ô8 THKOl'HKASTE HE^ALUUr.

« aux extrémilés de la ville et aux faulxbourgs, et uc » savent ni lire ni escrire sur leur rcjjislre suivant les " r^^'glemenls : de sorte que, nos ordonnances de police, « publiées depuis le mois d'octobre dernier, ne peuvent '' remédier à ce désordre, ni avoir effcct à l'égard dcs- " dits compagnons de mesliers et autres gens de condi-

* tion servile, s'il n'y est par nous activement pourvcu.

• C'est pourquoy, après avoir ouy le procureur du Roy, « nous avons ordonné que nos précédentes ordonnances « et règlements de police faits pour les postillons, cabare- « tiers et autres qui logent en chambres garnies au mois, « à la semaine ou à la journée, seront exécutez selon « leur forme et teneur et en les interprétant : que tou- « tes sortes de gens qui logent et retirent les manou- " vriers, compagnons de mestier et autres gens de « condition servile seront tenus, s'ils savent escrire, de .' tenir registre de leurs noms, du mestier dont ils font ' profession, du lieu de leur naissance et du jour et de « l'heure qu'ils entrent en leurs maisons : sinon les méne- « ront au Bureau d'adresse pour y faire la mesme déclara- " tion, et porteront de jour en jour les registres ou l'cx- " trait qu'ils retireront dudit Bureau d'adresse aux coin- ' missaires de leurs quartiers : à peine de respondre par « lesdits hostes en leurs noms des mauvaises actions que « lesdits compagnons de mestier, manœuvres et autres, « qui logeront chez eux, pourront commettre et de « 500 livres d'amende. Comme aussi, seront tenus tous « ceux qui chercheront maislre, de se faire inscrire audit « Bureau dans les vingt-quatre heures de leur arrivée en « cette ville, et de prendre les conditions qui leur « seront indiquées audit Bureau, à peine des galères, « comme vagabonds et gens sans adveu : et pource qu'il

THfiOlMIRASTK HKNAlIiOT. .09

!< s'en pourra trouver (le si |)aiivns(|irils n'aiironf moyen Il (le payer le droil (|iii se prend ainlii liiireau, les ectni- « mis dudil Bureau en reeevronl Ie> déelaralions des « pauvres, et leur en délivreionl des cxirails (/nilnilc- « mont, sauC à répéler leurs droils lorsqu'ils leur eu .< auroni (ail Ironviîr eonditiou '. n

Klahii sur de (elles I)as(!S, relevant direc(erncnl de l'au(ori(é rojale, deslinci surtout au soula{jcmenl des malheureux, il était à penser que le Bureau d'adresse, dont Henaudol avait le privilé{je exclusif, aurait bien peu à redouter la concurrence : il n'en fut rien. Cette invention nouvelle présentait un côté lucralil (juc ne manquèrent pas d'exploiter des individus beaucoup moins soucieux de soulaf,cr les misérables que de remplir leur bourse eu les exploitant, ainsi que du reste cela se pratique de nos jours, dans les nombreux bureaux de placement, où l'on ne délivre un rensei[,nicmenl môme erroné qu'après argent donné. Aussi le maître du Bureau d'adresse, ainsi qu'on appelait Benatido(, dut-il entreprendre une lutte journalière contre les misérables qui s'assimilaient son invention et la détournaient du but véritable qu'il voulait atteindre. Il les cita devant le prévôt de Paris : mais, ainsi que nous le verrons bientôt, celui-ci, qui, avec le Parlement, prolendait sans cesse lutter contre lautorilé royale, ne manqua pas dans la circonstance de donner tort au protégé de Richelieu. Nous aurons suffisamment à parler de procédure pour nous abstenir de suivre pas à pas les diverses péripéties de ces procès multiples et peu intéressants que la justice fort embrouillée de l'époque rendait intermi-

' Ordonnance de police signée Laffemas, du 9 décembre 1639. •

60 TllÉOPHRASTE RENAUDOT

nàbles : nous dirons senicmcot que, dès ce momnnl, voyant riiostilité du Chùlelel à son éjyard, Henaudot (endit de toutes ses forces à faire atlribuer connaissance de tous les différend- qui lui pourraient survenir, aux Requesles de l'Hoslcl, qui, lor>qu'il s'agissait d'officiers de la maison du Hoi, et Rcnaudot éiait médecin de Louis XIII, jugeaient souverainement, même en appel des décisions du Conseil d'Élat. Ce ne fut qu'en 1639 qu'il obtint les « Lettres patentes portant attribution « et connaissance souveraine aux Hequestes de l'Hùtel, u de l'établissement des Bureaux d'adresse par toute " la France, circonstances et dépendances d'iceux ' ».

Déjà le 29 mars 1637, le conseil du Roi avait dû intervenir en sa faveur : mais on pouvait appeler de sa décision, et l'attribution de la cause aux Requêtes de l'Hôtel, jugeant souverainement, semblait mettre fin au débat.

Le Bureau d'adresse et de rencontre s'était interdit de ne rien recevoir en garde; il donnait l'adresse du patron qui désirait des ouvriers, de la personne charitable qui voulait « aumosner » les nécessiteux, mais il n'effectuait pas la transaction, bien qu'il en fiU le promoteur. Un tel système était tout au moins incomplet, s'il n'était pas défectueux. Lorsque Renaudot eut triomphé de la timidité inséparable d'un premier début, en dédaignant les calomnies de ceux qui le traitaient de « fripier >' et d' « usurier », lui qui devait mourir « gueux comme un peintre », il comprit que son œuvre était incomplète, ou plutôt il songea à lui djuner les perfectionnements que depuis longtempsil rêvait. Cepre-

' ■ Le30'^ joiir du mois de décembre de l'an de grûce 1039. •

Tllf'.OIMIKASTF, Il K > A 1)1)0 T . ',1

inicr pas vers la voie des amclioralions lïjl iiiar(|iir; par l'adjonclion à son premier élablisscmciil des ■ Hurmux de vente à (jràce , Iror/nes et rarliapts de meubles el autres biens quelconques ». l'.ii les créaul, il se Tondait sur ce que, < y « ayant bien (|ue!«jues personnes (jui ont le loisir d'y « venir (au Bureau), ou envoyer quérir le billcl lonic- « nanl l'adresse dos choses dont ils se veulent acconio- « dcr, mais beaucoup plus L;rand nombre; d'autres (jui, « tcnans de l'impatience familière à nosire nation, pcr- « dent la volonté des choses si elles ne sont [)résen(cs. '< Joint (pie l'adresse se faisant (juehiucfois à l'un des « bouts de cette ville ou faulxbourgs de Paris, et pos- « sible vers un eslran^yer qui en estoit délo{jé le jour « d'auparavant pour s'en retourner en son pais, ou vers « quelque autre qui avait disposé de son affaire sans en « venir faire descharger le registre du Bureau, comme « il s'y estoit obligé, donnoif quelquefois une peine « inutile qui apportait dudesgoul. Au lieu qu'à présent, « les deux parties, si elles le désirent, se rencontreront « dans le Bureau, qui sera, par ce moyen, un vrai Bureau « de rencontre, comme porte son nom et institution : tt où du moins la chose, dont on se voudra accomoder, « s'y trouvera avec son juste prix : de laquelle on se « pourra approprier sur-le-champ, par l'intervention « d'un des commis du Bureau qui aura pouvoir d'en « traiter, et ainsi on n'y viendra plus à faux. Car tous y « trouveront, aux heures cy après déclarées, certaine ^< response à leurs demandes : et notamment, quiconque <c y voudra apporter des hardes, meubles, marchandises, « les mémoires d'autres biens généralement quelconques « et choses licites à luy appartenants, sera asseuré de ne « s'en retourner point sans quelque contentement. »

De là à rétablissement d'un mont-de-piétê il n'y aviiil qu'un pas-, en eflet, si le possesseur du meuble ne trouvait pas acquéreur et que le bureau vouliU se charger (le l'objet en vente, en laissant toutefois la possibilité de le racheplcr, moyennant un droit et un laps de temps fixés à l'avance, le mont-de-piété était constitué.

Renaudot, du reste, savait bien que par ses ventes à jjràce et à rachats, il ne faisait que préluder à l'établissement de cette institution, qui, à cette époque surtout, était appelée à rendre de grands services.

Du reste, depuis plus d'un siècle, les monts-de-piétc existaient en Italie : les papes s'étaient faits banquiers et les avaient pris sous leur haute direction. Clément Vil en avait fondé un à Rome, qu'avaient accru Paul III et Sixte VI; Avignon, séjour des papes, en avait reçu un de Paul IV. Ces établissements s'étaient répandus dans les Flandres, où ils prospéraient. Renaudot, tant dans ses vovages en dehors du royaume que dans le midi de la France, avait été frappé des avantages que pouvait présenter une semblable institution gérée par un homme dévoué aux intérêts des malheureux, et nul doute que son programme de 1612 ne comportât sa création. Du reste, aux États généraux de 1514, la noblesse avait été la première à en demander l'établissement. Plus que tous les autres, mais bien par leur faute, les nobles étaient exploités par les usuriers lombards, qui non-seulement leur prêtaient de l'argent à un taux très-élevé, mais encore prenaient comme garantie de la somme prêtée des objets de haute valeur qu'ils acquéraient ainsi à vil prix. Pour faire bonne figure à la cour, pour guerroyer et soudoyer des mercenaires, il fallait de l'argent, et le trésor public ne pouvait suffire à payer toutes les pen-

TllfiiirilItASTI': lti;NAI,'[)0 r. r;;

sioiis (jiic rccl.iiii.'licnl ces affamés. Aussi le inoincnf élail-il tout A fait opporlun; mais, rJans la campafync qu'il cntrcprcnail, Hetiaudol, loul cti iulrrcssaril icsrirlios à l,i fondation de ees étahlisscuients, ne sonjjeait cpj'à favoriser les malheureux : « Pour ce aussi qu'il n'étoit pas " raisonnable de prcsier sans asseurance, et que lespau- " vres n'en peuvent ordinairement donner d'autre que « leurs hardcs ([u'ils mettent eu ga{;c, c'est au seul prcsl ' sur (jages que le nom de mont de piété s'attribue. Mais, « afin que cette institution puisse véritablement mériter » le beau nom qu'on luy donne, il xrroil à (Irsirer que ce « prenl fut (/raluit, se!on le précepte de l'Kvangile : li Prestcz sans rien espérer ", conformément à l'ancienne « loy de Dieu qui défendoit aux .Juifs de rien prendre à « leurs frères outre le fort principal. En récompense de " quoy ils ont partout usé de tels cxcez envers les autres « peuples que leur usure a tourné en proverbe pour lé- '^ moijjner une exaction démesurée et odieuse à tout le « monde. Il faut que en un Estât les riches aident aux " pauvres, son harmonie cessant lorsqu'il y a partie d'enflée « outre mesure, les autres demeurant atrophiées '. ;•

Nous Dépensons pas qu'aucun économiste habile, doublé d'un philanthrope, puisse désavouer ces paroles.

Le principe des mouts-de-piété étant admis, restait leur réalisation. Renaudot ne songea pas un seul instant à les établir sur le modèle de ceux qui fonctiounaient en Flandre et en Italie. Dans ces pays, les monts-de-piété étaient de véritables banques, où l'on venait chercher de l'argent, même à un taux usuraire, et où se traitaient toutes sortes d'opérations financières. Et en effet, cer-

' Recueil général des questions traitées es conférences du Bureau d'adrcuc, t. I, 43« conf., 2« édition. Paris, 1650, in-8.

61 THÉOIMIRASTE REN.VUDOT.

laines persouues n'ayanl « pas as'^ez de capital pour en .< vivre, en se coutentanl de l'inUTost permis par les lois (t du pays, donnoient leur principal au mont, à la charge « de leur en faire une pension viagère qui surpasse cet " intérest ordinaire. D'autres mettent une petite somme « à la naissance d'un enfant, à la charge de luy en donner « une autre notable limitée entre eux lorsqu'il sera ma- « rié, laquelle somme en cas de mort est acquise au « mont. '; Le système des assurances sur la vie était donc déjà en vigueur à cette époque.

Pour fonder un mont-de-piélé, Renaudot, qui par sa fortune personnelle était incapable de fournir l'argent nécessaire pour une telle entreprise, dut cherchera emprunter, et au meilleur compte possible. Dans cette quarante-troisième conférence du Bureau d'adresse, furent établis tous les préliminaires de la future fondation, et l'un des cinq conseillers ou amis de Renaudot qui prit alors la parole, résuma la discussion en ces termes :

-( J'estime donc qu'il doit estre fait une fidèle suppu- « talion de ce à quoy reviendra Tintérest du principal, « à la moindre raison qu'on le pourra avoir, les gages « des officiers nécessaires à l'appréciation, conservation, " recepte et délivrance des bardes, leur vente en cas de u besoin; pour estre seulement levé pour profit sur le " capital du prest ce à quoy reviendra cette despense ic et adjousté au principal; le reste estre rendu à son « propriétaire et que le parsus ne doit pas estre souf- « fert'. "

Fondé sur de telles bases, le Mont-de-piété ne pouvait être qu'une institution charitable dont tous devaient bé-

' liccueil général des questions traitées es conférences du Ilnrcau d'adresse, t. I, 43= conf., 2<' édition. Paris, 1G50, in-8.

Tiff;oi'iinASTf': hk.naudot. o.î

iiôficicr, exccplc les loiidalcurs. Le 27 mars Hi'M, ISciiaudol oblcnail du Moi, en union avec le Bureau d'adresse, exclusivement <i lous autres, .<■ la permission de Caire ou- « verlure en celle ville de l'ari"^, desdites ventes a f;rAce « et pure et simple, (roques et acliapts de toutes liardes, « meubles, marchandises et autres biens dont le commerce n'est proliilié par l(;s ordonnances, en payan! « six deniers pour livre du prix de la chose vendue ou « eschaugéc, en attendant la fondation des monts-de-piété n , qui furent établis par ainM, du l" avril lO.iT.

La première transformation (|u'avait subie dinssoQ fonctionnement le Bureau d'adresse, ou mieux encore, la premiôrc adjouctlDn qu'd avait reçue, avait été la faculté que possédaient désormais les parties devenir vendre ou troquer un meuble d:ins Je Bureau même. Mais le vendeur pouvant ne pas trouver preneur au prix demandé, il lui était fourni désormais d'autres facilités : « S'il trouve - moins de ses meubles qu'il ne ies estime, dit Renaudot, ^ il les vendra à grâce et faculté de rachapt, en estant « quitte en l'un et l'autre des cas cy-dessus pour les six « deniers pour livre du prix de la chose vendue ou es- " changée. Pour exemple, celui qui apportera une bague « ou un tapis de Turquie qu'il estimera cent escus, s'il « en trouve autant, le vendra et en touchera tout l'ar- « gent, à la réserve de sept livres dix sols, à quoy se « montent les six deniers pour livre du prix de la vente, « et le bourgeois, orfèvre, frippier ou autre qui l'aura « achepté, l'emportera et en disposera comme du sien. « Que si le vendeur l'estime davantage, il luy sera permis « de le vendre à grâce et faculté de le retirer dans le « temps qu'il preadra en payant seulement cent sols pour « lesdits six deniers pour livre. Au bout duquel temps, le

66 THÉOPHRASTE RENAUDÛT.

i vendeur rapportant deux cents livres, ladite chose lui ' sera rendue. "

11 se faisait donc plusieurs sortes d'opérations au Bureau d'adresse, et si nous décrivons eu même temps et semblons confondre les venles à grâce et rachapt et le Monl-de-piété proprement dit, c'est que, rue de la Calandre, tous les genres de transactions étaient possibles, confondus pour ainsi dire, et par cela même favorisaient l'emprunteur, qui pouvait faire annoncer, troquer, vendre ou déposer contre une certaine somme, et dans le même bureau, l'objet dont il voulait se défaire ou sur lequel il désirait emprunter.

A une époque où la police était impuissante à mettre obstacle aux nombreux vols qui se commettaient journellement, il était nécessaire de s'assurer d'où provenait l'objet proposé. Aussi, avant toutes choses, Renaudot, qui était responsable des opérations du Bureau d'adresse, devait-il prendre ses précautions :

« Tous sont advertis, dit-il, de n'y apporter ou envoyer « aucune chose dérobée; l'exacte perquisition qu'on en •< fera estant un moyen infaillible d'attraper tost ou tard «c les larrons et receleurs et les faire punir sans miséri- £ corde, ainsi qu'il est déjà arrivé. »

Les sages règlements qu'il avait édictés pour éviter de semblables compromissions avaient donc déjà porté leurs fruits, et en rapportant désormais ces règlements, nous demandons si l'on a mieux fait de nos jours.

.< L'ordre qu'on y observe est : que celuy qui aura quel- « que bague, tapisserie ou autres bardes et meubles à ^t vendre, en envoyé le mémoire au bureau, afin que l'un * des enquesteurs du bureau aille à l'instant faire sa périt quisition sous main, si lesdites choses ne sortent pas

1 llflOl'IlIl ASTK ItH.NAIJItOT. 07

« d'uD lieu infecté de quelque maladie contat/ieuse, et si elles .1 ne sout (lérohécs, cl qu'cMi l'un on l'-iiilre rlcsdits cas, Il elles ne soient re(;ues.iu(Jil l)ureau. »

IN'oublionspas que Renaudot est médecin, et très-bon médecin |)raliquant; aussi craint-il les maladies contagieuses à régal des voleurs '. Puis il continue :

« Comme aussi, l'enquestcur ayant fait son rapport du >i contraire, lesdites choses seront exposées en vente au « plus offrant et dernier enchérisseur si le propriétaire le « désire, pour estre vendues purement ou simplement ou « eschangées, sinon, elles seront montrées à l'un des esi< timateurs, lequel les apprétiera en conscience, selon « qu'il croira qu'elles pourront estre vendues dans le " temps dont on conviendra, et non selon leur présente " valeur; déduisant du prix de l'estimation le dépérisse- « ment qui s'en pourra faire pendant ce temps-là. La- « quelle apprétiation il signera sur le registre; et, en « outre, attachera la moitié d'un morceau de parchemin « de luy parafé, à la chose appréliée ; en telle sorte que ' ledit parchemin ne pourra estre osté sans rompre le " cachet dont l'estimateur l'aura cachetée en mesme a temps. L'autre moitié duquel parchemin, avec partie " dudit parafe, contenant le numéro du feuillet et article " du livre où l'enregistrement en aura esté fait, sera donné " à celuy auquel appartiendra ladite chose, ou qui aura " pouvoir de luy; et la chose ainsi étiquettée et pareille- « meut marquée de sou numéro, sera délivrée es mains " du garde-meubles du bureau, lequel sera tenu de le gar- « der ou faire garder soigneusement et représenter lors- .' qu'elle luy sera demandée. Et en mesme temps, lecais-

' Nous ne pensons pas qu'on prenne aujourd'hui de semblables précautions, dont l'utilité n'échappera à personne.

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c sier délivrera audit vendeur, ou ayaul pouvoir spécial de i< luy, les deux tiers de restimation, s'il déclare qu'il vend « ladite chose à grâce et faculté de racliapt et pour quel ^ temps... Autrement, la chose sera vendue purement et « simplement au premier jour de vente qui se fera audit ^ bureau immédiatement après ledit temps expiré, en sa K présence ou absence, sans aucune autre sijjnification - que celle qui luy en a esté faite de bouche en lui bail- « lant ladite somme lors de la vente à grâce, et le surplus « (si aucun est) sera rendu au précédent propriétaire de la " chose, ou autre ayant pouvoir de luy, s'ils le viennent ' requérir dans un au et demi pour tous délais; lequel .! temps passé ils n'y seront plus reçus. Et sera pour cet !c effet le bureau ouvert depuis huit heures jusqu'à onze .1 heures du matin et depuis deux heures jusqu'à cinq de i: relevée... La chose, comme il a esté dit, sera vendue à « jours et heures solennelles, afin que chacun en estant c( adverty s'y puisse trouver pour enchérir ou faire en- .^ chérir les choses au plus haut prix que faire se pourra. « Et pour ce qu'il se trouve desià un grand nombre de .' choses à vendre audit bureau, tous ceux qui s'y vouu dront trouver pour la condition du pubhc et«des paru culiers meilleure, sont advertis que l'ouverture des- " ditesventes, troques et achapts, se fera samedy prochain (c seizième de ce présent mois de may, depuis deux heures

< jusqu'à cinq heures après-midy, en la cour et grande c salle du bureau, où sera affichée la liste de l'argente- « rie, perles, pierreries, tableaux, figures, médailles et >( autres pièces de cabinet, et généralement de tous les

< meubles qui seront lors exposés en vente. Lequel jour 1! de samedy ayant depuis esté trouvé incommode, à « cause que la pluspart de ceux qui s'y dévoient trouver

TIll'.dl'IlIlASTI': HKiNAIiDOT. (','.)

« |)()ur cnclu-rir cl l'jiiro valoir les choses exposées cii « vcnle au profict des parlics csloicnl ce jour-là occu- « pés .'lillcnrs, ladilc vcnle publique a eslé remise aux » jeudis (le ('lia(jU(^ semaine à la mesmc heure. »

En résumé, les opérations qui se faisaient, nous ne dirons pas dans le monl-de-piété, mais hicn dans le Bureau d'adresse fondé par Pienaudot, élaienl les suivantes :

Pour trois sous, on pouvait venir clicrcher le rensei^jnement désiré, ou faire inscrire ce qu'on souhaitait vendre ou louer, le bureau se charf^eant par ses affiches et « billets " de donner la publicité nécessaire à toutes les offres et demandes.

Un de{jré de plus, et l'on avait les ventes et troques entre particuliers. Le vendeur apportait ses meubles au bureau, et celui-ci, moyennant six deniers pour livre du prix de vente, se chargeait de favoriser celle-ci en conservant Tobjet et en le mettant en vente « au plus offrant et dernier enchérisseur à heures convenues ' ; il est probable eu outre que, pour ces genres d'affaires, les transactions étaient continuelles et pouvaient s'effectuer de gré à gré. Si le vendeur ne trouvait pas preneur, ou s'il désirait seulement emprunter sur son meuble, le bureau prenait celui-ci avec faculté de rachat pour le vendeur, et, après une série de formalités bien comprises et instituées pour assurer la sécurité des transactions, faisait estimer la chose apportée, et prêtait sur celle-ci, qu'il gardait comme gage, les deux tiers de l'estimation, y compris le dépérissement qu'elle pouvait subir pendant le temps du prêt'. Lorsque l'emprunteur revenait chercher son nantissement, il donnait, outre la somme reçue, les six deniers pour livre réglementaires.

' La durée du prêt se traitait probablement de gré à gré.

Si au bout du délai convenu, l'emprunteur n'était pas veau réclamer l'objet engagé, celui-ci était mis aux enchères les jeudis qui suivaient l'expiration du délai accordé, et si le prix de vente dépassait le prêt, on tenait le surplus à la disposition du propriétaire. Mais comme, ainsi que cela se comprend, on ne pouvait tenir ce surplus indéfiniment à la disposition de celui-ci, au bout d'un an et demi, le boni revenait au mont-de-piété, qui certainement s'en servait comme amortissement du capital qu'il avait dil emprunter pour son établissement, puisque, dans l'idée de son fondateur, le prêt devait être gratuit, tout au moins pour les malheureux.

On ne saurait, croyons-nous, trop considérer le talent d'administrateur de Renaudot. Médecin très-recherché, journaliste ', directeur du Bureau d'adresse et du Mont-de-piété y annexé, il vaquait à tout, et tout prospérait sous sa direction, malgré les calomnies auxquelles il était incessamment en butte:

; Au reste, dit-il, les louanges que grands et petits " commencent à donner à cet, établissement, vont servir « de response péremptoire aux médisances de ceux qui « pensent ne pouvoir autrement qu'en le blasmant per- « pétuer leurs crimes qu'il découvre et empesche; et si -' quelques autres esprits y apportent une aversion dés- " intéressée, ils sont suppliez de suspendre leur juge- « ment, tant qu'ils ayent reconnu par la pratique si je " seray moins envieux de mon honneur en ce fait qu'en « tous les autres, puisque j'ay à en respondre, comme «i de tout le reste, à un Roy si juste et à un conseil si « clairvoyant. >

' La Gazelle date de 1G3I.

TKIÎfll'IIFlASTI^ KKNAIJDOT. 7f

nciiaudol connaissait les obstacles ol savnil 1rs surmonter, fort snriout qu'il était de l'appui rouliiiucl que lui pr(^(ait Miclielicu. A dcfaul de celui-ci, ilaurail (rouvé le coiirajrc nécessaire dans riuiuieiise désir qu'il av.iil de soulajyer les misérables, désir qui lui avait fait fonder son Bureau d'adresse, en dédaignant le mépris qui s'at- (achail A celte époque à (ont art manuel, de la part surtout de ceux qui savaient si bien mendier des pensions.

'< A tou(e heure, écrivait-il, les pauvres y trouveront ' gratuitement avis des commodités et occasions qu'il v u aura de gafjner leur vie, la plus charitable aiiinosne " qu'on leur puisse dcsparlir.

- Et, comme les ju^jements sont divers, d'autres ab- -' baisseront si fort cet cmploy au-dessous de ma char(je ^ qu'ils tascheront à me rendre par lu méprisable. Pau- « vres (Tcns qui ne considèrent pas que ce n'est point ' tant le sujet comme la façon de le traitler et les per- ^ sonnes qui s'en meslent d'où les occupations s'appel- ' lent basses et relevées. Agis estoit toujours Ajjis -< mesme au bas bout, Caton toujours luy, dans sa charjïc -'de nettoyer les riies... Ouy, le (jraud cardinal ayant '^ donné souvent ses suffrages à ce mien projet, il n'a rien désormais en soy que de grand et de magnifique. "

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