CHAPITRE m
La Gazette. — Les Nouvelles à la main ou Gazetina. — Reuaudot fonde la Gazette en 1631, soutenu par le P. Joseph et Richelieu.
— Collaboration effective de Louis XIII et du cardinal. — La Gazette, iournal officieux; ses privilèges; démêlés avec les imprimeurs, les libraires et les colporteurs. — Les Uequottcs de l'Hosiel, juge unique et souverain des causes de Renaudot, 4 août 1634.
— Les Conférences publiques du Bureau d'adresse. — Leur organisation ; leur succès. — Renaudot trouve d;msles conférenciers un personnel professoral suffisant pour la Faculté libre qu'il médite de fonder.
Lejournal, si répandu de nos jours et qui occupe une si grande place dans notre vie, n'existait pas au commencement du dix-septième siècle, ou tout au moins, s'il existait, ce n'était qu'à l'état rudimentaire. Nous n'avons pas l'intention de rechercher et de réunir ici tous ses vestiges précurseurs; on trouvera ces détails traités dans l'ouvrage de M. Hatin'. Nous voulons seulement étudier et rapporter l'enchaînement de circonstances qui amena Renaudot à créer le premier de nos journaux, ce qui est de la plus haute importance; car si le médecin de Loudun n'est pas complètement oublié aujourd'hui, c'est grâce à son titre universellement reconnu de père du journalisme.
' UatiN Histoire de la presse.
T II r; 01' Il HAST K HKNAI liOT. 73
l'as |»Ius, du reste, que pour le IJure.iu d'adresse et le Monl-de-piéltS il ne fui un invenleur, au vrai sens du mol ; mais il sul si bien rassembler les él<^ments t'pars cl en faire une unité, qu'au poinl de vue parlicuiicr du journalisme, il mcrile vérilablemenl le nom (h; vulfjarisalcur ou de crcalcur : « Le journal, dil il;ilin, naiiuil. « presipie simidiaiiéineiil cl sous rinfluciicc des inriiies u causes, eu France, eu Angleterre et en Hollande, au coni- < menccmenl du dix-septième siècle. Si l'on s'attache à la « question de priorité, les dates semblent être en faveur .> de la Hollande e( de l'Angleterre-, mais, en réalité, c'est >i à la France (ju appartient l'honneur d'avoir donné « naissance au premier journal '. »
A cette époque, en effet, il semblait que le besoin de nouvelles fût universel, et beaucoup d'écrits, la plupart fort licencieux, circulaient sous le manteau, relatant le plus souvent les faits scandaleux delà cour ou de la place publique. Quand Hcnaudot \int pour la première fois h Paris, il fut surpris du grand nombre de petites feuilles volantes, imprimées en cachette, qui se vendaient sous le nom de Nouvelles à la main, et qu'on lisait avec avidité. « Ce commerce avait pris même une telle extension qu'il y « avait une classe d'individus appelée nouvellistes, sorte de -t bohèmes littéraires, inventant le plus souvent des nouu velles à plaisir, qu'ils s'en allaient débitant çà et là, et >< qu'ils offraient imprimées au public sous le nom de " Nouvelles à la main...
« Dans l'origine, les nouvellistes se bornaient à se « communiquer les nouvelles qu'ils avaient recueillies « chacun de son côté, ou tirées de leur imagination, et en
' IJ.VTIN, Hisloire de ta jtrcsscen France. 1859, t. 1, p. 20.
74 THP.OPHRASTE RENAUDOT.
- « se séparant ils les répandiiienl de vive voix parla ville. « Mais bientôt on en était venu dans la plupart des cer- " des à en tenir registre : on en discutait la valeur, et si « elles le méritaient, on leur donnait place dans une sorte i- de .tournai dont les copies manuscrites étaient répan- « ducs h profusion dans Paris. Telle est l'origine de ces « fameuses Nouvelles à la ma'm dont on a tant parlé. Le « commerce s'en était même à la fin régularisé autant que « le permettait leur nature clandestine; chaque cercle « avait son bureau de rédaction et de copie, ses corres- « pondants en province, et les gazettes manuscrites onga- « 5e/m.îcomptaient un grand nombre d'abonnés, aux(|uels « on les adressait moyennant une somme qui variait sui- « vant qu'elles se composaient de plus ou moins de pages. .( De là au journal il n'y avait qu'un pas. » Comment Rcnaudot le franchit-il, c'est ce qu'il importe de savoir, et, étant donné que c'est le point particulier de son œuvre, sinon le seul, qui ait été bien étudié, il est nécessaire de connaître l'opinion des auteurs qui ont écrit sur ce sujet. La plupart de ceux-ci, avec Flatin, pensent que Renaudot, bien informé par le Bureau d'adresse, centre de renseignements, eut l'idée d'amuser ses malades en leur racontant les nombreuses anecdotes qu'il avait recueillies, et que, voyant le succès qu'il en tirait, il eut la pensée d'écrire ces i' Nouvelles " et d'en faire des copies qu'il distribuait dans .ses visites. " Mais ces Nouvelles à la main eurent tant « de vogue, que Renaudot se trouva bientôt dans l'im- « possibilité de suffire aux demandes qui lui en étaient « faites. 11 songea à les faire imprimer pour les vendre « aux gens qui se portaient bien, et il fut ainsi conduit à « l'idée du journal. Voilà, dit Hatin, sur l'origine de la « Gazette, la tradition unanime; nous ignorons, du reste,
TIIÉOIMIIUSTM m'-NAlDOT. ir,
« les circonsliiuccs dcccl enfantement, (jui, selon toutes « les prohabilités, dut être fort laborieux '. ^
Eh l)ien, nous croyons (pie là n'est pas la vérilé ; («videninient tÇenandol était un médecin, un causeur a{jréai)le, fort rccheielié non-scuicment |)our rexccllence de ses remèdes, mais aussi par son esprit : u .hiscjues aux pau- « vres malades, dit-il', rcconnoissent la différence u qu'il y a entre l'ennuyeuse pesanteur de celuy qui ne « les tire jamais du triste penser de leur maladie, et la « gayelé d'un esprit universel qui sçait diverlir le leur, « quand il eu est temps, par la plaisante variété de son « discours, lequel souvent ne sert pas moins de médecine « à l'asme que les remèdes matériels au corps, et qui, pour « leur grande commodité, n'est {juèrc moins nécessaire. « Mais c'est ainsi que jadis pour la mesme variété d'es- « tude, Celse, Fracastor, Cardan, Scaligcr et tant d'au- « très {grands médecins, ont receu mesme hiasme: qu'aussi « je puisse leur ressembler en la louange qu'ils ont facial lement remportée. >v
De là à distribuer à ses malades ou aux personnes bien portantes des nouvelles imprimées, il y a loiu. D'autres mobiles le firent agir. Renaudot avait voyagé, et ses voyages lui avaient iuspiré l'idée première des bureaux d'adresse et des monis-de-piétc qui déjàfonclionnaient en Italie. Il eu fut de même pour les gazettes. •■■ Leur «publication, dit-iP, est en effet nouvelle, mais en « France seulement, et celte nouveauté ne leur peut ac- « quérir que de la grâce. '■ Lorsque Richelieu fut définitivement en possession du pouvoir, Renaudot, qui lecon-
' H.VTiN, loc. cit., t. I, p. 49.
* Inventaire du Bureau d'atlrcssc.
'■' Préface de la Galette de 1631,
76 TIIEOIMIRASTE RENAUDOT.
baissait de loujifuedate, viul le retrouver à Paris. Voyant Tavidité avec laquelle ou s'arrachait les Nouvelles à iamaia ou « gazetins )\ il eut tout de suite la pensée de mettre à exécution ce qu'il avait vu faire eu pays étranger, pensant pouvoir, à beaucoup de points de vue, en tirer un profit immédiat. L'ouverture qu'il en fit au ministre, sans l'appui duquel il n'entreprenait rien, dut être bien accueillie.
La guerre qu'on faisait à Richelieu s'accusait par une quantité de pamphlets hostiles qui irritaient fort l'impérieux cardinal, et auxquels il lui était difficile de répondre : qu'on se rappelle la Cordonnièt^e de Loudun, qui, dit-on, fut fatale au malheureux Grandier. Le ministre comprit donc vite la puissance du moyen que lui offrait Renaudot, et dès ce moment, comme nous le verrons, sa collaboration fut acquise aux gazettes, quand elle ne fut pas imposée. Le fait suivant le prouve surabondamment: Richelieu, qui, au début de sa vie politique, avait semblé faire cause avec l'Espagne, s'éloignait alors de plus en plus de celle-ci et pactisait avec les protestants d'Allemagne : parallèlement Renaudot dans ses gazettes va tout de suite devenir l'ennemi juré des Espagnols et les attaquer avec véhémence. Richelieu était donc entièrement acquis à la création de la Gazette; quant au Père Joseph, leur établissement rentrait tout à fait dans sa politique.
Leclerc du Tremblay n'était pas un bavard, bien au contraire; il avait compris que pour gouverner plus sûrement, il valait mieux élever sur le pavois un homme intelligent et dévoué, qu'il pourrait remplacer ou relever si les circonstances amenaient sa chute, sans que son pouvoir occulte en fût un instant diminué, que de détenir lui-même ouvertement le pouvoir. La preuve qu'il
TIIKOIMIUASTK H K > A ( DOT. 77
joua ce vMi'. avec liicliclicii (;>! coiileniic (laii> la Icltrc suivaiilc, (|ii(; ce dernier lui éerivail coiifidciilielleiiieul eu 1(121, alors (ju'il venait d'ôtrc uonimé miuislre d'I'llal par sou iuleruiédiairc :
K Au Père Joseph, capucin '.
« Comme vous cslcs le principal afyeut dont Dieu s'est « servi pour me eouduircdaus tous les honneurs où je me u vois élevé, je me sens ol)li{jé de vous en mander les « premières nouvelles cl de vous apprendre (ju il a plu « au Hoy me donner la cliar[ïe de son premier minisire, « à la prière de la Royne, mais en mesme lemps je vous « prie d'avancer voire voia[ye el de venir au plus tost « partager avec moy le maniemenl des affaires. Il y en a « de pressantes que je ne veux confier à personne ni ré- « soudre sans vous. Venez donc promptemenl recevoir « les témoignages de toute l'estime qu'a pour vous « Le cardinal de Richelieu.
Le Père Joseph avait donc certainement été consulté*, et il avait dil lui sembler agréable de pouvoir faire, par l'intermédiaire de Richelieu, diins un journal unique et privilégié, répandre partout, sans paraître lui-même, la direction qu'il comptait donner à la politique. Enfin, Richelieu était flatté dans son amour-propre d'écrivain :
' Le Père Joseph, par l'abbé Richard.
- On s"étonnera peut-être de ne jamais entendre parler du P. Joseph par Renaudot, mais le public ne se laissait pas tromper par ce silence, et dans plusieurs pamphlets il nous montre L. du Tremblay, Richelieu et Renaudot conspirant dans le cabinet du cardinal et confectionnant ensemble la Gazelle. Le P. Joseph semble avoir toujours un rôle prépondérant dans ces discussions. Voy . 1" Satyre d'Eslal : Harangue/aile par le matire dit B. dA. à Son Emincnce le card. de Richelieu, et le remerciement dudit cardinal. In-4*, 1635. 2" Calholicon français, ou Plaintes de dcu.r chasicaux, rapportées par Renau • dot. maistrcduB. dA. In-4"', 1636.
78 THEOPlirxASTE RE.N.VUDOT.
ÔQ sait qu'Use piquait de Ultéralure, et qu'il faisait de fort mauvaises tragédies en compagnie de Corneille, qui n'en pouvait mais-, il trouvait là une excellente occasion d'écouler utilement sa prose, et entraînait même le Roi à collaborer à la nouvelle création de Henaudot.
Nul mieux que celui-ci, du reste, n'était à môme de mener à bonne fin semblable entreprise. H pouvait luimême imprimer sa Gazette dans son Bureau d'adresse d'où sortaient journellement ses billets d'annonce : de plus, le nombre considérable de nouvelles qu'il recevait dans ce dernier devait donner un attrait tout particulier à son journal. Richelieu savait en outre qu'il pouvait compter sur la probité et le dévouement de cet homme intègre, et il n'ignorait pas que sa plume était assez acérée pour répondre victorieusement aux attaques qu'allait soulever l'apparition de la nouvelle feuille. La Gazette, dès son début, eut donc un rôle politique : >i C'est, au reste, le journal des Roys et des puissances de la terre », écrivait Renaudot dans sa préface de 1631.
Accusera-t-on celui-ci d'avoir vendu sa plume à Richelieu et de s'être mis aux gages du cardinal? On ne rééditera rien de nouveau, car à cette époque déjà on le savait son protégé, et l'on ne manquait pas de le proclamer son homme lige. Cependant il est facile de le laver d'une semblable accusation. En suivant la politique de Richelieu, Renaudot faisait acte de patriote ; à une époque où les princes du sang, comme Condé, n'hésitaient pas, pour servir leurs intérêts, à offrir leur épée aux ennemis de la France, il faisait bien de suivre la politique d'un homme qui, à son lit de mort, disait au prêtre qui l'engageait à pardonner à ses ennemis : " Je n'en ai jamais eu d'autres que ceux de l'État. '> De plus, il était
TIlflOl'IlKASTK RK^AljlJOT. 70
iillaclié à l'iicliclicu pjir les liens (h; l.i plus riroilc rccoiiuaissjincc : c'cHait lui qui le (léCendail conire les attaques de SCS ennemis, el le pauvre (jazclier vit bien, à la mort du cardinal, qu'il n'avait pas moins fallu rpic la toute-puissance de celui-ci pour cnqK^clier sa ruine.
D'autre part, toujours philanthrope , il considérait ses (»azelles coiuine \c cAlé moral de son o'uvre : < Surlout, -' (lit-il, serout-elies maintenues pour l'utilité qu'en re- « çoivent le public et les particuliers : le public, pour ce « qu'elles empesehcnt plusieurs faux bruits qui servent >< souvent d'allumettes aux mouvements et séditions >' intestines : voire, si l'on en croyl César en ses Com- « meutaires, dès le temps de nos ayeulx leur faisaient « entreprendre précipitamment des guerres dont ils se
" repentaient à loisir , les particuliers, chacun d'eux
" ajustant volontiers ses affaires au modèle du temps. ' Aussi le marchand ne va plus troquer en une ville « assiégée on ruinée, ni le soldat chercher employ dans « le pays où il n'y a point de guerre : sans parler du " soulagement qu'elles apportent à ceux qui écrivent à * leurs amis, auxquels ils étaient auparavant obligés, « pour contenter leur curiosité, de décrire laborieuse- " ment des nouvelles le plus souvent inventées à plaisir « el fondées sur l'incertitude d'un simple ouï-dire. « Encore que le seul contentement que leur variété « produit ainsi fréquemment et qui sert d'un agréable " divertissement es compagnies qu'elle empesche des " médisances et autres vices que l'oisiveté produit, dut « suffire pour les rendre recommandables. Du moins, « sont-elles en ce point exemptes de blasme, qu'elles ne « sont pas aucunement nuisibles à la foule du peuple, « non plus que le reste de mes iuuocentes inventions :
« étant permis à chacun de s'en passer si bon lui " semble. >'
Mais avant d'aller plus loin, précisons la date de l'apparition du premier numéro du premier de nos journaux. Le 30 mai 1031 élait octroyé, « par Sa Majesté à ' Théophraste Renaudot, l'un de ses conseillers et mé- » decins ordinaires, maislre et intendant des Bureaux « d'adresse de ce Royaume, et à ses enfants, successeurs « ou ayants droit de lui, le privilège de faire, imprimer, " faire imprimer et vendre, par qui et où bon leur sem- « blera, les nouvelles, gazettes et récit de tout ce qui « s'est passé et passe tant dedans que dehors le royaume, « conférences, prix courant des marchandises et autres « impressions desdits bureaux, à perpétuité, et tant « que lesdites gazettes, nouvelles et autres impressions i< auront cours en cedil royaume; et ce exclusivement « à tous autres ".
Le même jour, 30 mai 1631, paraissait la première Gazette \ qu'il appelait de ce nom « pour être plus connu du public avec lequel il fallait parler ».
i< C'est par induction, dit Hatin, que nous donnons « cette date que nous n'avons trouvée nulle part , mais « pourtant nous la croyons exacte. Les premières « Gazettes, en effet, ne portent ni date ni numéro d'or- « dre, mais seulement une signature alphabétique. Ce ' n'est qu'au sixième numéro marqué de la signature F « que l'on rencontre à la fin une date : 4 juillet 1631. « Or, comme la Gazette paraissait tous les huit jours, « nous trouvons en remontant, pour la date du premier « numéro, le 30 mai. » ]Nous n'aurions qu'une objection
' Il est fort probable que les gazetins, alors fort répandus,. lui avaient suggéré ce litre.
TKfiOPHRASTR RRNAUDOT. 81
h fjiiic ;'i vc.\{{\ m;ini(^ro (le voir, c'csf l.i coïnriflrnrc de la (IjiIc (lu |)rivil(î{|;(; Jiccorfh' cl (h; r.ippjirilioii du prciiiicr uuuu'to, \v. priviléfyc; .lyaiil (U) , .Hnsi (ju'il senihic ralioiiucl , piM-cc'fk'r l'apparilion du journal : mais ce sont là (les cl(i(ails de peu d'iniporlauce.
Il ne faudrait pas s'atlendre à trouver dans ce premier journal une rédaelion analogue à celle adoptée dans les ('euillcs d'aujourd'hui. Ainsi, le premier-Paris, l'article de fond traitant des affaires de polili(jue couranle, est inconnu de l^cnaudof, (jui, (ous les mois, et à partir seulement de 1032, prend la plume pour faits personnels et pour défendre surtout sa nouvelle création contre les malintentionnés et les contrefacteurs. Dans les (jualre [n\^cs, in-4'' intitulées Gazelles, et dont le sixi(>me numéro se termine par la mention suivante: « Du Bureau d'adresse, au Grand Coq , sortant an Marché-X'enf , près le Palais, à Paris, le i juillet 1031; avec privilège '-, Renaudot se contente de donner les nouvelles qu'il a reçues tant de France i^ue des pays étrangers, en commençant toutefois par ces derniers. « L'ordre des temps et la suite j des dates m'obligent, dit-il \ à commancer mes rela- « lions par les lieux les plus esloignés pour finir par la « France, par où peuvent néantmoios commancer ceux « qui voudront suivre celuy de la dignité : taudis que ' mes correspondances se vont formant jusques aux vt pais les plus éloignés pour vous en rendre le meilleur « conte qu'il me sera possible *. »
' Préface des Gazettes de 1631.
* Le 28 novembre 1631, luGazcite doubla sou format, qui fut alors porté à huit pages in-4'' : les quatre premières portant 1^ litre de Gazelles, les quatre suivantes intitulées : Xourelles onllnaîrc^ de ilirers endroits, sans compter la création des Supplcmeiuset des Extraordinaires, qui ue vint que plus tard et dont nous reparlerons. Le recueil des
82 TilÉOPHIlASTE RKNAUnOT.
A son privilège était ydjoiat une pension de huit cents livres « qui en espargnoient, dit-ii, dix fois davantage;» « Sa Majesté en la déchargeant des frais des courriers « exprès qu'elle esloit obligée de dépescher pour infor- « mer ses provinces, outre la commodité que tirent « tous ses sujets de l'anéantissement des mauvais bruits « préjudiciables à son service ». Mais si Renaudot était en correspondance constante avec tous les pays, il trouvait en outre à la cour communication officielle de la plupart de ses informations, " fouruies par l'ordre des « ministres qui savent distinguer les choses qui doiveot « y estre tues de celles qu'il faut donner au public ".
Le mot d'ordre venait donc de haut lieu, et la protection dont Richelieu couvrait le gazeticr devait donner à celui-ci le courage de supporter toutes les tracasseries auxquelles il allait être en butte. A peine six mois s'étaient-ils écoulés, depuis l'apparition du premier numéro de son journal, qu'il avait à répondre à tous les envieux ou malententionnés qui s'efforçaient de faire avorter sa nouvelle création :
« La difficulté que je dis rencontrer en la composition « de mes Gazettes, n'est pas ici mise en avant pour en « faire plus estimer mon ouvrage: ceux qui me connais- « sent, peuvent dire aux autres si je ne trouve pas de « l'emploi honorable aussi bien ailleurs qu'en ces feuil- « les; c'est pour excuser mon style s'il ne respond pas te toujours à la dignité de son sujet, le sujet à votre hu- « meur et tous deux à votre mérite. Les capitaiues y « voudroient rencontrer tous les jours des batailles et « des sièges levés ou des villes prises; les plaideurs des
Gazettes que Renaudot publiait tous les ans, possède seulement en IG.'il nne Table alphabétique des principales matières y contenues.
TIIKOI'IIIUSTK ItKNAIMiOT. 83
u nrrcsls ou ij.iroils cas ; les personnes dcvolicuscs y a cliorcluMil les noms (l(;s |»rrrlic,ii(!iirs, des confesseurs « (le reinar(|iic. ('.eux (jui n'enlcndeiil rien aux uiysl^;res « (le la cour les y voudroiciil Iroiiver en {grosses lellrcs. ■' Tel, s'il a porlé un pacinel en cour ou mené une com- < pagnic d'un villajje à l'aulr»; sans perles d'Iiouimes ou « payé le quart de quelque mérliocre office, se fAelie si « le Hoi ne voil son nom dans la Gazelle. D'aulrcs y il voudroicnl avoir ces noms de Mnnscujneur ou de Montt simr répétés ;\ chaque personne dont je parle, à faute « de remarquer que ces litres ne sont ici pas apposés « comme trop vulgaires, joint que ces compliments « étant omis eu tous ne peuvent donner jalousie à ic aucuns. Il s'eu trouve qui ne prisent qu'un langage « fleuri : d'autres qui veulent que mes relations semblent « à un squelette décharné, de sorte que la relation en « soit toute nue, ce qui m'a fait essayer de contenter les <t uns et les autres. » — El il ajoute : ' Se peut-il donc « faire (mon lecteur) que vous ne me plaigniez pas en « toutes ces rencontres et que vous n'excusiez pas ma « plume, si elle ne peut plaire à tout le monde, en quel- « que posture qu'elle se mette, non plus que ce paysan et « son fils, quoiqu'ils se missent premièrement seuls et vc puis ensemble, tantost à pied et tantost sur leur asne? « Et, si la crainte de déplaire à leur siècle a empesché (! plusieurs bons auteurs de toucher à l'histoire de leur >< aage, quelle doit estre la difficulté d'escrire celle de la >^ semaine, voire du jour mesme où elle est publiée : joi- . guezyla brièveté du temps que l'impatience de vostre humeur me donne : et je suis bien trompé si les plus 1 riches censeurs ne trouvent digne de quelque excuse - un ouvrage qui se doit faire en quatre heures de jaur
84 THÉOTHUASTE RENAUDOT.
c que la veiiiic des courriers me laisse loules les semai- ;< lies pour assembler, ajuster et imprimer ces lignes. »
Du reste, Renaudot n'est pas ennemi de la critique, qu'il cherche à satisfaire lorsqu'elle est de bonne foi: '< Mais non, je me trompe, estimant par mes remon- ;i trances tenir la bride à votre censure, je ne le puis; et « si je le pouvois (mon lecteur), je ne le dois pas faire, « cette liberté de reprendre n'étant pas le moindre plai- « sir de ce genre de lecture, et votre plaisir et divertist< sèment, comme Ton dit, étant l'une des causes pour « lesquelles cette nouveauté a esté inventée. Jouissez « donc à votre aise de cette liberté française, et que « chacun dise hardiment qu'il eut osté ceci ou changé « cela, qu'il auroit bien mieux fait : je le confesse.
« En une seule chose ne céderai-je à personne : eu la « recherche de la vérité, de laquelle néantmoins je ne « me fais pas garant, étant malaisé qu'entre cinq cents « nouvelles écrites à la haste, d'un climat à l'autre, il « n'en échappe quelqu'une à nos correspondants qui « mérite d'être corrigée par son père le Temps : mais ■< encore, se trouvcra-t-il peut-estre des personnes cu- « rieuses de savoir qu'en ce temps là tel bruit étoit tenu « pour véritable. Ceux qui se scandalisent possible de « deux ou trois faux bruits, seront par là invités à dé- « biter au public par ma plume (cjue je leur offre à cette « fin), les nouvelles qu'ils croient plus vraies, et comme « telles plus dignes de lui estre communiquées. »
Renaudot acceptait donc franchement la lutte : ;< Oue « ceux qui s'occupent, disait-il, à syndiquer mes écrits « ou mes œuvres viennent m'oider, et nous verrons à « faire mieux ensemble. "
Devant une hostilité aussi accentuée, on comprend
TiifioiMinASTr; hknaiiiot. s.^
(|u'il (li^( i'w'wr. (le; ses |)r(,'ini(''r<;s (i.iziîllcs dis prdiiiuiions poor.iiiisi (lire impcrsoiiiiclk's, rclal.inl sciilcniciil la succession (les ('viiiicincrils, sans les faire suivre d'appréciations <pii ccrlaincnicnl auraicnl été allaquccs. Mais, dôsla seconde année (((i.'52), voyant le succès (oujours croissant accueillir son journal, il s'enhardit à donner mensuelle ment la ' /{dation des nouvelles du monde reçues tout
le mois de », dans la(|uelle, outre (|nel(jues réflexions
personnelles sur la |)oIili(iue, il répond aux altaiiues de ses ennemis.
Si, par aventure, le niallieurenx {jazciicr donnait de bonne loi une nouvelle controuvéc, qui peut-être lui avait été envoyée dans un but facile à comprendre, immédiatement il était assailli par des récriminations acerbes qui ne laissaient pas de lui causer de {;raves ennuis, mais auxquelles il répondait de la façon suivante, avec sa finesse d'esprit et son urbanité habituelles, envisageant ainsi le rôle du journaliste sous sou véritable jour :
« Guères de gens possible ne remarquent l,i diffé- « rence qui est entre l'histoire et la Gazette. Ce qui « m'oblige de vous dire que l'histoire est le récit des « choses adveuiies : la Gazelle seulement le bruit qui '< en court. La première est teuiie de dire toujours la « vérité. La seconde fait assez si elle empesche de men- « tir. Et elle ne ment pas, mesme quand elle rapporte « quelque nouvelle fausse qui lui a été donnée pour véri- « table. Il n'y a donc que le seul mensonge qu'elle con- >' trouveroit à dessein qui la puisse rendre digue de « blasme. >;
En outre, dans ces Relations mensuelles, il répondait aux attaques qui lui venaient non-seulement de France, mais encore de l'étranger.
La Belgique était devenue le ccnirc de toutes les iiilrigues fomentées par les princes; de plus, elle était favorable aux Espagnols, dont nichelieu allait se déclarer l'ennemi. La Gazelle soutenant la politique de ce dernier, il devait se trouver dans les Pays-Bas des écrivains pour Taltaciuer. L'un d'eux, dans sa Gazclta Anluerpknsis, ayant déclaré que les faits publiés par llenaudot étaient controuvés, s'attira la réplique suivante :
« Pour f;iire voir la difficulté qu'd y auroit à répliquer .1 à tous, je ne vous produirai que l'équipée d'un écri- '( vain d'Anvers qui se prend à moi, de ce que ceux qui i écrivent de tous les endroits du monde, ne s'accor- :i dent pas. Il y auroit bien plus d'apparence d'impos- :■■ ture en ceux qui feroient quadrer tant de motions, :< d'intérests et d'opinions ensemble. Voire, quand tout " le reste du continent seroit d'accord, \\ y auroit assez « de ce docteur d'Anvers pour escrire au contraire " comme il fait '. n
Du reste, Benaudot est satisfait : Gaston d'Orléans, qui, avec l'argent des Espagnols, venait d'envahir la France, est battu parle maréchal de Schomberg près de Castelnaudary(l" septembre 1G32). Dans sa Gazelle, devenue journal d'État, il publie eu petit texte additionnel, le 2 décembre 1632, " les articles de réconciliation de Monsieur avec le lîoy » ; de Monsieur, Gaston d'Orléans, traître à sa patrie, qui laissa tomber la tête de Chalais, son compagnon de révolte, ' ans lui accorder d'autre oraison funèbre que ces paroles, en apprenant son supplice: ' Pauvre ami doit maintenant faire bien laide grimace. »
' liclation dis houvcl/cs dcloul h mois d'avril 1632.ReDaudot lui répondit aussi par sa Gazcita Purisicnsis, que nous ne connaissons que de nom.
TIll^lOIMIItASTE RENAUDOT. «7
C('|>(Mi(l;iiil «l'.iiilrcs crnharnis n'.ill.iiciil pas lar.lcr à survenir à liciiandol, tinlianas plus {jravcs, (pii inU-ressaicut clireclcmeul la vie de sod journal, et pour lesquels il Cul ()l)lij|fé (le s'adresser aux Iriburiaux. On se souvient (jue lui seul avait en France le droit d^éditer les Gazelles : ce priviiéf^e fondamental allait bienlôl être violé :
Il Vous serez avertis, dil-il dans la Gazelle du i juin « 1();{2, ([ue queUiue imprimeur, par une signalée impos- « lure qu'il a faite au |)u'.)lir, a ramassé plusieurs vieilles « Gazelles cl INouvelIcs, y adjoutanl des impertinences « de son creu , qu'il a distribuées sous les mcsmes mar- « ques, souz-scriplions du Bureau d'adresse, qu'il a fal- »< sifiées, outre ce que dessus vous recoguoistrez à leur » dalle du 29 de may 1032, les nostres de la semaine < estant datées du 28 desdils mois el an, dont je vous « ai voulu donner avis à ce que vous y prenniez garde à « l'avenir, jusqu'à ce qu'on ait plus amplement remédié ' à ce désordre par le procès qu'on fait au faussaire. -
C'était là le commencement d'une querelle entre Renaudol, les libraires et les imprimeurs, qui ne devait pas toujours tourner à l'avantage du gazetier, malgré la protection dont le couvraient Louis XIII et Richelieu : le premier, parce qu'il publiait l'Officiel de l'époque auquel il ne dédaignait pas de collaborer, du reste ; le second, parce que la Gazette favorisait sa politique.
Nous trouvons dans les « Lettres en forme de Charte» publiées dans la Gazette de 1635, toutes les phases de ce procès que nous allons résumer.
Afin de montrer, quoique le public ne s'y trompât nullement, que ce n'était pas spécialement pour Renaudot qu'il avait créé le privilège accordé à la Gazette,
Louis XIII rappelle, dans cette Charte, une déclaration datée du camp de la Rochelle, le 27 décembre 1627, laquelle cite d'anciennes ordouuances et en particulier celle de Charles IX donnée à Moulins pour l'impression des livres, portant défense d'imprimer ou faire imprimer aucun livre sans la permission du lîoi, scellée du grand sceau :
«Ensuite de laquelle déclaration, ajoute Renaudot K commentant cette Charte, qui montre que l'intention « du Roi a toujours été, mesme avant l'iniroduction des « Gazettes, de restreindre la liberté d'imprimer dont on « abusoil, le lieutenant au bailliajoe du Palais s'étant « ingéré de permettre à aucuns l'impression de quelques K Nouvelles, Sa Majesté lui écrivit " qu'ayant permy dès « le 30 may 1G31, à Renaudot, de faire imprimer, venu dre ou distribuer dans ses Bureaux d'adresse, ou eu tel u autre lieu et par telle autre personne qu'il voudra, les a Gazettes, Relations et Nouvelles ordinaires tant de ce " Royaume que des pays estranges, particulièrement à « toutes autres personnes ; et que celui-ci s'en étant « acquitté à son contentement, il entendoit que les « autres personnes, qui s'ingéroient d'en faire de diffé- '■I- rentes et d'imiter et contrefaire les siennes, fussent ^' sévèrement punies, et que Renaudot jouit en paix de « son privilège. '•
On pourrait croire qu'après cette injonction, tout litige dût cesser : mais il faut se reporter à la justice embrouillée de l'époque , à la rivalité qui existait entre les divers tribunaux, à la compétence que s'attribuait le Chàtelet, dont les appels allaient en Parlement, contre les arrêts du Conseil, lorsque celui-ci ne jugeait pas souverainement. De plus, les imprimeurs royaux.
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s';in(()ri.s;ml de ce <|uc Kcn.iiKloI piihliail d.iri.s sa d'azcUe les ordonnances royales, el considérant l.i pul)liralion de ces dernières comme une alteinle portée .'i leurs priviléjves, pensaienl (pi'il leur était bien permis de payer celui-ci de retour, el voyant dans rem|)rcssemenl (|ne le public mettait à acheter ses productions, un moyen de faire l'orlune, copiaient ses Gazettes, les n'éditaient sous une l'orme un peu dilTcrente et Icb vendaient à bas prix, s'évitanl ainsi tous les frais de recherches qu'elles lui avaient coiHé.
Aussi, le 1<S novembre Hi'M, intervint un arrêt du conseil du Hoi disant que < quiconque porterait préjudice « à Renaudot, serait puni de six mille livres d'amende ".
Non-seulement les libraires royaux , et en particulier Jean Martin, Louis Vendôme, Charles de Galonné, ne s'inquiétèrent pas du présent arrêt, mais encore, ayant rallié îi leur cause toute la corporation des libraires et imprimeurs, syndics et adjoints, ^ ils firent saisir sur » Michel Bia^jcat ", probablement un des ouvriers imprimeurs de Renaudot, les caractères et exemplaires de ses Gazettes'. De plus, de Galonné faisait opposition à l'établissement des Bureaux d'adresse, et Vendùme continuait à contrefaire la Gazette. Gomme il y avait eu violation de domicile, le procès ressortissait au GhAtelet, où le lieutenant civil eiU infailliblement condamné Renaudot, puisqu'il avait déjà, on se le rappelle, pris un arrêté contre l'établissement des Bureaux d'adresse*. Aussi celui-ci obtint-il du Roi, le 4 aoiU 1634, un arrêt par lequel il était - défendu au lieutenant civil de prendre
' Nous savons que Renaudot imprimait lui-même ses f.azettes au Bureau d'adresse, rue de la Calandre * V. p. 42.