‹ Théophraste RenaudotChapitre 6 sur 20 · THEOI'IIRASTE RE IS AU DO T · texte numérisé non relu

THEOI'IIRASTE RE IS AU DO T

(1 aucune conniiissauce dosdites Gazelles et autres cir- " conslances el dépendances desdils Bureaux que nous " avons réservée à nous et à notre conseil et icellc inler- « dite à tous autres juges > .

Soulignons celte dernière phase du procès, car désormais toute la tactique des ennemis de Renaudot consistera à chercher un biais pour amener celui-ci devant le Chûtelet. Pour démonlrcr combien ce tribunal lui était hostile, il suffira de dire que, cinquante colporteurs ayant intenté un procès à Renaudot qui faisait colporter et vendre par la ville les numéros de sa Gazette par ses employés, le lieutenant civil le condamna pour avoir violé les privilèges de la corporation des colporteurs.

Aussi, pour couper court à tous ces procès, outre cette réserve de lout litige au Conseil jugeant souverainement, Louis XI II voulut- il en 1G35 par une Charte, ci-dessus mentionnée, c'est-à-dire par la plus haute expression de sa volonté royale, confirmer à perpétuité les privilèges qu'il avait accordés au maître du Bureau d'adresse.

Malgré toutes ces tribulalions, le succès de la Gazette s'affirmait de plus en plus. Déjà, en février 1632, Renaudot prophétisait vrai en disant son œuvre impérissable: ;t Cependant que le temps, et si je ne me trompe, la « comparaison des autres escrits de cette nature, me il vont servir d'apologie. " En an plus lard (janvier 1633), il constate que désormais la Gazette est à l'abri de tout danger:

c Les suffrages de la voix publique m'espargnent dé- « sormais, dit-il, la peine de répondre aux objections " auxquelles l'inlroduclion que j'ay faite en France des " Gazettes donnoit lieu lorsqu'elle estoit encore nou- « velle. Car maintenant la chose en est veniie à ce

T II r: n I' II H A. s rr. iîknaijdot. î)t

« poiiil, (|ii';iii li(Mi (le s.ilisr.iirc ;i cvaw ;i (|ui rcxpôriiiicc ;< u'cii aiu'oil |)(Mi ("aii'o avoiicr l'ulililr, on ne les nien.iti ccroit rien moins «jiie des Peliles-Maisons. »

A la pcrséenlion à l'inléiicinr (]\i royaninc s'élail ajonlée la persécnlion à l'exlérieur : dans ecilaiiis pa\s é[iMn{',ers, prohahlenienl ennemis de la France, l'enlréc des Gazelles avail été iiilerdiU;. Henandol, (jui eonnaissali la puissance du Jouiiiai el sniioni celle qu'il acquiert lorsfpi'il csi proscril, s'éciiail:

« Seulcmenl l'eray-je eu ce lieu deux prières, l'une Il aux princes cl aux F.slals es(ran{;es de ne perdre j)oinl a inulilcn)enl le lempsà vouloir leriner le passa'je à mes *< Nouvelles, veu que c'csl une marchandise donl le u commerce ne s'est jamais pu deffeudre cl qui lient « cela de lu natxre des torrents qu'il se (jvossil par la résisu tance. Mon autre prière s'adresse aux parliculicrs à ce " qu'ils cesseul de m'envoyer des mémoires partiaux et « passionnez, veu que nos Gazelles (comme ils peuvent « voir) sont espurées de loule aulre passion (jue celle « de la vérilé. Mais que tous ceux qui en sont amoureux « comme moy, en quelque climat du monde qu'ils « soient, sans aulre semonce que celle-cy, m'adrcs eut « hardiment leurs Nouvelles, je leur lesmoigneray .1 quelle estime j'en fais par l'adresse réciproque des " miennes. ^^

La Gazelle étant désormais solidement assise, il supprime ses comptes rendus mensuels où il donnait son avis personnel cl défendait son œuvre -. ■> quekiues-uus Irou- " vaut trop libre la naïveté des jugements qu'il croyoit *c estre obligé de faire dans ses relations des mois sous le i< titre : V Estât général des affaires, r Désormais, il donnera simplement le récit des événements importants.

92 THÉOl'HRASTK RE>AU1)0T.

Ceux-ci devinrcut si nombreux, qu'à sa publicalioQ ordinaire il ajoutait, le 1" mars 1C31, sous le titre de : « Relation exlraordinaire des Nouvelles de tout le inonde, u reçues depuis le commancement de l'an 1031 jusqu'à pré- ;t sent '•, une sorte de Supplément qu'il renouvellera chaque fois que le besoin s'en fera sentir.

Dès lors la Gazette, ou plutôt l'imprimerie du Bureau d'adresse d'où elle sortait, prit uue importance considérable : tous les ans, Renaudot réunissait en un volume toutes ces productions, à l'exccplijn des « billets pour les ventes », et offrait au Roi qui le protégeait le « Rett cueil de toutes les Nouvelles ordinaires, extraordinaires, a Gazettes ou autres Relations, contenant le récit de toutes ;t choses remarquables avenues tant en ce Royaume qu'en pays et estranges dont les Nouvelles nous sont venues toute l'année, a avec les édits, ordonnances, déclaratiotis et réglementa sur a le fait des armées, justice et police de ce Royaume , publiés c( toute cetle année dernière , et autres pièces servant à noire u histoire ' u.

De plus, de celte imprimerie sortaient des productions scientifiques dont nous aurons bientôt à nous occuper.

Avant de pénétrer dans la rédaction intime de la Gazette, disons d'abord comme elle fonctionnait. Une estampe allégorique, conservée à la Bibliothèque nationale, va nous donner à ce sujet tous les renseignements nécessaires.

Sur un trône dont les marches sont parsemées de feuillets est assise une jeune femme à la figure avenante, à l'air souriant, flanquée de chaque côté d'un person-

' La plupart de ces volumes gr. in-î" n'ont pas moins de 1600 p.

THriOlMIKASTl' UKNALDOT. ;i3

n.iffc syinl)()Ii(nio. C<;ltii (]v. (j.'iiiclio , (|iii ri'osl .iiilrc qu'une Ccimiio nue, rcprésculc l.i V('ril(5 en ((isIniMC tivirlilionnel. Celui de droite (ieril ;'i l.i in.iiti un iii.-is(|ue (juMI vient d'enlever, et reprc^scnte ccrl.'iinenicni \v. Mensonj^e (léni;is(iué par la (îuzc.llc De l.i main fauche, la Gazette, dont la robe est semée d'oreilles, reçoit les nouvelles que lui apportent les diverses nations représentées par un llalicn, un Kspafjnol, un Indien, etc. De la main droite, elle commande d'écrire sous sa dictée à un persouna{;o qui n'est autre que Renaudot, assis devant un bureau orné de la fijyure de la Fortune montée sur sa roue. Auprt\s du greffier de la Gazette se lient un colporteur, tourné de côté et semblant parler à la cantonade. 11 a en bandoulière et rempli d'exemplaires.son petit panier qu'il peut, eu temps de pluie, cacher sous son vaste manteau ou dissimuler de la même façon aux regards lorsqu'il contient des écrits prohibés ou des contrefaçons.

Autour du greffier, et cherchant à le séduire en lui offrant de l'or, afin de recueillir des louanges dans le journal, se pressent les Cadets de la faveur : mais, loin de les écouter, Renaudot détourne la tète avec mépris.

Chacun de ces personnages allégoriques est censé prononcer un quatrain. Les Cadets de la faveur s'écrient :

- rlus que de triompher uous brillons de paraître, '< Ennemis des combats et serfs d'un faux honneur, « Vous aurez de notre or en nous faisant faveur :

• Dites que nos grands coups font les Mars disparaître. •

Ce à quoi le greffier répond :

« .le suis universel, peintre, poëte, orateur,

« J'écris ce que Ion fait ou qu'en veillant 1 on songe.

• Les faux avis souvent me fout nommer menteur.

• Malgré moy secrétaire, et non serf du mensonge. -■

94 THÉOIMIR.VSTR UE.NAUDOr.

La Gazelle imprimée au Bureau (radrcssc était donc livrée au public, el à raison d'«n son parisis le numéro, par des crieurs publics \ il est très-probable que le système des abonnements n'existait pas à cette époque, tout au moins tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, et que les personnes désireuses de lire la Gazelle toutes les semaines s'entendiient directemeni avec ces colporteurs.

Ouels étaient, d'une façon précise, les collaborateurs de Renaudot? Nous savons déjà qu'il était indissolublement lié à la politique de Richelieu, et que c'était dans le cabinet de celui-ci, en compagnie du Père Joseph, qu'il composait son journal.

Mais Richelieu faisait mieux que de donner des conseils, il donnait des articles écrits de sa main, et Louis XIII lui-même comptait au nombre des collaborateurs de la Gazelle :

" Chacun scay, dit Renaudot, que le Roy défunct ne ce lisoit pas seulement mes Gazettes, mais qu'il m'en- < voyait presque ordinairement des mémoires pour y -' employer. '^

« Le Roy, dit le Père Griffet, un des historiens du « règne de Louis XIII ', ne dédaignait pas de composer c lui-même des articles entiers qu'il envoyait ensuite à .' Renaudot, qui les faisait imprimer avec ceux qui « étaient de lui. On en voit la preuve dans deux volu- .c mes des manuscrits de Béthune qui sont à la Biblio- -t thèque du Roy, et qui ne contiennent que les minutes t< de ces différents articles écrits de la propre main de « Louis XIII, avec une quantité de ratures et de correc- « tions faites au crayon et à la plume qui sont toutes de

^ cité par Hatin i"h Bibliographie de la presse.

TIIi^:ni'IIIlASTK lîKNAJIKOT. y,

'I la iiK^tDO iii;iiii. Il y a iiik; iidIc diiis le premier de ces « (jeux volumes (|iii porle (juc ee maïui^eril élail eiilre >i les mains d'un des valets de eliaiiihre de Louis Xlll, (1 nommé Louis, (|ui avail ordre de le porler parloul oii « il allait avec le lîoy '. '

La eollaboralion de Louis Xlll et de lUclielieu * était done cfl'cetivc : à côté de ceux-ci, Henaud )l trouvait dans ses deux fils Isaac cl Eusèbe, alors étudiants en médecine, des aides iutelligculs. Enfin, il réunissait chez lui des hommes éclairés qui, s'ils n'étaient pas toujours ses collaborateurs, devaient être quelquefois ses conseillers. i)u reste, la nature de son journal, presque exclusivement composé de nouvelles ou de récils, ne nécessitait pas une nombreuse rédaction.

S'il exista jamais uq homme d'une puissance de travail considérable, d'une activité dJ'vorante, ce fut assurément Renaudot. Directeur =• des Bureaux d'adresse et de rencontre, des Monts-de-piété, à la tête d'un journal unique en France, obligé en outre de répoudre à toutes les attaques auxquelles il était en butte, il considérait toutes ces occupations comme peu de chose, à côté du désir immense qu'il avait de faire avancer la médecine alors immobilisée, et d'employer cet avancement à soulager les malheureux.

Aussi fondait-il dans ce but ses Conférences publiques, sorte d'Académie au petit pied, qui allaient bientôt acquérir une immense renommée, et auxquelles, comme

' Il nous a été impossible de retrouver ces volumes.

* Nous rapporterons plus tard des articles émanés du cardinal .

' Nous disons directeur, rar il avait sous ses ordres des eninpr,neurs, et parmi eux un certain Pierre Bonvallet, auquel, dès 1633, il avait cédé les Adresses, tout en s'en réservant la direction. (Collection des actes notariés de ^V X....)

96 THÉOl'URASTE RENAUDOT.

nous allons le voir, il conviait tous les hommes désireux de s'instruire.

Uenaudot avait su p,rouper autour de lui une foule d'hommes iustruits, tant médecins que littérateurs, — et le médecin éclairé de cette époque devait être un encyclopédiste,— qu'il pouvait employer à discuter publiquement et à résoudre les questions les plus controversés alors dans toutes les branches de la science. 11 est probable, du reste, que, bien avant l'annonce de ces réunions, le maître du Bureau d'adresse, se souvenant des petits cercles littéraires de sa province, avait dû s'entretenir à jour fixe avec ses amis, et que s'il rendit ces entretiens publics, il y fut poussé par un désir de vulgarisation scientifique bien rare à une époque où tout ce qui ressemblait à un laboratoire prenait la forme d'un sanctuaire dont la porte était fort difficile à franchir, à moins d'initiation soupçonneuse.

Ce fut vers la fin de 1631 ou le commencement de 1632 que prirent naissance au Bureau d'adresse ces assises scientifiques, dans lesquelles la diversité des sujets traités n'a d'égale que la diversité des opinions éclairées librement émises.

Pendant deux ans on n'y admit que les intimes; mais devant le succès qui avait accueilli cette nouvelle fondation, et cédant à de nombreuses sollicitations, Renaudot dut la rendre publique, et, le premier lundi du mois de novembre 1633, il fit officiellement l'ouverture des Conférences du Bureau d'adresse, bien que celles-ci fonctionnassent auparavant, comme nous l'avons dit, et ainsi que le prouve l'extrait suivant des Relations des Nouvelles du monde reçues tout le mois de décembre 1633 :

'î Pour ce que, dans l'une des conférences tenues à ce

T III'; (II' Il 11 asti: Il i;,n AiitOT. 97

•' IJillMNiU le 2A il'ttrlohre, dcniicr cl iiv.iiil (jiic nous scmmIS- » sioiis co ({iii en avoil csié décuh' |>;ir le Sjiini Si('fr(; ji « fui disputé (lu mouveinciil de la leiT(,', j'ay ereu eslre « ()bli{jé de vous meltre la senlencc rendue le 22 juiu • dernier eonlrc (îalilée, lauleurde ceite opinion, niais « qui n'a eslc pui)liée (jue vers la fin de eetle année '. ■ A dater de leur ouverture orficielle, les Conférences se tinrent l'aprés-midi de tous les lundis, dans la grande salle du bureau «l'adresse. Tout esprit |)édaiiles(|iie en était haiini, et henaudot, ennemi de tout pédafjojjisme doctrinal, traçait en ces termes, dans la Préface du premier volume de ces Conférences', la lifine de conduite que devaient observer les assistants :

' Nous en trouvons une nouvelle preuve dans le tome II du liecwil (jhiéral des Conférences. A propos de l'ouverture de celles-ci, le premier lundi du présent mois de novembre 1634, Renaudot nous dit :

" En quoy je vous confesseray que j'ay esté encore cette fois " abusé suivant le jugement que font les estranp;ers et plusieurs " de nos François niesmes, de l'humeur de nostre nation, qu'ils " appellent changeante et volage : n'ayant pas oreu d'abord que

" cette inslilution, après aroir duré plus d'un an sans rien publier de ce

« qu'on y troitait et imprimé l'année suivante ce qui s'y est passé « de plus remarquable, deust atteindre cette troisième année et « survivre à la grâce de sa nouveauté. Mais Dieu veuille que je sois " tousjours trompé de la sorte. >

-A partir de 1C33, Renaudot, cédant aux demandes qu'il recevait de toutes parts, publia les comptes rendus de ces séances hebdomadaires. Cette publication, qui ne comprend pas moins de cinq gros volumes iu-I2, eut un succès tel, que, de son vivant, il put en voir s'épuiser deux éditions, chose rare à une époque où les livres coiUaient fort cher et où les savants étaient peu nombreux.

Le tome 1"^'' du Recueil général des questions traitées es conférences du Bureau d'adresse, par les plus beau.v esprits de ce lemjys; 1650, 838 p., contient 50 conférences de 1633-163Î. 2" édit..

Le II' va de la 5l<' Conf., datée du lundy 6 novembre 1634, jusqu'à la 100 Conf.. datée du luiidy i février 1636 ; 1650, 868 p.

Le 11F va de la 101" Conf., datée du lundy 11 février 1636, jusqu'à la 185" Conf du lundy 17 janvier 1639; 1650, 904 p.

« On me dira que la chaire, les consuKations et le -' barreau sont les vrayes Académies où se mettent au ' jour les préceptes euseip;nez à l'ombre. Mais, outre 1 que tels essais ont plus de difficulté que les nostres, ■■ les fautes y sont plus périlleuses, et ils ne tiennent

< ordinairement de rien moins que de la conférence, qui . est un aimable concert et rapport de plusieurs amis,

< par la diversité desquels l'auditeur forme le sien.

" Elle est de la nature des choses qu'il ne faut que ( nommer pour en concevoir l'utilité. Le jeune s'y fa- « çonne, le vieil y rafraischit sa mémoire, le docte s'y c fait admirer, les autres y apprennent, et tous y ren- - contrent un divertissement honneste. L'innocence de -' cet exercice est surtout remarquable : car la médisance " n'en est pas seulement bannie, mais de peur d'irriter i les esprits aisez à eschauffer sur le fait de la religion, « on renvoyé en Sorbonne tout ce qui la concerne. Les ■i mystères des affaires d' Estât tenans aussi de la nature >' des choses divines, desquelles ceux-là parlent le mieux '< qui parlent le moins, nous en faisons le reovoy au « Conseil d'où elles procèdent. Tout le reste se présente il icy à vous pour servir d'une spacieuse carrière à vos « esprits. '

N'est-ce pas parler d'or, et Renaudot n'était-il pas dans le vrai en voulant bannir de réunions exclusivement consacrées à la science, les questions de religion et de politique, toujours si irritantes ?

Ces conférences étaient établies sur des bases essen-

Le IV'- va de la 186'= Conf., datée du 2 (janvier 1639, jusqu'au lundy 10 juin 1641; 1650,920 p.

Le V« et dernier va de la 296 , datée du lundy 24 juin 1641, à la 345% datée du lundy 1" septembre 16i2 ; 1658, 478 p. (Cette édition est d'Eusèbe Renaudot : elle fut au moins la deuxième.

TIIi;01'Ill!ASTK ItKiNAIlIXlT. U'.i

liellcmciit (lémocraliqiios : cliacuri était lihrc de proposer (l(;s ((U(!S(i()ii.s, (loril deux clioisics par ras.setnl)l('(; claiciit (lisciilécsà liuilaiiio. De plus, à l'inverse de ce (pii se |)assai(; dans les autres sociétés savantes d'alors on ne disputait (pi'en Irançais :

i L'nnc des loix de celle Conférence, sinon absolue, ic de la(|nelle on s'écaricle moins qu'il se peut, est (|u'on i n'y parle que françois, afin de cultiver tant plus nosire .( langue, à l'imitai ion des anciens (irecs et Romain'^, et .1 qu'on n'y alléjjne des autorilez que Tort rarement, « non pour s'attribuer ce qui a esté dit par d'autres, 1 encore que cet espèce de larcin ne trouble pas jjran- .< dément, à mou avis, la société des hommes et qu'il se .i rencontre des conceptions comme d'autres choses .< semblables : mais, outre le désir de brièveté, sur ce >. fondement que si l'auteur a parlé avec raison, elle >< doit suffire sans son aiilhorité : sinon, hors la loy di- ( vine et celle du Prince, une authorité ne doit point « faire de force sur des âmes libres '. ^

Nous sommes loin du magisler dixit, qui régnait alors dans toute sa splendeur; Renaudot, qui voulait la discussion libre et qui, nous le verrons, pratiquait la méthode expérimentale alors que > l'Eschole • en était encore au syllogisme, ajoutait, poursuivant son rôle de hardi novateur :

i( Possible quelques-uns eussent désiré qu'on n'eust .1 point laissé avancer d'opinion contraire à celle de « l'Eschole. Mais cela semble répugner à la liberté de « nostre raisonnement qui perdroit son nom s'il deraeu- « roit entièrement captivé sous la férule d'une auth;)-

' Tome 1 tlu llccucil, p. 4-5.

. nié magislralc à laquelle riiumeur de iiostre nation .: s'accomode encore moins qu'aucune autre. Et l'expé- .< rience journalière nous fait voir qu'il n'y a rien de ;( plus ennemy de la science que d'cnipôcher la recherche . de la vérité qui paroist principalement en l'opposition

des contraires. >

Celte dernière phrase à l'emporte -pièce conlenait toute une déclaration de guerre, et le gant ne tardera pas à être vigoureusement relevé. Puis, faisant allusion aux discussions orageuses qui avaient lieu à l'École de médecine qu'il visait déjà sans la nommer, il ajoutait :

" Bref, les collèges souffriront à peine de voir avan- « cer une proposition qui leur semble erronée sans se « lever à l'instant {)our lui en opposer une autre et trou- < veront que le plus certain moyen de descouvrir celte « vérité est le syllogisme. Mais la Conférence ne pouvoit « compatir avec la façon d'argumenter qui se pratique « aux Escholes et ces disputes et contradictions n'offus- « quans pas seulement toute la grâce et le plaisir de « l'entretien, mais finissons mesme d'ordinaire en riotes « et injures pédantesques : l'un des plus grands soins u qu'on ait apporté à les empescher a esté de persuader « à un chacun qu'il n'estoit nullement intéressé à sous- 11 tenir ce qu'il avoit mis en avant, et que l'avis une fois « proposé estoit un fruit exposé à la compagnie , de la « propriété duquel aucun ne se devoit plus piquera »

La nature des sujets traités, qui souvent étaient pleins d'actualité, variait à l'infini : philosophie, mathématiques, médecine, physique, chimie, science politique, fournissaient autant de thèmes particuliers à la discussion,

' Avis au lecteur, in t. I du Recueil général des questions, etc.

Ti:r;ni'iiitA,sTi': iiknai-'DOT. ioî

Au dél)iil, ou avait fU;(;i(l(; (le n'ajplfîr (|uc cerfaiiics (|ijc.stioiis, mais ce projet lut hieii vile abandonné :

u Je n'aurois aiisM que Caire de vous rendre raison de « la l)i{jarcure des (lueslious (jui y ont esté a{jilécs, pour

< ce qu'dss'cn iuiputeroicnt eux-mômcsia cause, se sou-

< vcnans qu'au préjudice de la méthode que nous nous '< estions proposée dès le comniericement, et p.ir la- ' (jueile à ce sujet l'onverlnre des conféreuces avoit esté <i l'aile, l'Asseinblée trouva hou (U; coiuiiiellre à la voit lonlé d'un cliacun le choix des propositions (ju'on y .1 dcvoit Irailcr; qui pourront seuihier moins à propos

< à ceux qui les considéreront sur le papier vt dénuées " de leurs circonstances, quelles n'esloient aux occu- -' renées qui out le plus souvent donné occasion de les ' proposer. Comme on se mocque plus volonliers d'une " troupe de païsans qu'on void danser de loinjj, sans en- « tendre le son de la cornemuse ou l'accent de leurs ' chansons, ny sçavoir qu'il est fcsie au village. .loint .' Cj[u'il n'y a point de meilleur moyen de nous faire ' agréer quelque proposition que nous en faire les au-

< thcurs. Si bien qu'ayant à contenter des esprits si ' différens, je n'ay rien trouvé de plus expédient que ' de leur laisser choisir à eux-mesmes le sujet duquel on - devoit traiter '.

Et à ce propos, Renaudot qui savait demander un bon conseil et surtout l'écouler, consultait ses amis, dans la 43^ conférence, sur la nécessité d'établir un mont-depiété et surlout sur les moyens à employer pour fonder celui-ci do la façon la plus efficace pour le soulagenieui des malheureux.

' .h'is (lit lectitir, in t. I du accueil général des questions, etc.

102 THIÎOIMiRASTE RENAUDOT.

Après l'ouverture de la couférenre, qui, nous le savons, se lenait de deux heures à quatre heures, l'après-midi du lundi de chaque semaine, dans la {grande salle du Bureau d'adresse, les deux questions proposées à la fin de la précédente séance étaient discutées, et quelquefois il n'y avait pas moins de six ou sept orateurs qui parlaient sur chacune d'elles. La plus {grande liberté présidant à la discussion, chacun d'eux pouvait émettre un avis opposé, mais, le Bureau d'adresse publiant le compte rendu de ces discussions, il était difficile "de conclure sans froisser les susceptibilités des parties adverses : aussi, l'opinion de chacun était-elle seulement et intégralement reproduite :

< On a requis, dit Benaudot', que de tant d'avis diffé- -< rens on en recueillit quelqu'un que le lecteur pust

suivre, ne semblant à propos de le laisser toujours .t dans rincerlilude. Mais, celte affaire ayant esté plu- " sieurs fois mise véritablement sur le bureau, on a - trouvé plus d'inconvéniens à f.iire une conclusion sur " chaque point, que de la laisser recueillir au lecteur : <■■ le moindre desquels n'a pas esté la jalousie que cha- .' cun coQcevroit aisément de voir l'opinion d'autrui ;' préférée k la sienne. Au lieu qu'en vous estalland les •< avis d'un chacun et vous en laissant le chois, la Confé- ■'■ rencc fait voir combien elle défère au jugement de son <! lecteur, puisqu'elle a meilleure opinion de luy que ' d'elle-mesme. Joignez à cela que celui qui vous cù\ '< donné quelque conclusion se fust nécessairement fait '1 la bulle d'une infinité d'csprils que la démangeaison « d'escrire et de se faire paroistre dans leurs estudes,

' Arts au lecteur, in t. 1 du accueil rjéncral des questions, etc.

TIIKOI'IIH ASTK IIK.NAIIDOT. f 03

« n';iy;iiis (»s(; piiricr en |)iil)lic, ciisl j)(>rl(^à l;i coiilrtî- ! (lire. Ce; (lu'ils ne pciivcMil l.iirc /i présciil, non pins (pic it (fjiclioniKîr <pi('l<prnii pour nti f.iil donl il n'(;si p.is ( p,arcn(, un jjrcKicr de, ce (pic les avocats u auroiciil « pas plaide d'assez bonnes raisons. .l'ayme donc mieux « prier un cliacnn qu'il réserve celle ardeur dr. paroislrc u à vous venir cslaler ses nouvelles conceptions, laul « sur les points proposez <pic sur ceux qui se proposca ron! à l'avenir, pleincnuMil persuadé qu'il y sera reccu u avec la nicsnic l'acililé cl bon accueil (pie cet onvrafyc << aUcnd de vous...

Et de lait, tout le monde était admisà venir discuter et éclairer les discussions des conférences du Bureau d'adresse; cepeudan!, il est facile de comj)rcndre, pour plusieurs raisons, que tous indistinctement ne pouvaient y être rc(:us :

" Ouelqucs-uus y ont aussi trouvé à dire (ju'on n'y « admetloil point toutes sortes de personnes comme il « sembloit se devoir faire en un lieu dontl'accez est libre u à tout le monde. Mais ceux qui considéreront que les

< Académies ne sont pas pour le vulgaire ne trouveront .( pas est range qu'on y ait apporté quelque distinction. •< Et, si toutes les personnes de la qualité requise n'y ont .' pu trouver place, les plus dili^yens peuvent tesmoig^ner

< aux autres qu'il a fallu imputer au lieu, lequel, tout -> spacieux qu'il est, ue pouvoit sufrire à tous les surve-

< nans. Tant y a que n'y ayant trouvé et n'en espérant ^( autre iutt'rest que celuy de profiter au public, l'in- (' commodité de ceux qui ont esté souvent contraints de « s'en retourner ne me peut estrc imputée '. »

* Afis aulccUiir. in t. I du Incueil gciicral des questions, etc.

Malgré ces rcslricliuns, qui ne laissaiciU reiiirée libre qu'aux seules personnes capables de venir apporter leur conlingent éclairé à la discussion, le nombre des assistants fut bientôt tellement considérable, qu'en 1636, malgré la grandeur du local, on dut s'inscrire à l'avance et prendre son numéro d'ordre ))our éviter un entassement préjudiciable à la santé :

'^ Tous les curieux de cet honncste divertissement, rei connu l'un des plus innocents et uliles de ce siècle, -i sont averlis que pour plusieurs considérations dont le .< soupçon des maladies contagieuses n'est pas la der- -( nière, le nombre de ceux qui seront désormais admis ( à s'y trouver sera limité, et que, pour cet effet, ceux ;( qui seront de la condition propre à en faire partie, ;i sont priez de venir tels autres jours que bon leursem- -' blera avant celuy de lundy, pour déclarer leur dessein u et prendre au Bureau les mereaux qui leur seront gravi luiteraent délivrés pour ce sujet : et tous les autres il qui ne se voudront assujettir à cet ordre, requis de < s'en abstenir'. "

Les conférences, nous apprend encore Renaudot, cessaient pendant l'époque ordinaire des vacances, du mois d'août au mois de novembre. En 1636, pour une cause ou pour une autre, ces vacations durèrent cinq mois. Mais les conférenciers travaillaient encore pendant ce temps de repos et travaillaient surtout à résoudre une ^ènt Aq questions pratiques proposées avant la séparation. Pour ce fait, " la Compagnie nommait des commissions « composées d'hommes compétents dans l'espèce ".A la réouverture, qui se faisait, ainsi que nous l'avons dit, le

' Gazette du .3 novembre 1636.

Tlinni'IIllASTI': IlK.NAIJhOT. Hl.O

plus s(»uvciii le premier lundi de novembre, ces commissions venaient «[iporlcr le Iruil de leurs redierclics :

i( Voicy enfin, dil fUMi.iudol ', c(;lle c;irri(''re dcreciicr ' ouverte aux beaux esprils : plusieurs de»(piels (int i por(6 son interruption avec tant d'impatience, (preii- >< core que cet intervalle n'eust rien que de conforme k ' toutes les actions du corps et de l'esprit, et à la plus- « part de celles de l'art et de la naliire, cpii |)rennent '< quelque relasclie pour réparer leurs lorces dissipées

il par la continuation du mouvement Nos vacations

*t se sont passées eu la proposition et examen de divers « secrets et curiosilez de quelques arts et sciences dont -' je vous toucherai sommairement aucunes eu l'ordre -' auquel elles ont esté proposées. La plus part desquelles c ont esté trouvées véritables, au rapport des personnes ' commises par la Compagnie à leur examen et cxpé- ' rience...

" La 11° : le moyeu de l'aire le vernis de la Chine noir '< et jaune doré...

' La Xlll' : le moyeu de donner quelque avis en six il heures à cent lieues d'ici, sans y employer les cloches « ni le canon, ou tel autre moyen...

« La XXV" : enseigner une langue matrice de laquelle " toutes les autres langues sont dialectes et se peuvent Il apprendre par icelle : que le proposant soutient si -' facde qu'il en montrera toute la grammaire eu six

heures : mais il faut six mois pour apprendre la sigui- ^' flcation de tous ces mots. •

Et beaucoup d'autres encore, plus ou moins intéres-

' « l/ouverture des conférences du Bureau d'Adresse pour le premier lundy du présent mois de novembre 1634 •, in t. Il du Recueil général, etc.

sautes pour nous, mais qui, à celle époque, pouvaient présenter un véritable intérêt et faire progresser la science et l'industrie en dotant celte dernière d'inventions nouvelles.

Ouels étaient les hommes marquants qui venaient ainsi discuter cl s'instruire au Bureau d'adresse, et cela avec tant de zèle, que le public les appelait les ardens de l'Académie gazétique ^ La tradition ne nous a pas conservé leurs noms : quant à Renaudol, il s'était interdit de les publier :

i Si les milliers de personnes d'honeur qui ont fait « partie des Conférences dont vous voyez les pensées " dans ce livre, en estoient les seules juges, il ne seroit " point nécessaire de représenter icy les raisons qui " m'empeschent de vous produire leurs noms : ils se- -' roient aussi eux-mêmes témoins que c'est la principale « des conditions qu'ils ont requise de moy : plusieurs ;t pour laisser libre à un chacun le jugement de leurs " opinions, que la connoissance des personnes préocuppe ;< volontiers : d'autres pour essayer à couvert quelque « sentiment le public auroit d'eux ; semblables à ces « chevaliers errans qui combatoient jadis sous des armes ' empruntées, laissant à deviner leur nom à ceux qui « trouveroient en eux de quoy leur faire désirer : mais " tous, par une modestie autant louable à leur égard < qu'injurieuse au public'. >

Nous saurons bientôt que beaucoup de ces personnes d'honneur étaient des médecins étrangers à laFacullé de Paris que r»enaudot groupait autour de lui et dont il distinguait les meilleurs, songeant, dès cette époque, k

' avis au Icclctir, in t. I du liecucil général des questions, etc.

Tlir'KII'IllUSTK HKiNAI liOT. 107

(l'écr un corps cnsrijyriîinl qui put, poss(';(l;iril les Ciivcurs (l(! r.Milorilc roy.ilc, IiiKcm' do |);iir .ivcc l,i l'.iciilh- de iiU'dcciiH! (|iii vciiail. (KiiJ.S) de; lui Ciirc l.i plus jjrjivc des injures eu exijyeanl de ses deux fils, eoniine eondilion sine qua non d'admission aux fçradcs, de renoncer pardevant notaire à toutes les œuvres palernelles.

C'est que l^cnaudot, au milieu de lous ses Iravaux, élait resté médecin el médecin 1res estimé. Par sa Ciazede, il tenait ;"! la cour el possédait la haute protection de niclielieu; par ses lîureaux d'adresse et ses Mon(s-depiélé, il enlretenail la charité pu!)li(jue ; par ses Conférences, il réunissait ce que le Paris d'alors possédait d'illustre en dehors des Kcoles. Journaliste, conférencier et par-dessus tout philanthrope, il était resté médecin, bien que, dès 1630, ses ennemis eussent essayé de lui dénier cetle qualité; mais il avait victorieusement répoudu :

« Je me persuade qu'un nombre de petits avortons « d'esprit à peine capables d'une seule chose, juji^eant " des autres par eux-mêmes, blasmeront la diversité de « mes emplois, voyant que mes veilles et rhabilude que

- j'ay prise dés mon enfance à l'assiduité du travail me

- donnent assez de temps pour exercer ma profession '^ de médecin avec honneur et au contentement, comme ' je crois, de ceux qui m'employent... La médecine est ' le centre de mou repos, c'est la masse de mou édiu fice '. ■

Homme en vue, il menait une vie patriarcale, chérissaut ses enfants, en particulier' ses deux fils Isaac et Eusèbe, pour lesquels il avait di\ faire des concessions que son cœur de père avait seules pu lui dicter. Le di-

' Inventaire du Bureau d'Adresse, loc. cit., p. 48.

108 ÏHEOPHKASTK RENALDOT.

manche, il se retirail aux environs de Paris, « dans une c petile maison que les libéralités du cardinal de Riclie- •^ lieu lui avaient permis d'acquérir dans le village de " Vaugirard' », et, - sous l'orme >', il devisait avec ses ami'^. Le but constant vers lequel Icndaienl tous les efforts de cet homme de bien qui dédaignait de s'enrichir, était le soulagement des malheureux ; et, pour rendre celui-ci plus effectif, il songeait dès cette époque à ajouter à ses autres créations philanthropiques les Consultations charitables, son plus grand litre de gloire, qui allaient procurer aux misérables soins et médicaments gratuits et par contrecoup contribuer à fonder en France l'enseignement de la clinique qui n'existait pas encore ou, tout au moins, n'était nullement organisé. 11 est vrai que la mise en pratique de cette nouvelle institution, par les haines jalouses qu'elle souleva^ allait causer sa chute; mais celle-ci, nous le verrons, servait à consacrer cette dernière partie de son œuvre qui devenait impérissable, et de même que toutes les fondations de Reiiaudot, nous arrivait intacte dans sa donnée première, preuve incontestable qu'il avait pensé juste.

' Satyre d' Estai, loc. cit., p. 77.

CIIAPITIIK IV

Un i-,ss\i de FACtiLTi': Mnnr, \u xvii" SfÈci.K. — I,a Faculté de m<hl,cine (le l'avis au xvn" siècle. — (.iille entre les anciens et les modernes : Catien et le Magisicr di.tit ; l'ienc Itanius, Ilarvey, l'ecquet, Aselli. — Riolan, (;ny l'atin. — Un Guide de i Etudiant en 1028. — Absence totale de renseiîïneinent clinique. — Thérapeutique scolaslique : la cliasse à l'iiunicur pcc^canle, la saifjnée, le son, le séné — L'antimoine, l'opium et le quinquina. — f,es chirurgiens, les barbiers, les ctupisles et les npol/iicaires. — Première phase du procès entre Renaudut et la Faculté de médecine : l'art, li dcs Statuts : déclaration de yuerre de la Faculté qui force les deux fils de son ennemi, Isaac et Eusèbe, à renier leur père. — Mort du P. Joseph, 1638. — Les médecins jjrovinciaux : inimitiés entre Paris et Montpellier. — Les Fourneaux, ou un laboratoire pour la préparation des remodes chimiques. — Les Consultations charitables pour les pauvres malades. — La Présence des absens. — \j Hostel des consultations charitables. — Renaudot est condamné devant le Chùtelet, 1640.

Au milieu du dix-septième siècle, la Faculté de médecine de Paris, s'appuyant sur un passé glorieux, restait stationnaire et s'ag^itait dans de stériles discussions que Molière allait bientôt stigmatiser dans le Malade imaginaire. Fanatique des idées humorales, rompue pour les soutenir à toutes les finesses de la scolaslique, elle abandonnait entièrement la méthode expérimentale représentée à son plus simple degré en médecine, par la clinique.

Les anciens avaient tout vu : mais, s'il est vrai qu'Hippocrate restait le maître incontesté, Galien, son disciple, était surtout le maître incontestable. Imbue du

ii Macjisler dixit » et du syllogisme d'Aristote, elle était forcément ameuéc à nierle progrès: la science médicale tout entière était représentée par l'œuvre galénique. Au.*;si, opposait-on aux novateurs, au lieu de preuves expérimentales, un amas de syllogismes appuyés sur les textes anciens qui avaient force de loi.

Et pourtant la science marchait et marchait à grands pas : Harvey, en 1622, se rendait à jamais illustre en découvrant la circulation sanguine ; Aselli montrait les lymphatiques dont Pecquet, en 1G49, rétablissait le véritable cours.

Oue faire, que dire contre ces découvertes qui étaient autant de traits de génie? Les accepter : c'était déclarer que Galien avait pu se tromper : cela était-il admissible ? évidemment non. Et non seulement il ne fallait pas les accepter, mais encore il fallait les combattre.

C'est alors qu'apparait Riolan, < anatomiste habile et « profond, travailleur infatigable, mais telle est la « puissauce de l'éducation que, nourri des doctrines de <■<■ la Faculté de Paris, il s'était comme identifié avec « Galien: et, s'il admettait volontiers qu'on piU y ajouter ' quelque chose, il lui paraissait insensé qu'on songeât à it le contredire sur les points essentiels ' ". Admettre l'idée d'Harvey, c'était rompre en visière avec toutes les traditions du passé : « d'une part, l'origine des veines et n'était plus au foie, puisque la circulation était un tt cercle complet où il n'y avait ni commencement ni « fin; d'autre part, le chyle n'allait plus au foie comme : par le passé ». C'est alors que cet anatomiste con-

' Voir l'excellent livre de M. Maurice Raynaud : les Médecins au temps de Molière, où tous ces détails sont traités de la façon la plus complète, et de main de maître.

TlIKOl'IlIt ASTK HKNAL'DOT. 111

vaincu, mais rcfractairc aux idées nouvelles, cnlamc conirc Ilarvcy, roniro HarlIioUrj, coiilrc l'ccriud , ces discussions (\m l'oiil si Irislcincnl rendu célèhrc. C'est lui pcut-élre que M()Ii(''re visait en mettaul celle plirase dans la l)()nclie de Dialbirns (ais.inl l'élojfc de son fils :

< Sur loule chose ce (jui nie plail en lui et en (]U!)i il ' suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveujjlénieat >< aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu ' comprendre ni écouter les raisons et les expériences

> des prétendues découvertes de notre siècle touchant .< la circulation du san{; et autres opinions de même . farine. "

A ses côtés se trouvait Guy Patin, homme émiocnt, mais esprit madré qui, peut-être encore plus épris des doctrines {^aléniques que Riolan, son protecteur, savait ne pas se compromettre en s'abstenant de prendre une part directe à la discussion. Ah! si les anciens avaient connu la circulation, certainement Guy Patin l'aurait admise, et cela est si vrai, que son fils Charles, exilé à l'élranger et imbu des doctrines paternelles, écrivait en 1685, plus de soixante ans après la découverte d'Harvey, et résolu coûte que conte à ne pas laisser aux modernes l'honneur de cette découverte : < Les anciens, -< qui connaissaient si bien les fièvres qui prennent nais- .< sance clans l'ébullition et la fermentation du sang, t avaient déjà indiqué la circulation : les artères por-

< talent le sang à travers l'organisme et les veines le ' ramenaient au cœur. Bien plus, ils connaissaient les >< lymphatiques. Certainement, nous l'avouons, Realdus -< Columbus, Daniel Sennert et surtout Guillaume Har- >< vey ont tellement bien montré la circulation, que, s'ils

> n'en sont pas les inventeurs, ils méritent qu'on les

112 THÉOl'HRASTE IlEISAl DOT.

•c appelle restUutorcs. Aussi, éludious donc ks ;iucieus, .< nous y trouverons la clef de toute science médi- " cale '. >'

Mais à celle époque (1030-40), de semblables idées, même aiusi iniiifjécs, n'avaient pis cours à la Faculté. Traiter quelqu'un de ' circulntor >;, était faire une injure scientifique de la plus haule inconvenance; les < Pccqnetiani >; étaient conspués, et l'élève qui, dans une des nombreuses thèses qu'il avait à subir, eiU émis de telles opinions, aurait été immédiatement frappé d'un vote de désapprobation. On aimait bien mieux dans celles-ci, à l'exemple de Patin qui prenait pour sujet de sa thèse -doctorale : - An homo totm sit morhus •, donner carrière à toutes les subtilités de la controverse philosophique appliquée à la médecine, que de soutenir les idées nouvelles ou môme chercher par des faits à en démontrer la fausseté. Le syllogisme suffisait à tout, et les malheureux candidats aux grades de l'École devaient faire preuve d'une vive imagination, qu'on leur comptait comme science, lorsqu'ils avaient à traiter ou à argumenter les sujets suivants qui furent du reste proposés à Isaac et Eusèbe Renaudot :

An ad forinandum herocmnalura educalione prœstantior?

La nature peut-elle plus que l'éducation pour former un héros?

. Licet ne cilrà sanitalis dispendium bis in die piscibus eanitari ?

Peut-on, sans dommage pour la santé, manger deux fois du poisson le même jour?

' c irculalioiiem sanguinis à veteribus corjnilam fuisse; oratio Caroli J^alini Padoue, 1685.

Tiil^iniMMiASTr: hfnaijdot. li:i

A71 insavcnli atiiorc Dii-f/iiii vr.iifi: srrfin ' '

Doit-ou saifyiirr une jeune fille lolle d'amour /

On conviendra que ces siycls étaient au moins futiles -. mais ([ue dire de ceux-ci :

Ulrum Tohiœ e.v, piac.ls /elle ruvatio naturalisa (l(i(>8.)

La pjUérisoa de Tobie par le foie du poisson est-elle naturelle ?

An qui mel et Outi/niin comcilil , sciât rcprobnrc malum et digère bonuni^l (1070.)

Celui qui mange du miel et du beurre sait-il réprouver le mal et choisir le bien?

- Ex quâ parte manavcrit aqua quœ projlnxil c niortul Chrisli latcre perforato lanceœ acuto mucrone? (1G92.)

De quelle partie du corps venait l'eau qui s'écoula du côté du Christ mort, percé par la pointe aigué d'une lance ?

« On se croirait, dit Maurice Raynaud, à Byzance, la « veille de la prise de la ville par les Turcs. »

Au milieu de semblables discussions, tout restait à créer au point de vue si important de l'enseignement clinique. L'article 39 des statuts enjoignait bien aux nouveaux licenciés de suivre le médecin de l'École qui visitait les malades de l'Hôtel-Dieu : mais, tel que le service médical é^ait alors organisé, avec un et plus tard deux médecins p:)ur douze à treize cents malades, il était presque impossible aux licenciés d'acquérir de solides notions cliniques ou de perfectionner celles qu'ils avaient pu recevoir. Du reste, n'oublions pas que ceuxci avaient déjà subi l'examen de pratique {de praxi), qui

^ Thèses pour le baccalauréat disaac et d'Eusèbe Renaudot. * Is\ÏE, chap. VII, V. 15.

114 TllÊOl'llRASTE UEAAUDOT.

leur donnait le droit d'exercer lu médecine, et avouons que l'article 39 venait un peu tard.

Certainement, les malades ne manquaient pas, mais les professeurs faisaient défaut, le médecin de l'Ilùtel- Dieu, qui du reste n'était pas nommé au point de vue de l'enseignement, ne s'inquiétant nullement de celui-ci. Les chirurgiens faisaient presque toute la besogne, mais un futur docteur eût cru s'abaisser en suivant les leçons d'Ambroise Paré, tellement la chirurgie, art manuel, était peu considéré par ces mauvais sophistes. Ce qui pouvait arriver de meilleur à un étudiant en médecine d'alors, était de gagner les bonnes grâces d'un docteur en renom, de l'accompagner dans sa clientèle privée et de voir ainsi des malades soigneusement observés : mais on comprend que cette exception ne pouvait être élevée à la hauteur d'un enseignement régulier.

Et pourtant, il s'était trouvé des hommes autorisés pour oser dire à cette toute-puissante Faculté combien, en procédant ainsi, elle s'éloignait de la route scientifique :

« En la médecine celle partie, qui est de beaucoup de t plus grande commodité, a esté délaissée, louchant « l'exercice et l'effect de l'œuvre du médecin, qui est « que le docteur régent, en une saison de l'année , me- « noit ses escholiers philosopher sur les herbes, plantes u et toutes espèces de simples par les prez , jardins et « boys; en une autre qu'il les exerçast à la section des ;! corps; en l'autre, qui est la principale, qu'il leur com- -c muniquast en la cure des maladies les consultalions, .c les médicaments et tout l'ordre qu'il y tiendroit; car -' ce seroit rexcrcice (lui feroit les bun^ médecins, ainsi

Tlir.dlMIlîASTK IIMNAIIIIOT. i \ f,

u qu'on (Ml use cii riliiiv«;r.sil('; (U; Moiispdicr cl «;ri loiic les les csclxtlcs (|iii soiil p.ir ril.ilic. Aussi est-ce le u moyen (le venir ;i l<-i in'alifjiie de iiuMlcciiie, et la disc pule seule des at 1rs scolusliques peut faire des escludicrs vt dispuleurs et non. pas de bons pansnirs de maladies. P;ir « ainsi les nnitlecius, (jui parvieniicnl an {jrade rie doc- « tour, ne sçachans autre chose (juc ce ({u'ils ont appris >i par leurs actes, ils apprennent l'usafïe de leur art au '. péril des lioniines, et coinine (iii(îl(ju'uii a diel : ■ De Il nouveau vudecin, cimetière boussu '. »

La tli(5rapenli(|uc devait forccMnent se ressentir des idées humorales qiw professait l'Ecole : chasser l'humeur peccaute était le but que se proposait tout bon mécfecin aux prises avec une maladie. Pour ce faire, on saig^nait à outrance et toujours, même les enfants, et cela avec une telle conviction, que les docteurs orthodoxes n'hésitaient pas, lorsqu'ils devenaient eux-mêmes malades, à se mettre au rc{',ime des sai{jnées coup sur coup. Les purgatifs faisaient le reste, le son, la casse, le séné, étaient les médicaments les plus estimés, et il ne pouvait venir à l'idée d'un bon médecin que l'administration d'un poison fiU salutaire dans certains cas. Aussi, les remèdes chimiques étaient-ils proscrits avec ardeur, et l'opium et son dérivé le laudanum, ce médicament dont on ne saurait se passer aujourd'hui, demeuraient-ils chargés de crimes innombrables. Le quinquina, que les jésuites venaient de découvrir au Pérou (1638), n'était pas plus en faveur, ce qui n'empêchait pas du reste le peuple, qui savait en apprécier

' Pierre Rajils, Advertissemenls sur la ir/ormalion de i'Ciiircrsilé de Pari.'i, 1562; iii ArchiL-vs ctin'iuscsdc la Fnuicc, t. V, 1'' série.

116 THËOl'HRASTE UEISAUDOT.

les bons effets, de chanter aux oreilles des universitaires qui n'en pouvaient mais :

En dépit de la Faculté, Noire duc' est ressuscité, Par la vertu du quinquina, Alléluia!

"Quant au mercure, si on consentait à en user, c'est qu'étant plus lourd que le sang, il chassait u les humeurs acres de la verolle « qui s'écoulaient au dehors par le flux salivaire qu'on s'efforçait de provoquer! Cette théorie ne fil, du reste, qu'acquérir une nouvelle consistance lorsqu'enfin la circulation se fut imposée à tous. Nous citons le passag^e suivant pour faire voir que ces idées étaient tellement enracinées, qu'un siècle plus tard Astruc^ s'en faisait encore le promoteur :

M Les gouttes mercurielles, agitées par la contraction a et la dilatation du cœur et des artères, sont tellement ' mêlées et confondues avec le sang, qu'elles se distri- ^ buent uniformément avec lui jusque dans les plus petits ^t rameaux artériels et, dans toutes les parties où ces M rameaux vont se répandre, elles sont poussées dans - l'aorte avec la même vitesse que lui; mais, comme elles ^ sont quatorze fois plus pesantes que les gouttes de " sang de même volume, la quantité de leur mouve- " ment est aussi quatorze fois plus grande.

« Les gouttes de mercure et de sang de même volume u< et de même surface perdent, à mesure qu'elles circuit lent, une partie du mouvement qu'elles ont reçu

' l,e duc DE Chaulnes, in lîecueils de chansons manuscrites conservées à In Bill. Mazarine.

- ASTRUC, De Morbis venereis, 1736, cité par Ilallopeau in Thèse .d'agrégation de viédecine, 1878: du Mercure, action physiologique et thérajieutique.

Tiif'.ni'iii; ASTK II M )N ai; no T. tl7

M (l'abord, c(. coiniiu; leur superficie; est éfjale par la « supposilioii, (îlles en pcrdctil éjjaicmcnl. Mais, les « quantiU^s de inoiivcinoQls rlaiil iiiéfjalcs des deux <i côtés, si l'on Aie do part cl d'autre les quaiililés ^{jalcs « qu'il s'en perd, il arrivera (pie la raison de la quanlilé .1 de mouvement (pii restera dans les jouîtes mereu- « rielles, par rapport à celle qui doit rester dans les u {jouîtes de san{i?, au{ymentera successivement A clia- " que iastant.

« Ainsi la vitesse des gouttes mercurielles, qui d'abord « lUait la nu>me que celle des {jouîtes du sang, doit aug- ' menter de môme A chaque instant. Ainsi, le choc des « gouttes de mercure, qui, dans le premier instant et « dans le tronc de l'aorte, n'était que quatorze fois plus « grand que celui des goutles de sang d'un pareil « volume, se trouvera plus de cent fois plus grand dans « les derniers rameaux des artères capillaires par la ' raison que !a vitesse des gouttes mercurielles, qui a « moins diminué proportionnellement à chaque instant « que celle des gouttes égales du sang, se trouvera là " beaucoup plus grande que la vitesse de ces gouttes. « D'où il résultera :

" Que les gouttes mercurielles pénétreront aussi dans « les vaisseaux obstrués où le sang ne saurait péné- « trer ;

" Oue les obstacles qui s'opposaient au cours du sang, « étant par ce moyen forcés et dissipés , tous les vais- « seaux du corps, même les plus petits, laisseront un « passage libre ;

« Que le sang, la lymphe, les humeurs recrémenti- « tielles et excrémentilielles, si elles sont trop épaisses « et trop visqueuses, seront brisées et atténuées par la

118 THÉOPIIRASTE RKNAl'DOT.

« pesanteur des gouttes de mercure et par la vitesse « avec laquelle elles se meuvent, principalement dans 1 les vaisseaux capillaires; et qu'ainsi toutes les liqueurs ■: recouvreront peu à peu leur fluidité naturelle ;

« Qu'ainsi le virus vénérien quel qu'il soit, eu quelque -' quantité qu'on le suppose dans le corps et en quelque ' endroit qu'il se trouve niché, étant atténué, divisé et ' brisé par l'action réitérée des gouttes mercurielles, ' sera déraciné, détruit et chassé au dehors par tous les ' conduits excrétoires. »

On ne saurait véritablement être plus logique.

Du reste, pour bien montrer l'esprit qui présidait à ces discussions scolastiques, citons encore l'extrait suivant d'une sorte de Guide de l'Etudiant, fort en faveur en 1628 et qui procède par demandes et réponses : inutile de dire que ce livre est totalement écrit en latin, seule langue admise à l'École, et qu'on cite à chaque instant des passages grecs tout entiers:

^ Le Doven. — Puisque nous allons discuter médecine, " il faut, ainsi que l'enseigne Cicéron, commencer par ' une définition : dites-moi donc, je vous en prie, jeune " candidat, ce qu'est la médecine.

• Le Candidat. — Docte doyen, la médecine est, ■^ d'après Galien, d'après Hippocrate, d'après Héroc phile , etc.

" Le Doyen. — Aucune de ces défiuitions ne me semble " entièrement juste : car la médecine n'est ni un art ni « une science. Je démontre ainsi qu'elle n'est pas un art :

« L'art est un système de préceptes homogènes dis- « posés méthodiquement pour arriver à un but donné;

« Or Ic^ préceptes de médecine ne sont pas homogènes ;

•<■ Donc la médecine n'est |)as un art.

Tliridl'IlHASTK KENAUDOT. 1 1 U

<i \A''. CandidA'I'. — lo ilio la mineure, itiaîlro \viis- « ciMidil ', etc. »

Kl la discussion se poursuit dans le nrK^rne sens : des mois lonjours, (l(!s fails si rarement, qu'ils sont noyés daus les torrents d'éloquence que devaient dépenser les candidats aux grades, éloquence empruntée tour à tour avec la même désinvolture aux médecins {jrees et latins ou aux Pérès de rK{i|ise. Keraser son adversaire sous un texte choisi à propos, tel était le summum de l'ambition scolastiquc.

Il est de toute évidence qu'il ne devi'il rien sortir de ces discussions puériles : mais, si la Faculté ne produisait rien, il eiU été tout au moins raisonnable qu'elle n'empêcluU pas les autres de produire. Tout le dix-septième siècle est plein de ses longues discussions, de ses procès interminables avec les chirurgiens qui, depuis Ambroise Paré, forcément expérimentateurs puisqu'ils procédaient le scalpel â la main, avançaient à grands pas daus la carrière scientifique.

Aux chirurgiens la Faculté oppose les barbiers, ne craignant pas de Faire alliance avec le charlatanisme contre la science : à un moment donné, les barbiers semblent, fiers de leurs nouveaux alliés, vouloir lever la tête : la Faculté, aux barbiers oppose les étuvisles, comme elle a opposé les barbiers aux chirurgiens, sans réussir davantage à gagner la considération de ceux qu'elle croit ses obligés.

Les apothicaires se déclarent-ils partisans des remèdes chimiques désapprouvés par l'École : celle-ci se licite de leur intenter un procès.

' N. Abr.VHAMI Scholœ medicœ ad candidatonim examen pro laured impeti-andà mhciindum. Paris, 1628.

120 THÉOl'HRASTE RENAUDOT.

En 1638, Guy de la Brosse vciil fonder un jardin médicinal : la Faculté s'y oppose de toutes ses forces, et Guy Patin se charge bieutùt de poursuivre de sa haine féroce le malheureux botaniste jusque par delà le tombeau.

Nous avons vu avec quel dédain elle traitait > les circulateurs » : aussi, s'acharnait-elle tout particulièrement contre les médecins des Facultés provinciales et surtout contre ceux de la Faculté de Montpellier qui, laissant leur pays, venaient exercer la médecine à Paris et, libres d'admettre l'opinion qui leur semblait la plus sensée, croyaient à la chimie alors naissante et se déclaraient partisans de la circulation. Appuyée sur ses statuts, elle faisait une guerre acharnée à tous ces t^ chymistes », à tous ces < empiriques » partisans des idées nouvelles qu'elle réprouvait.

L'article 74 de ces statuts était ainsi conçu : ' Nul ne « pourra exercer la médecine à Paris s'il n'est reçu « licencié ou docteur dans cette ville ou s'il n'y a été " admis à la manière accoutumée , ou s'il ne fait partie " du corps des médecins royaux, comme médecin du « Roy très-chrestien ou de sa famille. »

Il est vrai que le docteur d'une Faculté provinciale pouvait se faire agréger, ainsi que nous l'apprend l'article 50 : « Nul n'enseignera la médecine à Paris s'il n'est " docteur ou licencié de la Faculté de médecine de Paris « ou s'il n'y a été agrégé selon la coutume. ■■

Mais il est également vrai que cette agrégation était extrémen.ent difticile à obtenir, et que, pour remplir les conditions requises, il fallait être en conformité d'idées complète avec l'École.

D'après l'arlicle 74 des statuts, les médecins royaux.

TIlfiOI'llltASTI' H M N A II [Kl T. J'.'l

(le (|ucl(|U(! K;i(:iill('; (lu'ils (uss(;ii( , joniss.'iicnl fin lilirc exercice de leur ai'( dans la capilale : aussi, le premier soin de Uenaudol, doeleur de la Faculté de Moni|)elIier, avait-il été de se l'aire nommer, d(''.s 1(!12, médecin du Roi, servi en cela par le premier médecin de 8a Majesté, Ilérouard, qui lui-même élait docteur de la môme univcrsilé.

Paris et Mon(|)ellier possédaient chacun une Faculté de médecine également aali(|ue, éfyalemenl renommée. Ces deux Facultés, à cette époque, étaient rivales, et disons plus, ouvertement ennemies.

Gardien fidèle de la tradition arabiste , Montpellier suivait les incessants progrès de la chimie qui se dégageait alors des ténèbres, cependant si fécondes, de l'alchimie. Il prescrivait, il palronait les remèdes chimiques que Paris, gardien fidèle de la tradition galénique, proscrivait à outrance, il acceptait l'antimoine, l'opium, le laudanum, le quinquina : Paris traitait ses médecins d'empoisonneurs. (Juaut aux théories nouvelles, il laissait complètement libre ses adeptes. Enfin MontpelHer admettait à ses cours les protestants : l'orthodoxe Faculté de Paris eiU cru déroger en faisant participer à sa science un élève « de la religion prétendue réformée -. Jusqu'alors les haines s'étaient accumulées : on s'observait avant l'attaque : un éclat était imminent : ce fut Renaudot qui en fournit le prétexte. Déjà l'établissement du Bureau d'adresse avait rencontré de nombreuses difficultés : les monfs-de-piété, la Gazette avaient mis de plus en plus eu relief le médecin de Montpellier. Mais lorsqu'il fonda ses Conférences, lorsqu'on le vit s'entourer de médecins des Facultés provinciales, lorsque la Faculté de médecine de Paris vit ses élèves eux-mêmes

<22 THÉOPHRASTE REISAUDOT.

aller suivre les discussions sérieuses du Bureau d'adresse ; lorsqu'enfiii Reuaudot eut obtenu, comme nous le verrons biciilôt, le droit d'établir un laboratoire pour la préparation des remèdes chimiques, la Faculté de Paris comprit qu'elle avait là un ennemi redoutable, et, résolue à tout faire plutôt que de transiger avec ses |)rincipes, elle songea dès lors à préparer la chute du novateur.

Au point où nous sommes arrivés de ce récit, les événements vont se précipiter avec la plus grande rapidité, se presser, s'enchainer les uns les autres d'une façon presque inextricable. D'une part, nous allons voir Renaudot soutenu par l'amitié d'un grand ministre maître absolu dans le conseil du Roi : d'autre part l'École de Paris, ce petit état que Richelieu n'aimait guère, car il savait qu'il lui était hostile, protégée dans la circonstance par le Parlement, tribunal jaloux de ses prérogatives, petite république héréditaire par la Paillette et qui soutiendra la Faculté de médecine contre le pouvoir, parce que, se sentant lui-même menacé par ce même pouvoir, il éprouve le besoin de se faire des alliés contre l'ennemi commun.

Renaudot était alors tout-puissant, dans la plénitude de son intelligence et armé de pied en cap pour la lutte.

Au physique, c'est un homme robuste, de conslitutioD sèche, de taille moyenne, sévèrement vêtu d'un pourpoint noir boutonne jusqu'au cou. La face est maigre, osseuse, disgracieuse dans ses détails, ravagée par la petite vérole; le nez est court et épaté, perpétuel sujet de sarcasmes. Mais le front est vaste, dénudé, les yeux sont largement fendus, l'ensemble de la physionomie -respire la bonté compatissante commandée par une

Tlir;(il'llltASTK HI•;^AIIlOT. \'ll

inIcllijj'ciKM; (('ii;i<"(î, p.ir iiii (îspril iiidoinpl.ihlc (|ij(; les revers poiiiroiil ;i('(li{';«;r <;ru(;lI(;moiil, mais <ju'ils n'.ibal- Iront Jamais '.

Par son liiircau d'adrossc il avait acrpiis une fyrande popularité parmi les malheureux, par sa (;a/ettc, s'il s'était fait des ennemis, il avait également conquis le-» sympathies de hauts pcrsoniia(jes qui ne dédaijjnaieni pas d'être a{jréal)Ies ti un honn(He homme rpii avait si bien l'oreille du lerrihle eardinal.Kii lOiJS il avait perdu son protecteur, le 1*. Joseph; mais !?i(;helieu savait Iroj) bien suivre les conseils du capucin pour cesser de pro téjT;er le maître du Bureau d'adresse dont il allait prendre un des fils pour médecin particulier. H ne devait pas tarder à germer dans l'esprit éminemment pralique de ce dernier une idée que le cardinal diU accueillir avec faveur : fonder une Faculté de médecine libre vis-à-vis de la Faculté de Paris dont le prestige diminuait de jour en jour. Renaudot était resté médecin, et médecin trés-estimé : sa notoriété médicale était considérable : en outre, sa place de médecin du Roi lui donnait un relief particulier, bien que cette fonction fiU plus nominale qu'effective. Voyant accourir autour de lui les médecins des universités provinciales et en particulier ceux de l'Université de Montpellier, il comprit vite que, parmi ceux-ci et parmi les savants qui fréquentaient ses Conférences, il trouverait avec facilité un corps enseignant. Quant à la capacité des professeurs, le succès avec lequel avaient été accueillies les Conféreuces prouvait suffisam-

' Le Recueil des Gazettes de l'année t6M appartenant à la Bibliothèque nationale est orné du portrait de Renaudot, au bas duquel on lit l'inscription suivante : Thcophrastus Renaudot. juUoduncnsis incdirus cl historiographus regiiis. trtalis anno 58, solutis 1644.

124 THÉOPHRASTE RENAL'DOT.

raent que les élèves ne manqueraient pas à la nouvelle École. En outre, il savait pouvoir compter aveuglément sur ses adhérents qui, persécutés par la Faculté, n'avaient (ju'à gagner en s'attachant à lui. 11 pensa tout de suite à les utiliser.

La rénovation médicale qu'il allait tenter s'appuyait sur deux points principaux : l'élude de la chimie appliquée à la médecine , l'étude de la clinique opposée à la scolastique. 11 ne songeait rien moins, comme on le voit, qu'à l'introduction dans la science médicale de la méthode expérimentale. Pour remplir la première partie de son programme, il voulut adjoindre à la discussion théorique des conférences, l'expérimentation du laboratoire. Partisan de la polypharmacie, il voulut établir des « fourneaux " où les apothicaires pussent venir préparer eux-mêmes les « drogues qu'ils n'étaient pas habitués à manipuler > . En conviant ces derniers à se rendre au Bureau d'adresse, il se faisait de nouveaux alliés, car il les traitait d'égal à égal alors que l'École ne perdait aucune occasion de témoigner le mépris qu'elle avait pour eux : quant aux chirurgiens, ils allaient, par sa seconde institution, devenir ses amis dévoués. L'entente était déjà complète, car lui-même, nous l'avons vu, n'avait pas craint d'aller, au début de sa carrière, étudier sous les ordres d'un chirurgien en renom. Mais il n'était pas facile d'établir au dix-septième siècle un laboratoire où devaient se manipuler des substances toxiques. Avant l'autorisation royale il fallait l'autorisation de la cour des Monnaies, qui avait sous sa surveillance tout ce qui touchait à la distillerie dans le commerce, Tiodustrie et l'art. Or, celle-ci accordait trèsdifficilement les autorisations de ce genre, et il était bon

Tllf;<)IMIItA.STK ll^:^AUI)OT. 11'.",

(l'avoir des amis daus la |)lacc. liiic excellente occ a^ioii ne larda pas à se présenter : Jean le Noble, conseiller à ladite cour, vint à mourir; nciiaiidot acheta la cliarjje vacante avec ra}îrément du !{oi donné par f.ellres du 1""^ mai 10;i<S '. La position était désormais c()n(piis(; : ci le 2 septembre IGIO, Louis XII!, par Lettres p.itcnics, lui accordait l'autorisation de se livrer à toutes les pratiques qu'il jujjcrait nécessaires pour le bien et soulafjement des - pauvres et particulièrement des malades ' ". Les considérants rcnCcrinés dans ces Lettres méritent de nous arrêter un instant :

Lettres patentes du Roy en faveur des pauvres et particulièrement des malades.

« Louis, par la grâce de Dieu, Roy de France et de -< Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, ' salut :

« Notre très-cher et bien aimé Théophraste Renaudot, >< docteur en médecine, l'un de nos conseillers et méde- " cins ordinaires, maître et intendant général des Bu- .' reaux d'adresse de France, s'étant de longue main em- " ployé à la recherche de plusieurs inventions et moyens ; pour l'emploi des pauvres valides et traitement des inva- « lides et généralement à tout ce qui est utile et couve- « nable au règlement desdits pauvres : pour lequel nous « l'aurions mandé exprès dès le mois d'octobre de l'an " 1612, et à iceluy permis et accordé par notre brevet

' Arcli. nat., Z, 3"2t8, fol. 119; et J.VL, Dictionnaire critique de Bio' graphie et d'Histoire.

- Les Consultations charitables pour les malades, dédiées à Mgr de Noyers, secrétaire d'État, 1640.

; dutlit jour de meltrc eu pratique cl élablir toutes ses- " dites inveutious; avec défense à tous autres qu'à ceux " qui auront pouvoir exprès de lui de les imiter, altérer ' ou contrefaire : mesme iceluy pourveu de la charge .< de Commissaire général des pauvres de notre royaume, .< par arrest de notre consfil d'État du 3 février 1018 : ;< ledit Renaudot n'aurait pas seulement vaqué à la per- « quisition des secrets et choses les plus cachées en l'art " de médecine dont il hit profession depuis trente -cinq t ans : mais encore, depuis l'établissement desdits Bu- ' reaux d'adresse reçu en iceux toutes les personnes tt curieuses qui y font expérience de plusieurs inveuu lions utiles au public et particulièrement auxdits pau- « vres : lesquels y reçoivent gratuitement couseil et tt assistance en leurs maladies et incommodités, par la « charité des médecins, chirurgiens et apothicaires qui « s'y assemblent à cette fin. Et d'autant qu'une partie « des expériences qui s'y font sont des remèdes tirés des " plantes, animaux et minéraux, pour la préparation .1 desquels il est obligé de tenir toutes sortes de four- « neaux, alambics, matrats, récipients et autres vaisseaux ;< de chymie et spargyrie pour extraire par les opéra- " lions dudit art toutes sortes d'eaux, huiles, sels, magis " térées, extraits, quintessences, chaux, teintures, régu- " les, précipités et généralement tous les autres effets " dudit art de chymie, lesquels se trouvent fort utiles à « la guérison des maladies lorsqu'ils sont raéthodicque- « ment administrés selon les préceptes de la médecine : i désirant favoriser cette louable institution et donner ^ sujet à ceux qui auront quelque invention utile au c< public de ne l'en vouloir pas frustrer, mais plus tost " lui en faire voir l'expérience : Nous avon^; par ces pré-

TlIflOriIllASTE HKiNAlJlJOT. 127

' sentes sif;n{;cs do noire main permis cl, .iccordr, |»(;r- -' mettons cl. accordons à (oiis ceux (|iij .iiiroiii «lucUiue .' invi'Mlion on nioyon serv.inl. an l)i(Mi cl soulagement " desdils pauvres lanl valid(;s ipic malades et invalides, " mesmcment (piel(|ue remède lire des véfjétaux, ani-

> maux el minéraux par le réjjime du l'eu on autrement, ' le pouvoir Caire en la maison dudil Henaudol el en sa

> prcisenee el non ailleurs. ICtpour cet effet, avons permis « audit Renaudot de tenir chci lui lesdils fourneaux et y " faire toutes sortes d'opérations c/u/mii/nes servant à la " médecine seulement.

" Si donnons en mandemenl à nos amés el féaux, les « gens lenans noire cour des Monuoies que ces présentes « ils fassent enre^jislrer et du contenu en icelle> jouir < ledit Renaudot, nonobstant toutes opposilions, appelle lalions et empeschemenls quelconques. Et voulons « qu'au Vidimus d'icclles, dûment collationnées par l'un ' de nos aniés et féaux conseillers et secrétaires, foi « soit ajoultée comme au présent original. Car tel est notre plaisir. En témoin de quoy nous avons fait -' mettre notre scei à cesdiles patentes.

« Donné à Cliantilli, le deuxième jour de septembre, " l'an de grâce 1640 et de notre règne le 31".

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