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1. L'opération par laquelle les Ecrivains sacrés expriment avec des mots la pensée du Saint-Esprit est elle-même, avons-nous dit, une version, non des mots par d’autres mots, mais des pensées divines par des symboles sensibles. — Or, cette première traduction est infiniment plus délicate, plus mystérieuse et plus exposée à l'erreur (si Dieu n'y met la main), que ne peut l'être ensuite celle par laquelle nous rendrions un mot grec de ce texte primitif par un mot français équivalent. — Pour qu'un homme puisse exprimer exactement la penée de Dieu, il faut, s’il n’est pas conduit d’en haut “ans son langage, qu'il l'ait entièrement saisie dans sa juste mesure, et dans toute l'étendue et la profondeur de son sens. Mais 1! n’en est point aïnsi d'une simple version. La pensée divine s’étant déjà comme incarnée dans le langage du texte sacré, il ne s’agit plus, quand on la traduit, de lui donner un corps, mais seulement de lui changer d’habit, de lui faire dire en français ce qu'elle avait dit en grec, et de remplacer modestement chacun de ses mots par un mot équivalent. C’est une opération comparativement très-inférieure , très-matérielle , sans mystère, et infiniment moins sujette à l'erreur que la précédente. Elle demande même si peu de spiritualité , qu'elle pourrait s’accomplir avec per-
fection par un païen de bonne foi ,; qui posséderait
avec perfection la connaissance de l’une et de Fau-
ire langue. — La version d'un rationaliste instruit, qui ne veut être que traducteur, me donnera plus de sécurité que celle d’un orthodoxe et d’un saint qui paraphraserait le texte, et qui prétendrait me le présenter plus complet ou plus clair, dans son français, qu'il ne l’a trouvé dans le grec ou dans l’hébreu de l'original. —Et qu’on ne s'étonne pas de cette assertion : elle s’est justifiée par des faits. Ne préfère-t-on pas aujourd’hui, chez les Allemands, la traduction de Dewette, à celle même du grand Luther ? Au moins, ne se croit-on pas plus sûr d’avoir la pensée du Saint-Esprit dans les lignes du professeur de Bâle que dans celles du Réformateur ; parce que le premier s’est attaché toujours de très-près aux expressions de son texte, comme un savant docile aux seules règles de la philologie ; tandis que l’autre a par moments semblé ehercher quelque chose de plus, et se faire interprète autant que traducteur’ — Plus done on réfléchira sur cette première considération, plus devra paraître incommensurable la différence de ces deux ordres d’opérations : je veux dire, de là traduction des pensées divines dans les mots d’une langue humaine, et de la traduction de ces mêmes mots dans les termes équivalents d’une autre langue. — Il ne faut donc plus qu'on dise : À quoi me sert, si l’une est humaine, que l’autre soit divine ?
2, Un second caractère, par où l'on reconnaitra
combien doivent différer ces deux opérations, et par où l’œuvre de nos versions se présentera comme infiniment moins soumise à des chances d’erreur que le texte original (quand on le suppose sninsptré), c’est que, tandis que le travail de nos traductions s’est fait par un grand nombre d'hommes de toute langue et de tout pays, qui pouvaient y consacrer tout leur temps et tous leurs soins, qui se contrôlaient de siècle en siècle, qui s'instruisaient et se perfectionnaient les uns par les autres, Je texte original, au contraire, a dû être écrit dans un moment donne, et par un seul homme. Personne n'était avec cet homme que son Dieu, pour le redresser s’il se trompait, et pour lui fournir de meilleures expressions, s’il en avait choisi d’imparfaites. — Si donc Dieu ne l’a pas fait, personne ne l’a pu faire. — Et si cet homme a mal rendu la pensée du Saint-Esprit, il n’a point eu, comme nos traducteurs, des amis pour l’avertir, des prédécesseurs pour le guider, des successeurs pour le redresser, ni des mois, des années et des siècles pour revoir et consommer son œuvre.— Elle est faite par un seul homme , et elle est faite une fois pour toutes. — On voit donc encore, par cet endroit, combien l’intervention du Saint-Esprit était plus nécessaire aux auteurs sacrés qu’à leurs traducteurs.
3. Une troisième considération qui nous doit aussi conduire aux mêmes conclusions, c’est que,
tandis que tous les traducteurs des Écritures furent des personnes lettrées, laborieuses, et versées dans l'étude du langage, les auteurs sacrés, au contraire, ont été, pour la plupart, des hommes ignorants, sans culture littéraire, sans habitude d'écrire leur propre langue, et par là même exposés, s’ils exprimaient failliblement la révélation divine , à nous donner fautivement une pensée infaillible.
4. Une quatrième considération pleine de force, et qui fera sentir plus vivement encore l'immense différence qui existe entre les écrivains sacrés et leurs traducteurs , c’est que , tandis que la pensée de Dieu passait comme un éclair du ciel devant âme du Prophète; tandis que cette pensée ne se peut plus retrouver nulle part sur la terre, ailleurs que dans l’expression rapide qui lui fut alors donnée par l’Écrivain sacré; tandis que, s’il a mal dit, vous ne savez où aller chercher son prototype, pour y retrouver dans sa pureté la pensée de Dieu ; tandis que, s’il s’est mépris , sa faute est à jamais irréparable, elle doit durer plus-que le ciel et la terre, elle a taché sans remède le livre éternel, et personne au monde ne la peut corriger ; — il en est tout autrement des traductions. — Celles-ci, au contraire, ont toujours là, à côté d'elles, le texte divin, pour être corrigées et recorrigées sur ce type éternel, jusqu’à ce qu'elles lui soient deve-
nues entièrement conformes. Le mot inspiré ne nous quitte pas ; nous n'avons pas à l'aller chercher au troisième ciel; il est encore sur la terre, tel que Dieu lui-même l'avait primitivement dicté. Vous pouvez donc l’étudier pendant des siècles, pour soumettre à son immuable vérité l’œuvre humaine de notre traduction. Vous pouvez aujourd’hui, après cent trente ans, redresser Osterwald et Martin, en les appliquant de plus près sur leur règle infaillible ; après trois cent dix-sept ans, vous corrigez l’œuvre de Luther; après quatorze cent quarante ans, celle de saint Jérôme. La phrase de Dieu demeure toujours là, devant nos versions humaines, telle que Dieu la dicta lui-même, en hébreu ou en grec, au jour de la révélation; et, nos dictionnaires à la main, vous y pouvez revenir examiner , de siècle en siècle, l'expression infaillible qu’il a voulu donner à sa pensée divine, jusqu’à ce que vous soyez assuré que le langage des modernes en a vraiment reçu la contre-empreinte, et vous en a donné pour votre usage le fac-similé le plus fidèle. — Ne dites done plus : À quoi me sert que l’une soit divine, si l’autre est humaine ? — Si vous vouliez avoir un buste de Napoléon,
‘diriez-vous au sculpteur : À quoi me sert que votre
modèle ait été moulé à Saint-Hélène sur le visage même de Bonaparte, puisqu'après tout il n’en peut-être ainsi de votre copie?
5. Enfin, ce qui distingue encore la première expression qu'a reçue la pensée de Dieu dans les mots du livre sacré, d'avec son expression nouvelle dans une de nos traductions, c’est que , si vous supposiez les mots de l’un aussi peu inspirés que ceux de l’autre, cependant le champ des conjectures que vous pourriez faire sur leurs fautes possibles serait, quant au texte original, un espace sans bornes, allant toujours en s’élargissant ; tandis que ce même champ, quant aux traductions, est un espace très-limité, qui Va toujours en se rétrécissant, à mesure que vous y demeurez plus longtemps.
Si quelque ami, revenant des Grandes-Indes, où votre père aurait rendu loin de vous son dernier soupir, vous apportait de sa part une dernière lettre écrite de sa propre main, ou dictée par lui, mot après mot, en langue bengalaise, vous serait-il indifférent que cette lettre fût tout entière de lui, parce que vous ignorez l’idiome du Bengale, et que vous ne pourriez la lire que dans une traduction ?
Ne savez-vous pas que vous en pouvez faire multi-
plier les versions, jusqu’à ce qu’elles ne vous laissent pas plus de doute sur le sens original, que vous n'en auriez S1-vous étiez vous-même un Hindou? Ne conviendrez-vous pas qu'après chacune de ces traductions nouvelles, vos incertitudes iraient toujours en diminuant , jusqu’à n’être plus appréciables; comme font en arithmétique ces
progressions fractionnaires et convergentes, dont les derniers termes équivalent à zéro ; tandis qu’au contraire , si la lettre n’était pas de votre père luimême, mais de quelque étranger qui dit avoir seulement reproduit.sa pensée, 1l n'y aurait point de limites pour vous aux suppositions possibles; et vos incertitudes , transportées dans des espaces nouveaux et sans bornes, iraient en grandissant à mesure que vous y penseriez davantage; comme font en arithmétique ces progressions ascendantes dont les derniers termes représentent l'infini. —1Il en est ainsi pour la Bible. — Si je crois que Dieu l’a dictée tout entière, mes incertitudes , quant à ses versions , se renferment dans un champ très-étroitement borné; et dans ce champ même , à mesure qu’on la retraduira, les limites du doute iront toujours en se rétrécissant. Mais si je dois penser , au contraire, que Dieu ne l’a pas entièrement dictée, et que l’infirmité humaine peut y avoir eu sa part, où m'arrêterai-je dans mes suppositions d'erreurs ? Je ne le sais. Les Apôtres étaient ignorants, diraije ; ils étaient illettrés ; ils étaient juifs ; ils avaient des préjugés populaires; ils judaïsaient ; ils platonisalent;.... je ne sais où m’arrêter. Je commen. cerai comme Locke, ‘et je finirai comme Strauss. Je nierai d’abord la personnalité de Satan, comme un préjugé rabbinique ; et je finirai par nier celle de Jésns-Christ, comme un autre préjugé. Entre
ces deux termes, en conséquence des ignorances auxquelles les Apôtres ont pu encore être soumis, j'en viendrai, comme tant d’autres, à admettre, malgré la lettre de la Bible, et la Bible à la main, qu'il n’y a point de corruption dans les hommes, point de personnalité dans le Saint-Esprit, point de divinité en Jésus-Christ, point d’expiation dans son sang, point de résurrection des corps dans le tombeau , point d’éternité dans les peines de l’avenir, point de colère en Dieu, point de diable, point de miracles , point de damnés, point de géhenne. — Saint Paul était orthodoxe, dirai-je comme d’autres; mais il avait mal compris son maître. — Tandis, au contraire, que si tout a été dicté de Dieu dans l'original, et jusqu'aux moindres expressions, « jusqu’au moindre iota et au moindre trait de-lettre, » quel est le traducteur qui pourrait m’amener, par son travail, quelqu'une de ces négations, et faire disparaître de ma Bible la moindre de ces vérités? |
Qui ne sentira donc maintenant à quelle distance énorme toutes ces considérations placent l’un de l’autre ces deux textes (celui de la Bible et celui des versions ), quant à l’importance de l'inspiration verbale? — Entre la traduction des pensées de Dieu en mots humains, et la simple version de ces mots en d’autres mots, il y a distance comme du ciel à la terre. Pour l’une , il fallait Dieu; pour
l’autre, c'était assez de l’homme. — Qu'on ne dise done plus : À quoi nous servirait l'inspiration verbale dans l’une, si nous n’avons pas cette inspiration dans l’autre? car entre ces deux termes qu'on voudrait égaler, il y a presque l'infini.
SecTion IT. — L’emploi de la version des Septante.
On insiste, et l’on dit : Nous convenons que le fait des traductions modernes ne saurait affecter en rien la question de la première inspiration des Écritures ; mais il y a beaucoup plus. — Les auteurs sacrés du Nouveau-Testament, quand ils citent eux-mêmes en grec les anciennes Écritures hébraïques se servent pour cela de la traduction
*srecque, dite des Septante, exécutée à Alexandrie, deux siècles et demi avant Jésus-Christ. Or personne n’osera, parmi les modernes, prétendre (comme on l’a fait autrefois) que les interprètes alexandrins fussent inspirés. Oserait-on davantage avancer que cette version, humaine encore au temps de Jésus-Christ, ait acquis , par le seul fait, des citations apostoliques, une divinité qu’elle n'avait pas? Cette étrange prétention ne ressemblerait-elle pas à celle du concile de Trente, déclarant divins les apocryphes que l’ancienne Eglise repoussait du Canon, et que saint Jérôme appelait
LES SEPTANTE. 237 « des fables, et un mélange d’or et de fumier (1) ; » ou déclarant authentique la version latine de saint Jérôme, qui n'avait été d’abord pour saint Jérôme lui-même, et ensuite pour l'Eglise, pendant plus de mille ans, qu'un ouvrage humain, respectable sans doute, mais or — Ne ressemblerait-elle pas encore à la folle infaillibilité de Sixte V, déclarant authentique son édition de 1590; ou à celle de son successeur Clément VIE, qui, trouvant insupportablement incorrecte l'édition de Sixte V, la supprima, en 1592, pour la remplacer par une autre très-différente , et ARRETE encore authentique (2)?
Nous aimons à rappeler ici cette difficulté : ; parce que, comme beaucoup d’autres, examinée de plus près, elle change les objections en des argumenis.
Il suffit, en effet, d'étüdier la manière dont les apôtres tin 1 Septante, pour y reconnaitre
(1) Caveat omnia apocrypha... Sciat multa his admixta vitiosa, et grandis esse prudentiæ aurum ju luto quærere. Voy. Epist. ad Lætam.— Prolog. Galeat. sive Præfat ad. Lib. Regum. — Symbol. Ruffini, tome 1x, p. 186. — Voy. Lardner. vol. v, p. 18-22. — (2) Voyez Kortholt : De variis S. Scripturæ editionibus, p. 110-251. Thomas James : Bellum papale,sive Concordia discors Sexti V,etc., Lond., 1600.—Hamilton’s Introduction to the reading of the Hebrew Scriptures, p. 163-166. |
un indice InApERRE de Haspraion verbale qui les faisait écrire.
Si quelque prophète moderne était envoyé de Dieu dans les églises de notre langue, comment pensera-t-on que s'y prit un tel homme pour alléguer les Ecritures? Ce serait en français, sans doute; mais d’après quelle version? Celles d'Osterwald et de Martin étant les plus répandues, c'est probablement dans les termes de l’une ou de l’autre qu'il ferait ses citations, toutes les fois que leur traduetion lui semblerait suffisamment exacte. Mais aussi, malgré nos habitudes et les siennes, il aurait bn soin des ‘éloigner de ces deux versions, et de traduire à sa manière, aussi souvent que la pensée de/l’original ne lui paraîtrait pas assez fidelement rendue. Quelquefois même encore il ferait plus. Pour nous donner mieux à comprendre dans quel sens il aurait-l'intention de nous faire l'application de telle ou telle Ecriture , il paraphraserait le passage allégué, et ne suivrait alors, en le citant, ni la lettre du texte original, ni celle des traductions. |
C’est précisément [à ce qu'ont fait, à l'égard des Septante, les écrivains sacrés du Nouveau-Testament. FE | »
Bien que la coutume universelle des Juifs hellémistes, dans tout l'Orient, fût de lire dans les syna- #ogues, et de citer dans leurs discussions l’Ancien-