DE LA THÉOPNEUSTIE. A1 SECTION IV
En théorie , il serait permis de dire qu'une religion pourrait être divine, sans que les livres qui l’enseignent fussent miraculeusement inspirés. — 1 serait possible, par exemple, de se figurer un christianisme sans théopneustie; et l’on pourrait concevoir peut-être que tous les miracles de notre foi se fussent accomplis, à la seule exception de celui-là. Dans cette supposition (que rien n'autorise), le Père-Éternel eût donné son Fils au monde; la Parole créatrice, faite chair, eût subi pour nous la mort de la croix, et fait descendre du ciel sur les apôtres l'esprit d'intelligence et la puissance des miracles ; mais, tous ces mystères de la rédemption une fois consommés, elle eût abandonné à ces hommes de Dieu le soin d'écrire, selon leur sagesse, nos livres sacrés ; et leurs écritures ne nous eussent ainsi présenté que le langage naturel de leurs illuminations surnaturelles, de leurs convictions et de leur charité. —Un tel ordre de choses, sans doute, n’est qu’une vaine supposition, directement contraire au témoignage que les Écritures ont rendu de ce qu’elles sont; mais, sans dire ici qu’il ne résout rien, et que, miracle pour miracle, celui de l'ilumination n’est pas moins inexplicable que celui de la théopneustie ; sans dire encore que la parole de Dieu possède une puissance divine qui
n'appartient qu’à elle; un tel ordre de choses, s’il se fût réalisé, nous aurait exposés à des erreurs innombrables, et plongés dans la plus funeste incerttude. — Sur quel témoignage, alors, eût pu se fonder notre foi? sur une parole des hommes ? Mais la foi n'existe que sur une parole de Dieu (Rom., X, 17). Vous n’eussiez done obtenu, dans un tel système, qu’un christianisme sans chrétiens. — Dépourvus de garantie contre les imprudences des écrivains, vous n’auriez pas même pu donner à leurs livres l’autorité qu'ont aujourd'hui, dans l'Église, ceux d’Augustin , de Bernard, de Luther, de Calvin, ou de tant d’autres hommes éclairés de la vérité par le Saint-Esprit. On sait assez, en effet, combien de paroles imprudentes et de propositions erronées se sont encore glissées au milieu même des plus belles pages de ces admirables docteurs. Et cependant les apôtres (dans la supposition que nous venons de faire) eussent été soumis beaucoup plus qu'eux encore à de graves égarements, puisqu'ils n’eussent point eu, comme les docteurs de l'Église, une parole de Dieu pour redresser la leur, et puisqu'ils eussent dû composer eux-mêmes tout le langage de la science religieuse. ( Une science est plus d’à moitié faite quand son langage est fait.) Que d’erreurs funestes et inévitables eussent accompagné nécessairement chez eux cette révélation sans théopneustie ; et dans quels déplorables doutes
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leurs auditeurs eussent été laissés ! Erreurs dans le choix des faits, erreurs dans leur appréciation, erreurs dans leur exposé, erreurs dans la conception des rapports quiles lient aux doctrinés,erreurs dans l'expression de ces doctrines mêmes ; erreurs d’omission , erreurs de langage, erreurs d'exagération, erreurs dans l’adoption de quelques préjugés de nation, d'état ou de parti; erreurs dans les prévisions de l'avenir et dans les jugements du passé.
Mais, grâces à Dieu, il n’en est point ainsi de nos saints livrés. Ils ne renferment aucune erreur ; toute leur écriture est inspirée de Dieu. « C'est poussés par l'Esprit que les saints hommes de Dieu parlèrent ; »ils ne le firent « pas avec des paroles qu’enseignât une sagesse humaine, mais avec des paroles qu’enseignait l'Esprit de Dieu ; » en sorte qu'aucune de ces paroles ne doit être négligée , et que nous sommes appelés à les respecter et à les étudier jusqu’à leur moindre iota et à leur moindre traitdelettre ; car «cette écriture est épurée, comme un argent séparé de toutes ses scories et passé par sept fois au creuset. Elle est parfaite. »
Ces assertions, qui sont elles-mêmes des témoignages de la parole de Dieu, renferment déjà notre dernière définition de la théopneustie, et nous aménent à la caractériser enfin comme « cette « puissance inexplicable qu'exerça jadis l'Esprit
« divin sur les auteurs de la sainte Écriture, pour « les guider jusque dans lemploi des paroles dont «ils ont fait usage, et pour les préserver de toute « erreur, comme de toute omission, »
. Cette nouvelle définition, qui pourra paraître complexe, ne l’est réellement pas, parce que les deux traits dont elle se compose sont équivalents, et que recevoir l’un , c’est accepter l’autre.
Nous les proposons donc disjonctivement à l'assentiment de nos lecteurs , et nous leur en offrons l'alternative. L’un a plus de précision, l’autre plus de simplicité, en tant qu’il présente le dogme sous une forme plus dégagée de toute question relative au mode de l'inspiration, et aux expériences secrètes des écrivains sacrés. Qu'on accepte pleinement l’un ou l’autre, on aura rendu aux Écritures l'honneur et la foi qui leur appartiennent. |
Nous nous proposons donc d'établir le dogme de la théopneustie sous l’une ou l’autre de ces deux formes :
« Les Écritures sont données et garanties de « Dieu jusque dans leur langage; »—et« les Écri- « tures ne contiennent point d'erreur — (par où nous entendons qu’elles disent tout ce qu’elles doivent dire , et qu'elles ne disent que ce qu’elles devaient dire ). »
Maintenant , comment établira-t-on cette doc-
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trine ? — Ce sera par les Écritures , et uniquement par les Écritures. |
Une fois que nous les avons reconnues pour vraies , c'est à elles de nous apprendre ce qu’elles sont ; et une fois qu’elles se sont dites inspirées de Dieu , c’est encore à elles de nous dire comment elles le sont, et jusqu'où elles le sont.
Vouloir prouver a priori leur inspiration , en argumentant de la nécessité de ce miracle pour la sécurité de notre foi, ce serait raisonner faiblement, et presque imiter, dans un sens, la présomption qui, dans un autre sens, imagine & priori quatre degrés de théopneustie. — Vouloir encore établir l'entière inspiration des Écritures sur la considération de leur beauté, de leur constante sagesse , de leur prudence prophétique, et de tous ces caractères de divinité qui s’y révèlent, ce serait s'appuyer sur des raisonnements justes, sans doute, mais contestables, ou du moins contestés. — C’est donc aux seules déclarations de la sainte Écriture que nous devons nous arrêter. — Nous n’avons pas d'autre autorité pour les dogmes de notre foi; et la théopneustie est l’un de ces dogmes.
Cependant, ici, prévenons une erreur. — Îl pourrait arriver que quelque lecteur encore mal affermi dans son christianisme, se méprenant sur notre but , et pensant à parcourir notre livre pour y chercher des arguments qui le décident, se trou-
vât frustré dans son attente, et se crût autorisé à reprocher quelque vice de raisonnement à notre argumentation, Comme si nous voulions y prouver l'inspiration des Écritures par l'inspiration des Écritures. — Il importe de le détromper. — Nous n’avons point écrit ces pages pour des disciples de Porphyre, ou de Voltaire, ou de Jean-Jacques ; et notre but n’a point été de prouver que les Écritures sont dignes de foi. D’autres l'ont fait, et ce n’est point notre tâche. Nous nous adressons à des hommes qui respectent les Écritures , et qui admettent leur véracité. C’est à eux que nous attestons qu'étant vraies elles se disent inspirées, et qu'étant inspirées elles déclarent l'être entièrement : d'où nous concluons qu'il faut bien qu'elles le soient.
Certainement cette doctrine est, de toutes les vérités , l’une des plus simples et des plus claires, pour les esprits humblement et rationnellement soumis au témoignagne des Écritures. On a pu sans doute entendre des théologiens modernes nous la représenter comme pleine d’incertitudes et de difficultés; mais les hommes qui n’ont voulu l’étudier qu’à la lumière de la Parole de Dieu n’y ont pu voir ces difficultés, ni trouver ces incertitudes. Rien, au contraire, n’est plus clairement ni plus souvent enseigné dans les Écritures que l'inspiration des Écritures. — Aussi les anciens
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n’ont-ils point connu, sur ce sujet, les embarras et les doutes des docteurs d'aujourd'hui. — Pour eux la Bible était de Dieu , ou n’était pas de Dieu. — L’antiquité présente sur ce point une admirable unanimité !.— Mais depuis que les modernes, à limitation des Juifs thalmudistes et des rabbins du moyen-âge #, ont imaginé de savantes distinetions entre quatre ou cinq degrés différents d’inspiration, qui pourra s'étonner que, pour eux, les difficultés et les incertitudes se soient multipliées ? Ils contestent ce que les Écritures enseignent, et ils expliquent ce qu’elles n’enseignent pas : on comprend leur embarras ; mais la faute n’en est qu’à cette témérité. |
Ce témoignage que les Écritures rendent à leur inspiration est même d’une telle évidence que l’on pourrait s'étonner de voir, entre les chrétiens, des diversités d'opinion sur un sujet si bien défini. Mais le mal ne s'explique que trop bien par la puissance des préoccupations. L'esprit déjà tout prévenu par les objections qu’on s’est faites , on détourne les passages sacrés de leur sens naturel, à
(1) Voyez, sur ce sujet, la savante dissertation où le docteur Rudelbach établit, par l’histoire, les saines doctrines sur Pinspiration, comme nous avons cherché à les établir par l’Écriture (Zeëtschrift für die gesammte Lutherische Theologie und Kirche, von Rudelbach und Guericke 1840).
(2) Voyez notre chapitre V, section n1, quest. 44.
mesure qu'ils se présentent ; et, par un travail secret de la pensée, on s’efforce de les concilier avec les difficultés qui l’embarrassent. — On nie , malgré les Écritures , la pleine inspiration des Écritures ( comme les Sadducéens niaient la résurrection ), parce qu'on trouve le miracle inexplicable ; mais il faut se rappeler que Jésus-Christ a répondu : « Vous êtes dans l'erreur, parce que vous «ne connaissez ni là PUISSANCE DE DIEU, n1 les « ÉCRITURES, » (Mare, XII, 24, 27.) — C'est donc à cause de cette disposition trop ordinaire de l’esprit humain que nous avons pensé mieux faire, en ne présentant au lecteur nos preuves seripturaires, qu'après avoir complété notre définition de lathéopneustie par un examen attentif du rôle qu'y a rempli l’individualité des écrivains sacrés. — Tel sera le sujet de la section qui va suivre.
Nous désirons également pouvoir présenter au lecteur une expression plus didactique de la doctrine quinous occupe, et de quelques-unes des questions qui s’y rapportent ; mais il nous a paru convenable de placer ailleurs ce développement , soit parce qu'on l’accueillera mieux quand on aura pris en considération nos preuves scripturaires; soit parce que nous ne voudrions pas rebuter dès l’abord, par les formes de l’école, les lecteurs illettrés qui penseraient à venir chercher dans ces feuilles l'édification de leur foi.
INDIVIDUAEITÉ. 49 SEcTion Y — De l’individualité des auteurs sacrés.
L’individualité des écrivains sacrés , profondément empreinte dans leurs livres respectifs, semble à bien des personnes ne pouvoir se concilier avec une pleine inspiration. Il est impos#ible, disent-elles, de lire les Écritures sans être frappé des HHTéBHEES de langage, de conception, de style, que présente chacun de leurs auteurs. Quand lestitres de chaque livre ne nous avertiraient pas que nous passons d’un auteur à un autre, on s'apercevrait cependant presque aussitôt, par le changement de leur caractère, qu’on n’a plus affaire au même écrivain, et qu'un nouveau personnage a pris la piume. Cette diversité se révèle même entre un prophète et un autre prophète, un apôtre et un autre apôtre. Qui pourrait lire les écrits d'Ésaïe et d'Ézéchiel, d’Amos et d’Osée, de Sophonie et d'Habacuc, de Jérémie et de Daniel ; qui pourrait étudier ensuite ceux de Paul et de Pierre, ou de Jean, sans remarquer en Chacun d'eux l'influence que ses habitudes, sa condition, son génie, son éducation, ses souvenirs, toutes ses circonstances intérieures et extérieures , ont exercée sur ses vues de la vérité, sur ses raisonnements et sur son langage? Ils disent ce qu'ils ont vu, et comme ils ont vu. Leur mémoire y est en jeu, leur imagination $’y exerce, leurs affections s’y
répandent , tout leur être y est en œuvre, et leur physionomie morale s’y dessine avec clarté. On sent que la composition de chaque livre a grandement dépendu, soit pour le fonds, soit pour la forme, des circonstances et du tour d’ésprit de son auteur. Le fils de Zébédée eût-1l pu composer l'Épitre aux Romains, telle que nous l’avons reçue de l’apôtre saint Paul” Qui penserait à lui attribuer l'Épitre aux Hébreux? Et quand les lettres catholiques de saint Pierre seraient dépourvues de leur titre, qui est-ce qui aurait l’idée de les donner à Jean ? Il en est encore ainsi des Évangélistes. Is sont tous les quatre très-reconnaissables, bien qu'ils parlent du même maître, qu'ils professent les mêmes dogmes, et qu'ils redisent les mêmes actes. Tel est le fait, nous dit-on; et voici les conséquences qu’on prétend en tirer.
1. Si-c'était Dieu qui parlât seul et constamment dans les Écritures , nous verrions dans leurs diverses parties une uniformité qui n’y est point.
2. Il faut donc admettre que deux forces différentes ont agi en même temps sur les auteurs sacrés , pendant qu’ils composaient les Écritures : les forces naturelles de leur individualité et les forces miraculeuses de l'inspiration.
3. De la lutte, du concours, ou de l’action balancée de ces deux forces, a dû résulter une inSpiration variable, graduelle, quelquefois entière,
quelquefois imparfaite, et souvent même réduite à la faible mesure d’une simple surveillance.
4. La puissance variable de l'Esprit divin, dans cette action combinée , s’est dû proportionner à l'importance et à la difficulté des matières traitées par l’auteur sacré. Elle a pu même s’abstenir d’intervenir lorsque le jugement et les souvenirs de lécrivain pouvaient suffire , parce que Dieu ne fait pas des miracles inutiles. ,
« Il n’appartient pas à l’homme de dire où finit la nature, et où l’inspiration commence, » dit l’évêque Wilson f.
«Ce qu’il y a d’exagéré dansles notions que quelques-uns ont conçues de l'inspiration, » dit le docteur Twesten , « ce n’est pas qu’on les ait étendues à tout, mais qu'on ait voulu les étendre à tout également. —Si l'inspiration n’exclut pas l’action personnelle des auteurs sacrés, elle ne détruit pas non plus toute influence de l’imperfection humaine. Mais nous pouvons supposer cette Influence toujours plus faible dans les écrivains, à proportion que la matière traitée est plus intimement unie à Christ ?. » |
« Il faut reconnaïtre trois degrés d'inspiration, » dit le docteur Dick. — « Il y a d’abord beaucoup de
(4) Lectures on the Evidences of Chr., p. 506.—(2) Vorles, über die Dogmatik, tome I.
choses que les auteurs sacrés pouvaient connaître par les seules forces de la nature : aucune influence surnaturelle ne leur était nécessaire pour les rapporter; il fallait seulement qu'ils y fussent imfailliblement préservés d'erreur. — En second lieu, 1l en est d’autres pour lesquelles leur intelligence et leurs facultés doivent avoir été divinement fortifiées. — Enfin, il en est beaucoup d’autres encore qui contiennent des sujets pour lesquels une révélation directe du Saint-Esprit leur était indispensable , »
5. De là il résulte que, si cette pleine inspiration était quelquefois nécessaire, cependant, pour les matières à la fois faciles et sans importance religieuse, il pourra se trouver dansles Écritures quelques erreurs innocentes et quelques-unes de ces taches que la main de l’homme laisse toujours tomber sur ce qu’elle touche. — Tandis que les forces de l'Esprit divin, par une action toujours puissante et souvent victorieuse , élargissaient l'intelligence des hommes de Dieu, purifiaient leurs affections, et leur faisaient chercher, entre tous leurs Souvenirs, ceux qui devaient être le plus utilement transmis à l’église de Dieu, les forces naturelles de leur esprit, laissées à elles-mêmes pour tous les détails qui n’importaient ni à la foi ni à la vertu, ont pu faire
(4) Essay on the Insp. of the H. Script.
arriver dans les Écritures quelque mélange d’inexactitude et d’imperfection. —:« Il ne faut donc pas attribuer une infaillibilité sans bornes à l’Écriture, commes’iln’yavaitnulleerreur, » dit M. Twesten. « Sans contredit, Dieu est vérité; et, dans les choses importantes, tout ce qui est de lui est vérité ; mais si tout n’est pas également important, tout ne vient donc pas également. de lui ; et si l’in- Spiration n’exelut pas l’action personnelle des auteurs sacrés, elle ne détruit pas non plus toute influence de l’imperfection humaine 1.» |
Tous ces auteurs ont mis dans leurs suppositions et dans leurs conclusions qu'il y a dans les Écritures des passages dénués d'importance, et qu'il en est d’autres entachés d'erreur. — Nous repousserons plus tard de toutes nos forces l’une et l’autre de ces imputations ; mais ce n’en est pas encore la place. Il ne s’agit ici pour nous que de la forme vivante et personnelle sous laquelle les Écritures de Dieu nous ont été données, et que de son incompatibilité prétendue avec le fait d’une pleine inspiration. — C’est à cela que nous allons répondre. R
1. Nous commençons par déclarer combien nous sommes loin de contester le fait allégué, tout en repoussant les fausses conséquences qu’on en tire.—
(1) Ut suprà.
Tant s’en faut que nous méconnaissions cette individualité humaine, partout empreinte dans nos livres sacrés, qu’au contraire c’est avec une gratitude profonde, avec une admiration toujours croissante, que nous considérons ce caractère vivant, actuel, dramatique , humanitaire, répandu avec tant de puissance et de charme dans toutes les parties du livre de Dieu. Oui (nous nous plaisons à le dire avec les objectants), ici c’est la phrase, c’est le timbre, c’est l’accent d’un Moïse, là d’un saint Jean ; ici d’un Ésaïe, là d’un Amos ; ici d’un Daniel ou d’un saint Pierre, là d’un Néhémie, là d’un saint Paul. On les reconnait, on les entend, on les voit; il est comme impossible de s’y méprendre. — Nous admettons ce fait, nous nous plaisons à l’étudier, nous l’admirons profondément, et nous y VOyons, COMME nous SErOns appelés à le redire plus d’une fois, une preuve de plus de la divine sagesse qui a dicté les Écritures. 2. Qu'importe au fait de la théopneustie l’absence ou le concours des affections de l'écrivain sacré? Dieu ne peut-il pas également les employer ou s'en passer ? Lui qui pourrait faire parler une statue, ne peut-il pas faire parler à son gré un enfant des hommes? Lui qui réprima par un animal muet la folie d’un prophète, ne peut-il pas mettre dans un autre prophète les sentiments ou les paroles qui conviennent le mieux au plan de ses
révélations? Lui qui fit sortir de la paroi une main sans intelligence, pour lui faire écrire ces paroles terribles : Ménc, méné, thékel, upharsin! ne pouvait-il pas également diriger la plume intelligente et pieuse de son apôtre, pour lui faire tracer des mots tels que ceux-ci: « Je dis la vérité en Christ. el ma conscience men rend témoignage par le Saint-Esprit, que j'ai une grande tristesse et un continuel tourment en mon cœur, pour mes frères, qui sontines parents selon la chair ,et qui sont Israelites ?»— Savez-vous comment Dieu agit, et savez-vous comment Dieu s’abstient d'agir ? Nous apprendrez-vous le mécanisme de l'inspiration ? Direz-vous quelle est la différence de son action là où l’individualité ne se montre pas, et là où l’individualité se montre? Nous expliquerez-vous comment le concours des pensées, des souvenirs et des émotions des écrivains sacrés Ôterait quelque chose à leur théopneustie; et nous direz-vous pourquoi ce concours même n’en ferait pas partie? Entre le fait de l’individualité et la conséquence que vous tirez, il y a un abîme. Et dans cet abîme, votre intelligence ne peut pas plus descendre pour contester la théopneustie que la nôtre pour l’expliquer. — N'y avait-il pas beaucoup d'individualité dans le langage de Caïphe, quand ce méchant, plein de fiel très-amer, s’abandonnant aux conseils de son mauvais cœur, et ne pensant à rien moins qu’à dire
des paroles de Dieu, s’écriait dans le conseil des Juifs : « Vous n’y entendez rien, et vous ne consi- « dérez pas qu'il est de notre intérêt qu'un seul « homme meure pour le peuple! » Certes, il y avait dans ces paroles, disions-nous, abondance d’individualité; et cependant il est écrit que Caïphe re les prononça pas de lui-méme ( ég'éauro5 ), mais qu’étant sacrificateur cette année-là, il parla «comme prophète » sans le savoir, «annonçant que Jésus devait mouir, pour rassembler les enfants de Dieu qui sont dispersés. » (Jean, XI, 49-52.)
Pourquoi donc le même Esprit, pour faire prononcer des paroles de Dieu , n’emploierait-il pas aussi bien les affections pieuses de ses saints que les pensées hypocrites et méchantes de ses plus odieux adversaires ?
3. Quand on dit quesi, dans tel passage, c’est lestyle de Moïse ou de Lue, d'Ézéchiel ou de Jean, ce ne peut être celui de Dieu , on voudra bien nous apprendre alors quel est le style de Dieu. — On nous signalera l'accent du Saint-Esprit; on nous enseignera à le reconnaître au tour de ses phrases, au timbre de sa voix ; et l’on nous dira en quoi se signale, dans la langue des Hébreux ou dans celle des Grecs, son individualité suprême!
4. On ne doit pas oublier que-l’action souveraine de Dieu, dans les divers champs où elle s'exerce, n'exclut jamais l’emploi des causes secondes. Au
LE à
contraire, c'est dans leur enchainement même qu’il aime à faire éclater sa sagesse puissante, — Dans le champ de la création, il nous donne les plantes par l'emploi combiné de tous les. éléments : de la chaleur, de l'humidité, de l’électricité, de l’atmosphèré, de la lumière , de l’attraction mécanique des vaisseaux cäpillaires et du travail multiplié des organes. — Dans le champ de la providence, il accomplit le développement de ses plans les plus vastes par le concours inattendu de mille millions de volontés humaines, alternativement intelligentes et soumises , ou ignorantes et rebelles. « Hérode, Pilate, les nations et les Israé- « lites (mus par tant de passions diverses) ne se « sont assemblés, nous dit-il, que pour faire ce que «sa main et son conseil avaient auparavant déter- “« miné qui serait fait. »— Dans le champ de la prophétie, c’est encore ainsi qu'il amène ses prédictions à leur accomplissement. Il prépare , par exemple, longtemps à l'avance, un prince guerrier dans les montagnes de la Perse, et un autre dans celles de la Médie ; il avait désigné le premier par son nom, deux cents ans à l’avance ; 1l les unit à point nommé avec dix autres peuples contre l'empire des Chaldéens ; il leur donne de surmonter mille obstacles ; et il les fait entrer enfin dans la grande Babylone, au moment où se terminent les soixantedix ans assignés depuis si longtemps à la captivité
du peuple juif. — Dans le champ de ses miracles même il se plaît à user encore de causes secondes. Il y pourrait dire seulement: «Que la ehosesoit; «et la chose aurait son être; » mais il veut, en employant, même alors , des agents inférieurs, nous faire mieux connaître que c’est lui qui donne puissance aux plus faibles d’entre eux. Pour fendre la mer Rouge, il ne fait pas étendre seulement le bâton de Moïse au-dessus de l’abime; il envoie de l’orient un vent impétueux , qui souffle toute la nuit et qui fait reculer les eaux. Pour guérir l’aveugle-né, il fait de la boue ; et lui oint les paupières, — Dans le champ de la rédemption, au lieu de convertir une âme par un acte immédiat de sa volonté, il lui présente des motifs, il lui fait lire l’évangile , il lui envoie des prédicateurs ; et c'est ainsi que, bien que ce soit lui qui nous «donne: « le vouloir et le faire selon son bon plaisir, il «nous engendre, par sa volonté, au moyen de la « parole de la vérité. » — Eh bien, pourquoi n’en serait-il pas ainsi dans le champ de la théopneustie? Pourquoi, quand il envoie sa parole, ne la met. trait-il pas dans l'intelligence, dans le cœur et dans la vie de ses serviteurs, comme il la met sur leurs lèvres? Pourquoi n’associerait-il pas leur personnalité à ce qu’ils nous révèlent? Pourquoi leurs sentiments, leur histoire , leurs expériences né feraient-elles pas partie de leur théopneustie ?
5. Ce qui peut d’ailleurs montrer avec évidence l'erreur de la difficulté à laquelle nous répondons, c'est l’extrême inconséquence de l’emploi qu’on en fait. — En effet, pour nier la pleine inspiration de certaines portions des Écritures, on allègue l’individualité dont elles sont empreintes ; et cependant on admet que d’autres parties des livres saints, où ce caractère se reproduit également, ont dû être données directement de Dieu jusque dans leurs moindres détails. — Ésaïe, Daniel, Jérémie , Ézéchiel et l'auteur de l’Apocalypse. ont imprimé chacun leur style, leurs traits, leur manière, leur marque, en un mot, dans leurs prophéties, aussi bien que Luc, Marc, Jean, Paul, Pierre ont pu le faire dans leurs histoires ou dans leurs lettres. — L’objection n’est done pas valide. Si elle prouvait quelque chose, elle prouverait trop.
6. Ce qui nous frappe encore dans cette objection et dans le système d'inspiration intermittente auquel on lassocie, c'est son triple caractère de complication, de témérité et de puérilité. — De complication : car on suppose que l’action divine, dictant les Écritures, s’interrompait ou s’affaiblissait, aussi souvent que le degré de difficulté du passage, ou son degré d'importance, venait à diminuer ; et c’est ainsi que l’on fait retirer ou avancer Dieu successivement dans l'esprit de l'écrivain sacré, pendant le cours d’un même chapitre ou d’un
même passage ! — De témérité : car, méconnaissant la majesté des Écritures, on ose supposer qu elles n’ont d'importance et ne demandentune sagesse plus qu'humaine que dans quelques-unes de leurs parties. — De puérilité, disons-nous enfin :on craint, allègue-t-on , d'attribuer à Dieu des miracles i ju. tiles ; comme si l’Esprit-Saint, après avoir, comme on l'avoue, dicté mot pour mot une partie des
faire ailleurs qu’aider l’auteur sacré en lilluminant , ou que le laisser écrire tout seul en le surveillant ! |
7. Mais il y a beaucoup plus. — Ce qui nous soulève surtout contre une théorie où l’on ose elas-
ser les Écritures en inspirées, semi-inspirées et non
inspirées (comme si cette triste doctrine devait ressortir de l’individualité dont elles sont empreintes), c’est son opposition directe avec les Écritures. — Une partie de la Bible est de l’homme, ose-t-on dire, et l’autre est de Dieu. Et cependant, écoutez-la
Écritures, devait trouver moins de peine à ne plus
elle-même. Elle proteste que « toutes ses Ecritures Nés
sont inspirées de Dieu. » Elle n’indique point d’ ex- f ns
Fe De quel droit en ose-t-on faire, quandelle n’en à point admis? — C’est que, s’il est dans. les
Écritures, nous dit-on, un certain nombre depassages qui n’ont pu être écrits que sous une pleine
inspiration, il en est d’autres pour lesquels il aurait suffi que l’auteur eût reçu des dons éminents , et il
us
INDIVIDUALITÉ. 61 en est d’autres même qu’un homme très-ordinaire aurait pu composer. — Cela peut être ; mais qu’importe à la question? Quand on vous à nommé l’auteur d'un livre, vous savez que tout dans ce livre est de lui, le facile et le difficile , l'important et l’in-
| important. Si donc « die la Bible est inspirée de « Dieu , » qu'importe à la question qu'il y ait des
passages, à vos yeux, plus importants ou plus diffi-
ciles que les autres? Le moindre des compagnons de Jésus, sans doute , aurait pu nous donner ce 5€ verset du x1° chapitre de saint Jean : « Or Jésus « aimait Marthe et sa sœur et Lazare ; » comme aussi le moindre maître d'école aurait pu composer ce premier vers d’Athalie : « Oui, je viens dans son « temple adorer l'Éternel. » Mais, si l’on nous disait que le grand Racine a fait écrire, sous sa dictée, tout son drame à quelque régent de village, ne continuerions-nous pas cependant encore de lui en attribuer toutes les parties, son premier vers, les chiffres de ses scènes, le nom de ses acteurs, l’indication de leurs sorties et de leurs entrées, aussi bien que les plus sublimes strophes de ses cuits ?
1 —Si donc Dieu lui-même nous déclare avoir dicté
toutes les Écritures, qui est-ce qui osera dire que ce 5° verset du x1° de saint Jean soit moins de Dieu que les paroles sublimes qui commencent l'Évangile, et qui nous décrivent le Verbe éternel? — L'inspiration, sans doute, peut se faire reconnaitre
dans certains passages plus clairement qu'ailleurs, mais elle n’est pas, pour cela, moins réelle dans les uns que dans les autres.
En un mot, s’il y avait des parties de la Bible qui fussent sans inspiration , il ne serait plus vrai de dire que toute la Bible soit divinement inspirée. Elle ne serait plus tout entière la Parole de Dieu. Elle nous aurait trompés.
8.11 importe surtout ici de faire remarquer que ce fatal système d’une inspiration graduelle, imparfaite, intermittente , est né de la méprise que nous avons eu, déjà plus d’une fois, l’occasion de signaler. — C’est qu'on a presque toujours voulu considérer l'inspiration dans l’homme, tandis qu'il ne la fallait voir que dans le livre. — C’est «TOUTE L'ÉCRITURE, » c’est tout ce qui est écrit, qui est inspiré de Dieu. 1 ne nous est point dit, et il ne nous est point demandé comment Dieu l’a fait. Il nous est attesté seulement qu’il l’a fait. Et ce que nous devons croire, c’est simplement cela ; de quelque manière qu’il s’y soit pris pour l’accomplir.
De ce point de vue trompeur où l’on s’est voulu placer pour considérer le fait de l'inspiration , il est résulté les trois illusions suivantes :
D'abord , en contemplant l'inspiration dans l’auteur sacré, on a été porté naturellement à se la représenter en lui comme une excitation extraordinaire , dont il avait la conscience , qui le sortait de
INDIVIDUALITÉ. 65 lui-même, qui l’animait, à la manière des anciennes pythies, d’un afflatu divino, d'un: feu poétique facile à reconnaître, en sorte que là où ses paroles sont simples, calmes, familières, on n’a plus su comment lui attribuer une inspiration divine. |
Ensuite, en considérant la théopneustie dans les personnes, on a été encore tout naturellement entraîné à lui attribuer des degres différents dé perfection, parce qu'on savait que les auteurs sacrés ont eux-mêmes reçu des mesures très-diverses d'il- : lumination et de sainteté personnelle. Mais si vous regardez l'inspiration dans lelivre, au lieu de la voir dans l’homme , alors vous reconnaîtrez aussitôt qu'elle ne peut avoir des degrés. — Une parole est de Dieu , ou n’est pas de Dieu. Sielle est de Dieu, elle ne l’est pas de deux manières. — Quelle qu’ait été la, condition spirituelle de l'écrivain , si toute son écriture est divinement inspirée , toutes ses paroles sont de Dieu. Et c’est (remarquez-le bien) d’après ce principe qu'aucun chrétien n’hésitera pas plus que ne l’a fait Jésus-Christ à mettre les Écritures de Salomon à côté de celles de Moïse, non plus que celles de Marc ou de Matthieu à côté de celles du disciple que Jésus aimait, à côté même des paroles du Fils de Dieu. — Elles sont toutes de Dieu. |
Enfin , par une troisième illusion, en considérant
l'inspiration dans les Écrivains, au lieu de la voir dans les Écritures , on a été naturellement conduit encore à trouver absurde de supposer que Dieu révelät miraculeusement à un homme ce que cet homme savait déja. — C’est pour cela qu’on à voulu nier l'inspiration des passages où les auteurs sacrés ne font que raconter ce qu'ils ont vu , ou que prononcer des sentences que tout homme d'un sens droit aurait pu faire entendre sans inspiration. — Mais il en sera tout autrement, dès qu’on regardera l'inspiration dans ce qui est écrit ; Car alors on saura que tout est tracé sous la conduite de Dieu, soit les choses que l’Écrivain savait déjà , soit celles qu’il ignorait. — Qui ne sent (pour en donner un exemple) que le cas où je dicterars à un étudiant un livre de géométrie, est tout différent du cas où, après l'avoir plus ou moins bien instruit dans la science, je le chargerais d'en composer lui-même un livre sous ma protection ? — Dans ce dernier travail, sans doute, il n’aurait besoin de moi que pour les propositions difficiles ; mais alors aussi, qui penserait à dire que ce livre fût de moi? — Dans l’autre cas, au contraire, toutes les parties du livre, faciles ou difficiles, m’appartiendront, dépuis la quadrature des courbes transcendantes jusqu’à la théorie de la ligne droite ou du triangle.—Eh bien, telle est la Bible. — Elle n’est pas, comme on a voulu dire, un livre que Dieu ait chargé des hommes,
préalablement illuminés, d'écrire sous sa protection. Elle est un livre que Dieu leur a dieté; elle est la Parole de Dieu ; l'Esprit de l'Éternel a parlé par ses auteurs, et ses paroles ont été sur leur langue.
9.'Que le style de Moïse, d’Ézéchiel , de David, de saint Luc ou de saint Jean, puisse être en même temps le style de Dieu, c’est ce qu’un enfant saurait nous dire.
Si quelque auteur moderne , au commencement du siècle , eût trouvé bon , chez les Français, pour se rendre populaire, d'emprunter quelque temps la manière de Chateaubriand, n’eüt-on pas pu dire, avec une égale vérité, bien qu’en deux sens différents , que ce style était de lui , et que ce style cependant était celui de Chateaubriand? — Si Dieu lui-même, pour sauver la nation française d’une affreuse explosion, en y ramenant l’évangile, daignait y envoyer quelques prophètes, par la bouche desquels il se fit entendre , il faudrait bien sans doute qu'ils prêchassent en français. Mais alors, quel serait leur style ; et que vous faudrait-il, pour que vous y reconnussiez le style de Dieu ? — Dieu pourrait vouloir que l'un de ces prophètes parlât comme Fénelon, et l’autre comme Bonaparte. — Alors ce serait bien, en un certain sens, le verbe sententieux , aboyant , saccadé du grand général ; ce serait bien encore, et dans le même sens, le
dire onduleux , la période soutenue et filante du prêtre de Cambrai; mais en un autre sens, plus élevé et plus vrai, ce sérait, dans l’une et dans l’autre de ces deux bouches, le style de Dieu, la période de Dieu, la manière de Dieu , la parole de Dieu. -— Dieu , sans doute, eût pu , toutes les fois qu'il s’est révélé, faire retentir lui-même du haut des cieux une voix éclatante comme au sommet de Sinaï, ou comme sur les rives du Jourdain ?. Il eût pu, du moins, ne nous députer que des anges de lumière. Mais alors même, quelles langues eussentils parlées? celles de la terre, évidemment ! — Si donc il a dû prendre sur la terre , au lieu de la syntaxe des cieux et du vocabulaire des archanges, les mots et les constructions des Hébreux ou des Grecs, pourquoi n’en aurait-il pas également emprunté les allures , le style et la personnalité ?
10. 11 l’a fait sans doute, mais ne pensez pas qu’il l'ait fait au hasard. — « Ses œuvres lui sont «connues de toute éternité ?; » et de même qu'il développe chaque année la feuille d’un arbre, pour les jours où , respirant les éléments de l’air, et s’associant au travail des racines, elle pourra sans danger s’abreuver de leur sève ; comme aussi pour les jours où pourront éclore et s’en nourrir les vers qui doivent filer leur soie sur ses branches; de
(1) Exod., x1x, Jean, x11, 39.—(2) Act., xv, 18.
L'INDIVIDUALITÉ. 67 même qu'il avait préparé, d’abord un kikkajon , pour la place et pour la nuit où Jonas devait venir s'asseoir à lorient de Ninive, et ensuite un ver rongeur, pour l’aube du lendemain, où ce kikkajon devait être flétri; — de même aussi, quand il a voulu procéder à la plus importante de ses œuvres ; quand il a fait écrire cette prophétie qui doit survivre aux cieux et à la terre; l'Éternel Dieu a su préparer longtemps à l’avance chacun de ses prophètes , pour le moment et pour le témoignage auquel 1l les avait destinés d’éternité. Il les a choisis l’un après l’autre, pour leurs offices respectifs , entre tous les hommes nés de femmes ; et il a accompli à leur égard , dans sa perfection , cette parole : «Envoie , 6 Éternel , qui tu dois envoyer !. » Comme un habile musicien, pour exécuter seul une longue partition , embouchera tour à tour la flûte des funérailles , le pipeau des bergers, la cornemuse des danseurs, ou la trompette des combats ; ainsi le Dieu tout puissant , pour nous faire entendre sa parole éternelle, a choisi d'ancienneté les instruments dans lesquels il lui convenait de mettre successivement le souffle de son Esprit. « [Il les «avait élus avant la fondation du monde , et il les «a préparés dès le ventre de leur mèref.»
Avez-vous visité l’étonnant organiste qui fait cou
(1) Exode, 1v, 13.— (2) Galat., 1, 15. Ephés.,1, 4.
ler avec tant de charme les larmes du voyageur, dans la cathédrale de Fribourg, pendant qu'il touche l’un après l'autre ses admirables claviers, et qu'il vous fait entendre tour à tour , ou la marche des guerriers sur le rivage ,; ou les chants de la prière sur le lac, pendant la tempête, ou les voix de l’action de grâce après qu’elle est calmée ? Tous vos sens sont ébranlés, car vous avez tout vu et tout entendu. — Eh bien , c’est ainsi que l'Éternel Dieu, puissant en harmonie, a, tour à tour, appuyé le doigt de son Esprit sur les touches qu'il avait choisies pour l'heure de son dessein , et pour l'unité de son hymne céleste. Il avait d’éternité devant lui toutes les touches humaines ; ses yeux créateurs embrassaient d'un regard ce clavier de soixante siècles; et quandil a voulu faire entendre au monde déchu le conseil éternel de sa rédemption, et Favénement du Fils de Dieu , il a posé sa main gauche sur Énoch, le septième homme depuis Adam t, et sa main droite sur Jean, l’humble et sublime prisonnier de Patmos. — L'hymne céleste, sept cents ans avant le déluge , a commencé par ces mots : « Voici, le Seigneur vient avec ses saintes myriades «pour juger tous les hommes ; » mais déjà , dans la pensée de Dieu et dans l'harmonie éternelle de son œuvre, la voix de Jean répondait à celle d'Énoch,
(1) Jude, 14.
L INDIVIDUALITÉ. 69 et terminait l’hymne, trois mille ans après lui, par ces mots : « Voici, il vient, et tout œil le verra, «même ceux qui l'ont percé ! Oui, Seigneur Jésus , «viens bientôt. Amen !» — Et pendant ce cantique de trente siècles, l'Esprit de Dieu ne cessait de souffler dans tous ses envoyés ; les anges se courbaient, nous dit un apôtre, pour en contempler les profondeurs 1 ; les élus de Dieu étaient émus , et la vig éternelle descendait dans les âmes.
= Entre Énoch et saint Jean, écoutez Jérémie, vingt - quatre siècles après l’un , et sept cents ans avant l'autre : « Avant que je te formasse dans le « ventre de ta mère, dit l'Éternel, je tai connu, « Jérémie ; et avant que tu sortisses de son sein, «Je t'ai mis à part et Je t'ai établi prophète pour les « nations ?. »-—C'est en vain que cet homme effrayé s'écrie : «a Ah! ah, Seigneur, je ne sais point par- «ler; je ne suis qu'un enfant !» L'Étérnel lui répond : « Ne dis point : Je ne suis qu'un enfant ; car, «tu diras tout ce que je té commanderai ; » et l'Eternel avança sa main , et en toucha sa bouche, « Voici, lui dit-il, j'ai mis mes paroles en ta « bouche. »
Entre Enoch et Jérémie , écoutez Moise. — II se débat aussi sur la montagne d'Horeb contre l'ap pel de l'Eternel : « Hélas, Seigneur, je ne suis
(1) Pier., 1,.19.—(2) Jérém., 1,5, 6, 7.
«point un homme qui ait la parole aisée : envoie «plutôt , je te prie, qui tu dois envoyer ! « Mais la colère de l'Eternel s'embrase contre Moïse : « Qui «est ce qui à fait la bouche de l'homme ? lui dit-il; « va done, car je serai avec ta bouche, et je t’ensei- «gnerai ce que tu auras à dire !. »
Entre Jérémie et saint Jean, écoutez Saul de Tarse : « Quand ça été le bon plaisir de Dieu, qui «m'avait élu dès le ventre de ma mère, de révéler «son Fils en moi, il m'a appelé par sa grâce, afin « que j'en annonçasse la bonne nouvelle parmi les «nations ?. »
Vous le voyez donc : c'était tantôt la simplieité inculte et sublime de Jean ; tantôt l'énergie émue, elliptique , secouante et raisonnée de Paul ; tantôt la ferveur et la solennité de Pierre ; c'était la poésie grandiose d'Esaie, ou lyrique de David; c'étaient les récits naïfs et majestueux de Moïse , ou Ja sagessè sententieuse et royale de Salomon ; — oui, c'était tout cela ; c'était Pierre, c'était Esaïe, c'était Matthieu, c'était Jean, c'était Moïse; mais c'était Dieu !
« Ces gens qui nous parlent ne sont-ils pas tous « Galiléens ? » s’écriait-on à la Pentecôte ; oui, ils Je sont ; mais la parole qui est sur leurs lèvres vient d'un autre pays ; elle est du ciel. Ecoutez-la ;
(1) Exode, 1v, 10, etc., etc.— (2) Galat., 1, fo.
L'INDIVIDUALITÉ. Th car des langues de feu sont descendues sur leurs têtes , et c'est Dieu qui vous parle par leur bouche} | |
1. Enfin, nous voudrions que l’on comprit que cette individualité humaine qu'on nous signale dans les Ecritures, bien loin d'y laisser quelque tache, ou d'y être une infirmité, y imprime au contraire une beauté divine, et nous y révèle avec puissance leur théopneustie.
Oui, nous l’avons dit, c’est Dieu quinous y parle, mais aussi c'est l’homme ; c’est l’homme, mais aussi c’est Dieu. Admirable parole de Dieu! elle a été faite homme à sa manière, comme le Verbe éternel ! — Oui, Dieu l'a fait descendre aussi jusque à nous , pleine. de grâce et de vérité, semblable à nos paroles en toutes choses, hormis l'erreur et - le péché! — Parole admirable, parole divine , mais toute pleine d'humanité, parole aimable de mon Dieu ! — Oui, elle a dû, pour que nous l’entendissions , se placer sur des lèvres mortelles, réciter des choses humaines, et revêtir ,- pour nous charmer, les traits de notre pensée et toutes les émotions de notre voix ; parce que Dieu savait bien de quoi nous sommes faits. Mais nous l'avons reconnue comme la parole du Seigneur, puissante, efficace, plus pénétrante qu'une épée à deux tranchants ; et les plus simples d’entre nous , en l'entendant,; ont pu dire, comme Cléopas et son ami : « Ne nous sen-
tions-nous pas le cœur brûler au dedans de noùs, pendant qu'elle nous parlait ? »
Avec quel charme puissant les Écritures, par cette abondance d'humanité, et par toute cette per sonnalité dont leur divinité s’est revêtue, nous rappellent que le Seigneur de nos âmes, dont elles sont la touchante voix, porte lui-même un cœur d'homme sur le trône de Dieu, bien qu’assis dans les lieux très-hauts, où les anges le servent et l’adorent à jamais ! — C’est aussi par là qu’elles nous présentent, non-seulement ce double caractère de variété et d'unité qui embellit déjà toutes les au-
tres œuvres de Dieu, comme Créateur des cieux et
de la terre; mais encore ce mélange de familiarité et d'autorité, de sympathie et de grandeur, de détails pratiques et de majesté mystérieuse, d’humanité et de divinité, qui se fait reconnaître dans toutes les dispensations du même Dieu, comme Rédempteur et Pasteur de son Église.
C’est doncainsi que le Père des miséricordes, en
parlant dans ses prophètes, a dû, non-seulement employer leur manière aussi bien que leur voix, et leur style aussi bien que leur plume, mais encore y mettre souvent en œuvre toutes leurs facultés de comprendre et de sentir. Tantôt, pour nous y montrer sa sympathie divine, il a jugé convenable d’associer leurs propres souvenirs, leurs humaines persuasions, leurs expériences personnelles et
leurs émotions pieuses , aux paroles qu'il leur dictait ; tantôt, pour nous y rappeler son intervention souveraine , il a préféré se passer de ce concours inessentiel de leur mémoire, de leurs affections et de leur intelligence. |
Telle devait être la parole de Dieu.
Semblable à Emmanuel; pleine de grâce et de vérité ; à la fois dans le sein de Dieu et dans le cœur de l’homme; puissante et sympathique , céleste et de la terre, sublime et humiliée, imposante et familière, Dieu et homme! Elle ne ressemble donc point au Dieu des rationalistes. Après avoir, comme les disciples d’Épicure , relégué la Divinité très-loin de l’homme et dans un troisième ciel , ils eussent voulu que la Bible s’y tint aussi. « La philosophie emploie le langage des dieux , a dit le trop célèbre Strauss de Ludwigsburg , tandis que la religion se sert de la langue des hommes. » Oui, sans doute , elle s’en sert ; elle n'en prend même pas d'autre ; elle laisse aux philosophes et aux dieux de ce siècle leur empyrée et leur langage !
Étudiée sous cet aspect , et considérée par ce caractère, la parole de Dieu se montre sans pareille ; elle a des attraits que rien n’égale; elle offre à l’homme de tous les temps , de tous les lieux et de toutes les conditions, des beautés toujours nouvelles, un charme qui ne vieillit point, qui satisfait toujours et ne rassasie jamais. À l'inverse des livres
14 ÿ DEFINITION.
humains, elle vous plait, elle s’'embellit, elle s’etend, elle s'élève, à mesure que vous la lisez plus assidûment. Il semble que le livre, plus vous l’étudiez et le réétudiez, s'accroisse, grandisse, et qu'un être invisible et bienveillant y vienne coudre echaque jour quelques feuillets nouveaux! C’est pour cela que les âmes des savants et celles des simples qui s’en. sont longtemps nourries y demeurent également suspendues, comme on l'était aux lèvres de Jésus Christ 1, Ils la trouvent tous incomparable : tantôt puissante comme le bruit des grandes eaux, tantôt aimable et douce comme la voix de l'épouse l’est à son époux, mais toujours « parfaite, «toujours restaurant l'âme, et donnant la sagesse «aux simples ?. »
À quel livre, sous ce rapport, la compareriezvous ? Allez placer à côté d'elle les discours de Platon , ou de Sénèque, ou d’Aristote, ou de saïnt Simon, ou de Jean-Jacques. — Avez-vous lu les livres de Mahomet? — Ecoutez -le pendant une heure. Sous la pression de sa voix perçante et monotone , les oreilles vous tinteront. De la première page à la dernière , c’est toujours le eri de la même trompette, toujours le cornet de Médine , sonnant du haut d’un minaret de mosquée ou d’un chameau de guerre; toujours des oraeles sybillins , aigus et
(1) Lue, x1x, 48 : 6 Atos anus éécapiparo. —(2) Ps, x1x, 8.
LR
durs, sur un ton continu de commandement et de menace ; soit qu’il ordonne la vertu, soit qu'il cammande le meurtre; toujours une seule et même voix, rèche et bruyante, sans entrailles, sans familiarité, sans larmes, sans âme, sans sympathie. Après d’autres livres, si vous vous sentez des besoins religieux , ouvrez la Bible ; écoutez-la. Ce sont quelquefois les cantiques des anges , mais des anges descendus parmi les enfants d'Adam.— Ce tont les orgues du Très-Haut, mais qui vont charmer le cœur de l’homme, et remuer sa conscience, dans les cabanes du berger, comme dans les palais ; dans les chambres hautes du pauvre , comme dans les tentes du désert. La Bible, en effet, instruit toutes les conditions ; elle met en scène les humbles et les grands; elle leur révèle également l’amour de Dieu , et dévoile en eux les mêmes mistres. Elle s'adresse aux enfants ; et ce sont souvent des enfants qui nous y montrent le chemin du ciel et les grandeurs du Seigneur. Elle s'adresse aux pâtres ; et ce sont souvent des pâtres quis’y font entendre, et qui nous y révèlent le caractère de Dieu. Elle parle aux rois et aux scribes; et ce sont souvent des rois et des scribes qui nous y apprennent les misères de l’homme, l’humiliation, la confession et la prière. Scènes domestiques, aveux de la conscience , effusions secrètes de la prière, voyages, proverbes , révélations des profondeurs du cœur ,
saintes carrières d’un enfant de Dieu, faiblesses dévoilées , chutes, relèvements , expériences intimes , paraboles , lettres familières , traités de théologie, commentaires sacrés de quelque ancienne Écriture, chroniques nationales, fastes militaires, dénombrements politiques, descriptions de Dieu, portraits des anges, visions célestes, conseils pratiques, règles de vie, solutions de conscience, jugements du Seigneur, cantiques sacrés , prédictions de l'avenir, récits des jours qui précédèrent notre création, odes sublimes, poésies inimitables. — Tout cela s’y trouve tour à tour; et tout cela y est exposé à nos regards, dans une variété pleine de charme, et dans un ensemble dont la majesté est saisissante comme celle d’un temple. — C’est ainsi que la Bible devait, de sa première page à la dernière , associer à sa majestueuse unité le charme indéfinissable d'une instruction humanitaire, familière, sympathique, personnelle, et d’un drame de quarante siècles. — « Il y a des gués pour les agneaux», a-t-on dit dans la Bible de Desmarets , «et il y a des eaux profondes où les éléphants nagent. »
Mais voyez en même temps quelle unité, et voyez quelles innombrables et profondes harmonies dans cette immense variété : — Sous toutes les formes, c’est toujours la même vérité; toujours l’homme perdu et Dieu Sauveur ; toujours le premier Adam
avec sa race sortant d Eden et perdant l'arbre de vie, et le second Adam avec son peuple rentrant dans le paradis , et retrouvant l'arbre de vie ; tou- Jours ce même eri sur mille tons : « O cœur de l’homme, retourne à ton Dieu; car il pardonne! Nous sommes dans l'abime; sortons-en : un sauveur y est descendu... Il donne la sainteté comme il donne la vie!»
« Se peut-il qu un livre à la fois si sublime et si simple soit l'ouvrage des hommes ? » demandait aux philosophes du siècle dernier un philosophe trop célèbre. Et toutes les pages ont répondu : Non, cela ne se peut ; car partout, à travers.tant de siècles , et quel que soit celui des écrivains de Dieu qui tienne la plume, roi ou berger, seribe ou batelier, sacrificateur ou publicain, partout vous reconnaissez qu'un même auteur, à mille ans d’intervalle, et qu'un même esprit éternel, a tout conçu et tout dicté ; partout, à Babylone comme en Horeb, à Jérusalem comme à Athènes , à Rome comme à Patmos, vous retrouvez décrits le même Dieu , le même monde, les mêmes hommes, les mêmes anges, le même avenir, le même ciel. Partout, que ce soit un poëte , ou que ce soit un historien qui vous en parle, que ce soit dans les plaines du désert au siècle de Pharaon, ou dans les cachots du Capitole aux jours des Césars, — partout, dans le monde, même ruine; dans L'homme, même impuissance;
- Es
dans les anges, même élévation, même innocence, même charité; dans le ciel, même pureté, même bonheur, même rencontre de la vérité et de la bonté, mêmes embrassements de la Justice et de la paix; mêmes conseils d’un Dieu qui efface l'iniquité, et qui cependant ne tient pas le coupable pour innocent.
Nous concluons done que l'abondance d’humanité qui se trouve dans les Écritures , bien loin de compromettre leur théopneustie , n'est qu'un indice de plus de leur divinité.