‹ Theorie catholique des sciences par m. LaurentieChapitre 3 sur 6 · IO . THÉORIE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

IO . THÉORIE CATHOLIQUE

procèdent par voie d’analyse. De sorte que ce vaste embrassement des mystères de la nature et de l'humanité semble ne devoir être qu’un privilège du ciel , et que la raison de l’homme , faible et déchue , ne peut aspirer sur la terre qu’à un pressentiment, déjà magnifique , des lois d’harmonie auxquelles toute la création a été soumise.

Mais au lieu de chercher la formule mystérieuse de cette unité, nous pouvons en indiquer le principe, qui est Dieu.

Nous pouvons aussi marquer l’action de ce principe sur chacune dis sciences isolées que nous étudions, quelque douteuse que pût paraître la classification qui en serait faite.

Et ainsi une autre sorte d’unité reparaît dans la science humaine, unité plus accommodée à la débilité de notre vue , unité positive toutefois , mais qui n’exige plus cet effort pénible de l’intelligence à saisir quelques formes d’un système harmonique dont le mystère , comme tous les autres , n’aura sa pleine manifestation que dans les deux.

Donc l’unité que nous cherchons n’est point une unité purement scientifique, qui sans doute' échapperait à la débilité de notre vue; c’est une unité morale ou philosophique, dont la formule ne saurait s’écrire comme la formule d’une équation d’algèbre, mais qui n’en a pas moins de réalité.

Il s’ensuit que pour nous la dassification des sciences est libre , sans être arbitraire , car elle n’est pas un système.

La perspicacité philosophique paraîtra moins à leurs distinctions; mais la loi d’harmonie n’en sera pas altérée.

D’ailleurs à un ouvrage comme doit être une encyclopédie il serait superflu d’apporter cette prétention d’unité systématique, à laquelle ne saurait se conformer la pensée de beaucoup d'écrivains et de savans, préoccupés sans doute de leurs propres idées sur l’harmonie des sciences. Mais ce qui lui convient , c’est la consécration même des sciences par l’intervention de la pensée religieuse qui les féconde.

Telle est l’unité de l’Encyclopédie du dix-neuvième siècle. Et c’est pourquoi nous exposerons ici librement la classification des sciences principales sur lesquelles devra toujours se manifester l’action puissante et intime de la religion. .

Nous les distinguons ainsi qu’il suit. Premier ordre : Sciences morales. — Sciences sociales; — Sciences historiques. Deuxième ordre : Sciences physiologiques. — Sciences naturelles. — Sciences physico-mathématiques. - — Sciences d’application et d’utilité. — Sciences littéraires. — Sciences d’imagination.

Passons rapidement ces sciences en revue; nous aurons peut-être à nous arrêter davantage à celles qui ont pour objet l’ensemble de la société;

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les autres s’éclaireront d’elles-raènies au rayon de lumière que nous aurons vu tomber du ciel sur l’humanité.

A vrai dire, la philosophie, cette philosophie au moins que nous considérons, comme Platon, sous son point de vue le plus large et le plus vrai , ne semble pas devoir être classée dans une nomenclature semblable.

La philosophie est l’exercice de la raison, appliqué à l’étude des sciences dans ce qu’elles ont de plus élevé. Bossuet a dit la même chose et avec plus d’autorité : a Toutes les sciences sont comprises dans la philosophie. Ce mot signifie l’amour de la sagesse, à laquelle l’homme parvient en cultivant son esprit par les sciences (i). »

La philosophie, ainsi entendue, a des caractères divers, suivant qu’elle est inspirée par des pensées plus ou moins précises , plus ou moins conformes à la réalité des choses; mais en elle-même, elle est quelque chose de supérieur aux sciences; car les sciences peuvent être bornées à la connaissance ou à l’application des faits; la philosophie agrandit cette connaissance et cette application, en les rattachant à ce qu’il y a de plus général dans la science même.

C’est pourquoi dans tout énoncé d’une classification, même incomplète, des sciences, la philosophie doit apparaître comme dominant tout cet ensemble, et le dirigeant vers un but d’unité.

Sans cette action extérieure et supérieure tout à la fois de la philosophie, chaque science serait exposée à n’étre qu’une collection d’expériences toutes matérielles. C’est la philosophie qui anime l’observation technique des faits; et c’est elle aussi qui, saisissant le lien des êtres, les rapporte à l’unité de l’être par la puissance logique de ses inductions.

Par là la philosophie va se confondre avec la théologie que nous ne saurions classer davantage dans la nomenclature des sciences purement humaines, puisque ce mot de théologie indique un certain ordre de vérités que l’homme ne trouve pas de lui-même, mais qui lui sont révélées par une raison supérieure (a).

Seulement il est donné à l’homme d’exercer sa philosophie sur cet ordre

(1) Connaissance de Dieu et de soi-même, cliap. I, t5.

(2) Bossuet , qu’il faut toujours suivre dans les grandes questions de la philosophie chrétienne, ne nomme pas la théologie dans sa classification des sciences. De la connaissance de Dieu et de soi-même, cliap. 1 , 1 5.

la THÉORIE CATHOLIQUE

de vérités, comme sur toutes les autres. Par cet exercice il n’arrive pas à créer une science semblable à toutes celles qui se composent d’une suite dé découvertes; mais, déjà éclairé par une connaissance qui descend à son esprit d’une source plus haute que sa raison, il se satisfait lui-même en jouissant de cette vérité qu’il n’eût trouvée ni par la méditation, ni par l’expérience, et en saisissant ses rapports avec l’ordre de vérités que Dieu a mises plus à la portée de ses sens ou de son intelligence.

Ainsi la théologie est la science des sciences, et la philosophie en est la I raison.

Sans la théologie, la philosophie des sciences serait impossible.

Et aussi la philosophie d&> sciences n’est apparue dans le monde ou ne s’est développée comme science que sous la lumière de la révélation chrétienne, qui est la théologie pure.

Précédemment l’esprit humain n’avait même fait nul effort pour remonter à cette unité des sciences, que les philosophes modernes ont cherchée avec une curieuse avidité, ne soupçonnant pas toujours qu’ils ne faisaient qu’obéir à un instinct scientifique qui était comme une inspiration secrète du christianisme.

C’est le christianisme, ou la théologie réelle, c’est-à-dire la révélation de Dieu, qui a apporté aux hommes ce vague et profond besoin de poursuivre sans relâche la dernière raison des sciences. Ainsi, lorsque des incrédules ont multiplié leurs efforts pour arriver à cette unité scientifique par une métaphysique souvent ingénieuse et subtile, ils n’ont fait que mettre en action une puissance de philosopher qui ne s’était jamais rencontrée dans les plus magnifiques génies de la société païenne.

Mais comme ils se plaçaient à un point de vue qui était précisément opposé à celui de la théologie chétienne, l’unité qu’ils poursuivaient les fuyait sans fin, la philosophie des sciences ne pouvant avoir de terme que dans la révélation de la plus haute vérité qui est Dieu.

, Us ont fait l’arbre généalogique des sciences; mais cet arbre, ils l’ont jeté et comme suspendu dans les airs. Dieu l’avait planté dans le paradis: arbre mystérieux dont la racine touche la terre, et la tête se perd au ciel.

Et ceci n’est point du mysticisme; c’est de la raison pure.

Chercher la généalogie des sciences sans monter à Dieu, c’est poursuivre la réalité dans le néant.

C’est pourquoi dans la philosophie, des sciences la théologie doit être présupposée, et sans cela il n’y a point de philosophie proprement dite.

Ainsi, pour revenir à la classification des sciences, la théologie, comme science, ne paraît exclue de notre nomenclature que parce qu’elle les illumine toutes de ses clartés; et la philosophie n’en parait également détachée

, que parce qu’à proprement parler elle n’est pas une science, mais un exer- , cice de la raison sur les sciences (i).

, Après ces rapides indications, parcourons l’ordre des sciences humaines, r bien prévenus d’avance que toutes se mêlent les unes aux autres, quelles ! que soient les classifications, et ne cherchant d’autre unité que celle qui rattache le monde moral à Dieu, auteur de la création.

Les sciences morales s’offrent les premières; ce sont celles qui ont pour objet la nature intellectuelle des êtres, et leurs rapports.

Une certaine philosophie a peine encore aujourd’hui à admettre cette primauté des sciences morales. Elle dit qu’il est peu logique de ne pas prendre l’homme à sa naissance et de ne le pas suivre dans son développement physique, cette simple histoire de l’organisation animale et de ses progrès donnant lieu à la découverte de tous les phénomènes de l’intelligence et des lois morales qui régissent l’humanité.

Mais cette philosophie se méprend. Si elle n’opérait que sur un homme seul, comme elle ferait sur un être exceptionnel dans la nomenclature des êtres, elle pourrait bien en effet procéder par cette forme purement expérimentale de raisonnement.

Mais l'homme étudié par la philosophie n’est point un homme seul, isolé, jeté au hasard dans la nature. C’est un être traditionnel et perpétuel en quelque sorte, dont la vie est soumise à des lois fixes, et dont la reproduction toujours renouvelée n’est autre chose que la conservation morale de l’humanité.

Donc la philosophie qui opère sur l’homme, le doit prendre, te! qu’il est et tel qu’il se montre à elle, être complet et développé, mélange toutefois de deux natures, qu’elle pourra plus tard, si elle veut, distinguer par l’analyse, mais dont l’unité doit être gardée, dès qu’on le veut comprendre dans l’ensemble de son existence.

Rien n’est moins philosophique que cette espèce de dissection expérimentale, qui, ayant l’homme à étudier, prend un homme foetus, puis l’examine entrant dans la vie, puis le considère enfant, pais le suit dans le développement de ses forces, et enfin le dépose, malheureux cadavre, dans un tombeau.

(4 j < La philosophie , qui signifiait chez les païens l'amour de la sagesse, ne signifie chez nous que la recherche de la vérité. • M. de Bonald , Discours préliminaire : Législation primitive. .

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Est-ce que c’est là l’homme de l’humanité? est-ce que c’est là le sujet d’une étude philosophique?

Si la science de l’homme devait être ainsi considérée , ce serait une science à la fois dégradante et obscure.

Il est remarquable en effet d’une part que l’École sensualiste a abouti logiquement à un système frénétique de mépris j>our l’homme, qui s’est manifesté sans pudeur, toutes les fois que cette école a été mise dans le cas de réaliser la pratique de sa théorie.

Dès que l’homme n’est qu’un animal progressivement développé, et que l’humanité n’est autre chose que la collection de cette sorte d’étres vivans ou organisés, quelle loi morale de conservation peut leur être propre? Il est manifeste qu’il ne leur reste qu’une loi de force ou de répression.

Aussi M. Destutt de Tracy prouvait très bien il y a trente ans que le seul moyen d’assurer l’ordre, et même la morale d’un peuple, il voulait dire d’un peuple sans croyance apparemment, c’est une bonne organisation de gendarmerie.

Or le bourreau est le complément de ce système, et alors la morale est au comble.

Telle est la logique du sensualisme à son dernier terme.

Et d’autre part, que fait la philosophie en étudiant l’homme dans la progression successive de ses organes, avant de l’étudier dans sa nature pleinement développée, tel qu’il est sous sa main, et aussi tel que Dieu le fit , lorsqu’il voulut accomplir son œuvre de créateur, être déjà pensant et intelligent, être déjà roi du monde, maître de son domaine qui est la matière, maître de lui-même, maître de sa volonté comme de ses sens, puissant d»ns sa débilité, spectacle magnifique dans la nature vivante.

Que fuit-elle, sinon s’envelopper à plaisir d’obscurités? L’homme purement animal lui est un mystère, et dans ce mystère tous les autres : la pensée, l’ir.telligence, la volonté, l’amour, la haine, la liberté.

Au contraire, si elle prend l’homme tel qu’elle le trouve sous son observation, La vie et l’intelligence lui gardent sans doute bien des secrets encore; mais du moins elle en a la raison logique, et cette raison c’est Dieu.

Otez Dieu de la science qui a l’homme pour objet, et il n’y a plus de science. Vous remuerez dans vos mains un peu de poussière, mais tout à fhenre la poussière même vous échappera.

Assurément l’homme a reçu de la nature bien des raisons philosophiques de monter jusqu’à Dieu. Mais par une admirable loi de l’intelligence. Dieu même est admis par l’homme comme base antérieure de toutes les notions, et sans cette base il n’y a rien.

C’est pourquoi les sciences morales ont pour objet de montrer d’abord

le rapport de l'homme avec Dieu, et de ce rapport découle la notion préfcise des rapports de tous les êtres intelligens.

Et comme l’homme eût été éternellement impuissant à saisir de luimême des lois aussi mystérieuses, si elles ne lui eussent été montrées, il s’ensuit que les sciences morales reposent sur un principe qui blesse, nous le savons, la vanité de la philosophie, mais qui est pourtant toute sa lumière, sur le principe de l’autorité.

La seule autorité réelle, à proprement parler, c’est l’autorité de Dieu. Le mot d’autorité l’indique de lui-même.

Dieu seul est auteur. 11 est auteur du monde et il est auteur de la vérité.

Le mot autorité a donc un sens très haut et très philosophique. Et c’est pour cela qu’il n’en faut point faire d’abus, soit en le transférant à des êtres créés, qui n’ont point d’autorité par eux-mêmes, soit en lui donnant une extension qui en ferait quelque chose de violent et d’anti-humain, en détruisant la liberté des autres êtres.

Or l’autorité de Dieu nous est connue par la révélation. Et voici bien un caractère précis de cette autorité, c’est qu’elle ne s’entend que des choses morales; lorsqu’il s’agit des choses matérielles, le langage humain a un autre terme.

Nous disons que l’autorité de Dieu est écrite dans l’évangile; et nous disons que sa puissance est écrite dans le firmament.

Mais Dieu peutexercer son autorité ou bien la peut révéler, soit en parlant lui-même à l’homme, soit en confiant à l’homme le soin de perpétuer sa parole.

Cette distinction sert de base à tout le système des sciences morales. 11 nous aura suffi présentement de l’indiquer.

Et il est si vrai que l’homme a besoin de recevoir d’abord la vérité par une voie d’autorité, que, même dans les choses qui semblent être purement expérimentales, la philosophie, si elle est observatrice des faits, n’hésite pas à proclamer la nécessité de ce moyen fondamental de connaissance. « Discentem oportet credere, dit Bacon, doctum expendere.» Celui qui apprend doit croire , celui qui sait doit examiner. Et M. de Bonald ajoute à ce sujet : L’enseignement de tout art, de toute science, commence par voie d autorité et ne peut commencer autrement.

Qu’est-ce donc, s’il s’agit des choses morales?

C’est principalement dans les choses morales que la science commence par la foi. ( i ). La science par eüe-meme n’arriverait point aux vrais ra p-

(t) Nous disons foi dans on sens phiosophiqno on humain. Pour le chrétien ce mot a nu autre sens , un sens plus haut et plus sacré qu'ici nous laissons entier comme il doit l'être toujours. Peut-être n’a-l-on pas été assci soigneux de faire cette distinction dans quelques controverses de nos jours.

ports des êtres ; car les rapports ne tombent pas sous les sens, et l’induction ne les saurait faire saisir. Pensera-t-on que l’intuition les découvrira peut-être? C’est revenir à des notions innées, mystère plus profond que tous les autres, et dont chaque homme aurait en soi la révélation. Puis c’est tourner sans fin dans un cercle ! L’homme en effet n’arrive à l'intuition que lorsqu’il est capable de méditer en lui-même ou de s’étudier dans sa nature intime. Et enfin quand la science , par des procédés quelconques, parviendrait à soupçonner les rapports des êtres intelligens, elle ne serait pas capable encore d’en acquérir par elle-même la pleine certitude; car il n’y a que Dieu qui soit la lumière et la raison de la science morale de l’homme.

D’ordinaire cette science embrasse trois ordres d’études: étude de l’homme par rapport à Dieu, étude de l’homme par rapport à lui-même, étude de l’homme par rapport à ses semblables.

L’innovation en ces sortes de divisions serait un vain effort d’esprit.

La science de l’homme est la seule qui soit toujours la même. Car les lois de l’être intelligent sont indépendantes des faits de l’observation.

On appelle du nom dé moralistes les philosophes qui étudient l’homme dans la variété de ses mœurs et de ses passions, de ses habitudes et de ses caprices. Mais cette philosophie expérimentale, quelque-ingénieuse qu’elle puisse être, n’est point la science réelle de l’humanité.

La science a un but plus profond et plus assuré , c’est celui de déterminer les lois morales qui régissent l’intelligence par rapport à elle-même.

Or, l’intelligence, qui est l’objet de ces lois, et qui en même temps est capable, soit de les comprendre, soit d’en concevoir toute la perfection et l’harmonie, n’est pas capable de les trouver, comme elle trouverait par sa propre force les lois physiques ou mécaniques qui régissent la matière.

Si l’homme pouvait faire cette science, comme il fait toutes les autres, elle serait graduelle et successive, et il s ensuivrait que les lois de 1 intelligence ne seraient connues de l’humanité que selon la progression des découvertes.

Ceci est absurde et contraire à la nature des choses, aussi bien qu à la réalité des faits.

La science morale de l’homme est une science complète par elle-meme; car elle est la science des rapports nécessaires qui existent entre les êtres.

Et s’ils sont nécessaires, ils ont été enseignés à l’homme; car l’homme saisit par lui-même les faits conlingens; mais ü ne saisit les faits nécessaires qu’autant qu’ils lui sont montrés comme tels.

Puis, si la science est étudiée dans son histoire, on voit bien qu en effet ;lle se réduit depuis la création à la notion d’un certain nombre de lois pii ne pourraient se modifier, bien que les applications en soient diverses.

Et ce caractère immuable indique encore par lui-même qu’nne révélation en a été faite à l’homme.

Enfin la science, en de tels objets, 11’est plus seulement une connaissance qui éclaire la pensée de l’homme, elle est elle-même une loi qui oblige tous les actes de sa volonté.

Ceci est nouveau dans la science humaine, et pour la première fois l'homme s’entend dire que ce qui lui est enseigné, il est tenu de le croire, et non seulement de le croire, mais de le faire.

Dans les autres sciences rien de semblable ne saurait se voir. Il y a bien en chacune d’elles des notions premières qu’il faut accepter, sous peine de bâtir dans les airs l’édifice des connaissnces. Mais ces notions laissent la pensée libre, en ce qui touche soit au progrès des expériences , soit au développement des théories. De là les variations des sciences et les révolutions produites par la succession des découvertes.

Mais Dieu a voulu que dans la science fondamentale de l'homme tout fût complet dès le commencement, et si l’observation des lois de l’humanité donne lieu à des combinaisons d’esprit % à des recherches ingénieuses, à des découvertes même sur la nature des êtres, intelligens, cette partie des sciences morales, très digne assurément de la philosophie, n’est pourtant pas la science même. La science proprement dite est une science faite antérieurement aux expériences et aux études humaines; et c’est ce qui constitue son caractère de révélation d’un- part et de loi obligatoire de l’autre. -

En résumé si l’homme faisait la science morale, elle manquerait de cette autorité qui oblige l’intelligence et la volonté.

Qu’est-ce à dire? n’est-ce |>as que par la pure raison philosophique nous arrivons à comprendre que les sciences morales se confondent avec la science de la religion? C’est le sens des paroles qui précèdent, et chacun pourra le voir.

La religion a seule le secret de l’homme.

Seule elle lui explique son origine, sa nature, et ses rapports nécessaires avec les autres êtres intelligens.

Seule aussi elle fait dériver de ces rapports la notion précise des devoirs.

Hors de la religion ce mot devoir n’a point de réalité, et pourtant il est tout le pivot sur lequel roule le système de la science morale.

Aussi la philosophie athée a voulu supprimer le devoir de la science de l’humanité, et n’y laisser que l’utilité. C’était supprimer la science et l’humanité même en quelque sorte, l’utilité n’ayant rien de moral en soi , et pouvant toujours être entendue en mille sens, selon le caprice des hommes.

Puis l’utilité n’oblige pas. Il n’y a pas de raison morale pour que l’homme

ne fasse que ce qui est utile. Il peut bien, par amour du bien-être, chercher ce qui lui profite ; mais sa recherche même ou son goût n’est soumis < à aucune loi.

. Il s’ensuit que si le désordre est utile, si le crime est utile, si la fureur est utile, l’homme est libre dans son penchant, et ainsi la morale de l’utilité peut devenir le droit de l’extermination et du brigandage.

A la vérité, La philosophie s'écrie : Non, le mal n’est pas utile , et le désordre ne profite pas.

Nous le savons 1 Mais la philosophie ne saurait l'affirmer comme nous avec autorité. La philosophie ne peut pas même dire ce qu’est le mal, ce qu’est le désordre. Dans son système sans Dieu, chacun se fait la notion de mal, la notion du désordre, comme aussi la notion de l’utilité.

Ainsi encore la science morale de l’homme ne saurait être fondée par la philosophie en dehors de la religion qui est la révélation du bien, et bous ce rapport, la révélation de l'utile, entendu dans le sens le plus haut et le plus vrai.

Cette révélation a été faite primitivement à l’humanité, et la notion des devoirs remonte à l’origine de la création.

C’est là que se découvre la triple nature des rapports de l’homme à l’égard de Dieu , à l’égard de ses semblables, et à l’égard de lui-même, et la loi par laquelle il est tenu d’être fidèle à ces conditions de son existence, est proprement la religion. La religion est donc la conservation des lois de l’humanité; elle est le lien des êtres.

Et chose admirable ! l’utilité est comprise aussi dans ces conditions morales de l’être; car la loi qui oblige l’homme par rapport à lui-même, qu’est-ce autre chose ? Dieu a voulu que l’homme fût tenu à sa propre conservation; voilà le devoir de l’utilité clairement entendu. Hors de là, futilité n’est que l’égoïsme, la dernière des passions qui meuvent l’humanité déchue.

De même de tous les autres devoirs.

C’est la révélation qui a dit à l’homme scs liens de reconnaissance et d’amour envers Dieu qui l’a créé.

C’est elle qui lui a dit ses liens de fraternité et d’affection envers les autres hommes, créatures du même Dieu.

Et sans cela qu’est-ce que le devoir proprement dit ? et sans cela que peuvent être les sciences morales ? Elles sont peut-être une collection des faits de l’humanité; mais encore de faits le plus souvent incertains, et dépouillés de tonte raison obligatoire pour la pensée et la çonscience.

La science a beaucoup fait pour l’homme, quand elle lui a démontré qu’en dehors de la religion toute notion des devoirs est logiquement impossible; car l’humanité n’ayant de vitalité que par cette notion précise, il

s’ensuit que la philosophie qui fait abstration de la religion, va droit à la destruction de l’humanité.

Voilà pourquoi Dieu, plus soigneux de son œuvre de créateur, que la créture même, a voulu que la notion des devoirs fàt perpétuée dans le monde autrement que par la pure philosophie.

Et d’abord dès l’origine, c’est lui qui fut l’enseignement vivant de l’homme, et alors l’homme eut la pleine connaissance des lois de son être; créature ingrate et rebelle qui tourna bientôt le bienfait de la science contre le maître souverain qui l’avait instruite.

Cette rébellion de l’homme à son début dans la vie est toute l’explication des choses mystérieuses qui remplissent l’histoire de l’humanité.

Toute la science morale a besoin de remonter à cette triste origine de nos misères. De là l’altération de notre nature; de là la corruption des notions premières ; de là les passions maîtresses ; de là les immenses erreurs du monde ; de là aussi les grandes expiations, et pour leur donner un mérite égal aux crimes , de là une rédemption divine.

La rédemption, c’est une création nouvelle. Dieu paraît également à cette double action de rédempteur et de créateur, et c’est aussi une double révélation.

Ici les sciences morales sont illuminées d’une lumière céleste , dont nous n’avons pas présentement à juger le rapport avec la lumière primitive qui les éclaira; seulement il nous faut rappeler combien celle-ci setait altérée parmi vices des hommes, et combien aussi nous avons peineà la découvrir parmi les obscurités des traditions humaines; et même, lorsque nous la retrouvons dans sa pureté chez le peuple que Dieu s’était choisi comme dépositaire des premiers souvenirs du monde, nous voyons bien encore, au travers des signes mystérieux qui le marquent au front comme un peuple privilégié, la trace de sa déchéance antique ; de sorte que les doutes de la science de l’homme ne sont levés pleinement qu’au moment de l’apparition nouvelle de la vérité sur le monde.

Ainsi ce mot mystérieux de révélation, que la philosophie repousse , comme représentant un ordre d’idées en dehors de la raison pure, exprime au contraire tout ce que la raison peut embrasser de notions précises sur la science humaine.

La révélation résume en effet toute l’humanité ; et aussi pour avoir l’ensemble de son histoire comme de ses lois, il faut de toute nécessité interroger le christianisme. Dans le christianisme viennent affluer et se réunir comme en un centre tous les rayons de lumière qui sont épars dans la suite des âges et dans l’immensité des lieux. Chaque peuple, chaque siècle, chaque civilisation, a ses notions diverses; mais toutes sont recueillies dans le christianisme. Là convergent les traditions morales, altérées dans la

ao THEORIE CATHOLIQUE

corruption des temps. Tout ce que le génie de l'homme a soupçonné de vérités, tout ce que l’instinct des nations a conservé de croyances immuables, tout ce que les philosophies ont consacré de maximes éternelles, vous le * voyez là dans une pleine lumière ; et tel est le caractère de cette révélation du vrai, que toute intelligence la jteut saisir , et ainsi l’on voit bien qu’elle répond à la nature morale et intellectuelle de l’homme, car l’humanité tout entière en est éclairée.

Mais est-ce donc que les sciences morales, telles qu’elles sont entendues dans le sens ordinaire de méditation et d’étude, n’ont plus d’objet dans le christianisme ?

Étrange erreur! le christianisme n éclairé point l’homme, pour plonger ensuite son intelligence dans l’inertie.

Comment le christianisme ôterait-il la science du monde, lui qui est la raison suprême de la science?

Le christianisme au contraire a donhé à l’esprit de l’homme une activité singulière pour la pénétration de tous les mystères de l’humanité. C’est au christianisme que nous devons cet immense mouvement d’idées qui se remarque jusque dans les égaremens des siècles sans foi , et ce que nous appelons la civilisation, c’e&t encore le christianime, appliqué aux choses de la terre, c’est-à-dire aux intérêts matériels, ou aux besoins factices de la vie.

Voici donc comment la science humaine se forme dans cette science surhumaine de la révélation.

La raisonde l’homme, éclairée par l’enseignement, et imbue des maximes fondamentales de l’humanité, a reçu de Dieu l’immense faculté de se réfléchir sur elle-même, et de développer en soi ses propres notions par une méditation puissante à les saisir dans leur ensemble ou à les féconder dans leurs applications.

De là la science inorale proprement dite.

L’homme sait, parce qu’il a appris ; mais il sait aussi parce qu’il a médité. Et ici revient le mot de Bacon : DLicentem crederc o/xjrtet, doctum e.eprnderV.

Cette puissance tVexamen dans l’homme instruit par un enseignement extérieur n’est pas sans doute le droit de choisir par la réflexion entre les choses qu’il a reçues de la sorte.

Si l’examen était un choix, l’examen détruirait la science.

La science a pour objet la vérité , laquelle peut être et veut être examinée , mais est indépendante par elle-même de la pensée qui l’examine.

La puissance d’examen est comme unç force d’expansion de l’esprit agissant sur lui-même, une fois qu’il est éclairé.

Et de cette force d’expansion résultent pour la science dej caractères

divers. Si la science a pour objet l’examen des rapports ou des lois «les êtres intelligens, elle garde le nom de science morale proprement dite; si elle a pour objet l’examen de leurs natures intimes, elle prend le nom de métaphysique.

Puis la science se varie encore. Il arrive que l’homme veut chercher en lui-même la raison des sciences. De là des raisonnemens de toute sorte pour en déterminer la certitude ; de là la science des démonstrations , ou la logique.

Dans l’ordre des études humaines, la logique précède la marche des sciences morales ou métaphysiques ; elle devrait les suivre au contraire ; car la logique, qui raisonne sur des notions ou des idées, les suppose par conséquent dans l’esprit.

Mais quoi! la morale, la métaphysique, les supposent de même. Ainsi nous voilà toujours retombés dans ce pur examen, qui est l’action de l’esprit éclairé , se réfléchissant sur lui-même.

De là deux ordres d’idées très distincts dans les sciences morales, les idées qui tiennent à une communicationvenue d’une autorité supérieure ou antérieure, et les idées qui tiennent à la réflexion de l’esprit appliqué à ces premières notions.

. De là enfin une magnifique unité dans les sciences qui ont l’homme pour objet; mais, comme on voit, cette magnifique unité, c’est le christianisme qui la produit.

Car c’est le christianisme qui éclaire l’homme par la science , et c’est le christianisme qui éclaire l’examen que l’homme fait de la science.

D’où il suit autre chose encore; c’est que le christianisme qui complète ainsi la science humaine, n’est point un christianisme vague, tel que chaque raison pourrait le concevoir, afin de se créer à elle-même sa règle de croyance ; mais un christianisme précis, formel , immuable, par conséquent universel.

Nous voilà au catholicisme ; et nous y voilà sans aucun détour.

Le catholicisme, c’est l’autorité dans la science morale; mais l’autorité portée à sa plus haute expression , et appliquée aux notions les plus élevées qui puissent entrer dans l’esprit de l’homme.

Christianisme et catholicisme représentent deux idées corrélatives et nécessaires l’une à l’autre; christianisme, soumission de l’esprit à l’enseignement des vérités morales; catholicisme, autorité nécessaire à l’enseignement de ces vérités.

Qu’est-ce que l’enseignement du maître sans la soumission du disciple? Dans toutes les sciences il y a un commencement d’instruction , qui est l’acceptation pure et simple des choses qui sont enseignées; à plus forte

a a THÉOiilE CATHOLIQUE

raison dans la science morale, qui par elle-ménie est une science complète dès son début.

Donc la soumission chrétienne suppose l’autorité catholique, et réciproquement; et toute la force de la constitution ecclésiastique réside dans cette double relation. C’est ce qui explique eu deux mots l’origine des sectes, des schismes et des hérésies.

Il y a des esprits qui, à force de vouloir être catholiques, cessent d’être chrétiens ; et il y en a qui, tout en s’efforçant de rester chrétiens ne savent plus être catholiques.

Aux uns la nécessité de l’autorité est manifeste, mais la soumission leur fait défaut; aux autres , le principe de la soumission est incontestable , mais l’autorité leur semble douteuse, de sorte qu’aux uns et aux autres l’humi- Uté et le commandement ne sont guère qu’une théorie ; et par ces deux causes très différentes l’unité morale est rompue.

C’est pourquoi nous disons que le catholicisme ne se comprend pas sans le christianisme, et le christianisme ne se comprend pas davantage sans le Catholicisme; magnifique harmonie de l’autorité et de la soumission, qui est toute la réalisation de la science de l’humanité. Car là se révèle tout le mystère de l’homme, sa grandeur et sa misère, sa puissance et sa débilité, le droit, le devoir, le commandement, l’obéissance, la vie, le néant, lu mort, l’immortalité. Et vainement la science chercherait ailleurs l’explication de tous ces problèmes. Hors de cette lumière, tout lui est voilé comme d’un nuage; la raison des choses lui échappe, et bientôt, irritée de son impuissance, elle embrasse des chimères comme pour se venger des mystères par des fictions, et pour dissimuler sa faiblesse par de la folie.

Mais si les sciences morales ont une fois trouvé leur lumière, toutes les autres sciences peuvent marcher avec sécurité vers leur objet propre ; la même inspiration viendra les féconder.

Il est des sciences qui se rapportent encore à l’homme, non plus à l'homme considéré dans sa nature intelligente ou dans les lois intimes de son être, mais à l’homme considéré dans ses rapports extérieurs avec d’autres créatures semblables, et formant avec elles une association publique.

Telles sont les sciences sociales , celles qui ont la société humaine pour

DES SCIENCES. a 3

Ce que l’homme le plus exercé à la méditation peut découvrir à force d’étude et de recherches sur la société, c’est qu’elle est un des grands mystères de la science.

Qu’est-ce que la société? est-ce une convention ? est-ce un accident ? quelle est son origine? quel est son principe? quel est son droit par rapport à elle-même? quelles sont ses lois? quelles sont ses formes naturelles ? quelle est sa défense ?

Sur chacune de ces questions, interroger la philosophie purement humaine, et vous aurez bientôt à baisser tristement le front et à rougir pour elle de ses contradictions et de son ignorance. La philosophie, si elle n’est point ch rétienne, ne sait rien de la société. Elle dit que cest un hasard, un résultat fortuit de la nécessité. — La société est née dans les bois. Les hommes ne parlaient pas; Üs firent un langage; le langage fait, ils firent une convention. La convention régla les rapports des hommes entre eux. 11 y en eut apparemment qui commandèrent et d autres qui obéirent. La force décida de cette inégalité. Triste origine du droit humain ! On fit des règles pour la propriété, des règles pour la police, des règles pour le mariage, des règles pour la famille, des règles pour la défense commune; Tout se fit par contrat. La justice même fut créée au moyen d’une délibération. Et puis le monde alla de progrès en progrès, comme il va encore, jusqu’à ce qu’il touche à son dernier terme de perfection.

Voilà tout ce que la philosophie a pu découvrir.

Grâce à Dieu, la science véritable ne va guère plus se prendre à de tels systèmes de société. Mais il faut bien les rappeler à la mémoire des hommes, car ce furent là toutes les pensées d’un siècle entier, de ce dix-huitième siècle, qui a péri dans l’enivrement de ses sciences et de ses théories, et dont quelques vieux échos murmurent à peine aujourd’hui les derniers égaremens. .

Au fait il fallait bien que , voulant se passer de Dieu , les hommes s’engloutissent dans l’absurde; et voulant expliquer le mystère de la constitution sociale, sans monter à la création , il fallait bien qu’ils fissent d< l’homme une bête sauvage arrivée par hasard à la civilisation.

Comment cette bête sauvage se trouvait dans les bois , depuis combien de temps elle y avait éjé produite par un accident inconnu , par quel développement soudain elle s’était senti le besoin d’arriver à d’autres destinées , comment enfin elle avait eu l’idée de la société, le dix-huitième siècle ne le cherchait pas. 11 lui suffisait de mettre Dieu de côté dans son système scientifique de l’humanité ; et tout dès-lors lui devenait plausible; seulement il se trouva au milieu de cette immense révolte contre la raison du ciel et de la terre, une voix de philosophe plus hardie encore, qui s'en vint accuser le premier homme qui avait donné le signal d’abandonner les

forêts. Celui-là trouvait que les forètsétaientla demeure propre des hommes, et que l'état de société avait rompu toutes les lois de la nature. Chose étrange ! tout un siècle civilisé se mit à applaudir le philosophe de l etat sauvage, et il est vrai que la civilisation du siècle allait bientôt ressembler à une effroyable barbarie.

On ne saurait dire , et tel «n’est pas non plus l’objet de ce travad , toutes les bizarreries qui ont passé par l’esprit de l’homme , lorsqu’il a voulu expliquer par lui-même la société.

Seidement il fajut profondément s’étonner de ce besoin singulier de rechercher des choses étranges, mystérieuses, lorsque la vérité simple et nue se montre à tous les regards.

Si les hommes avaient primitivement vécu dans les bois , ils y vivraient encore , sans nul doute.

Le simple langage, qui est tout l’homme, toute sa raison, toute son intelligence, puisqu’il est sa communication avec la pensée d’autrui, le langage n’aurait jamais été fait; et sans le langage il n’y a point de société! Donc par le fait du langage la science sociale est expliquée.

Le langage en effet, nous ne disons pas une langue spéciale quelconque, le langage, expression de la pensée par la parole, suppose toujours une pensée extérieure qui a dû se communiquer à l'homme par une voie quelconque de transmission, soit par la parole même, soit par une simple illumination intérieure.

Si la parole n’exprime rien , elle n’est rien. D’où il suit que si l’homme eût inventé la parole, il eût inventé la pensée; conséquence absurde, qu’il suffit d’énoncer pour en montrer l’énormité.

Et par la même raison l’homme n'a pas inventé la société, puisque la société, c’est rigoureusement une communication de pensées entre elles. On ne saurait dire non plus que la société lui ait été révélée dans la suite des temps, comme un bienfait jeté soudainement au travers de la barbarie des âges; mais elle a été un fait primitif coexistant à l’homme, comme la pensée, comme la parole.

C’est Dieu qui a fait la société, comme il a fait la pensée, comme il a fait la parole; l’homme créé, la société s’est trouvée faite; société de l’homme avec Dieu, et de l’homme avec lui-même, c’est-à-dire, société primitive d’intelligence à intelligence, qui précède toutes les combinaisons de société secondaire, établies par des rapports de convenance ou d’utilité.

Ainsi la base des sciences sociales se trouve à l’origine du monde, et pour comprendre l’existence de l’humanité, il faut aller d’abord l’étudier à son berceau.

Là se montre l’homme en rapport avec Dieu qui l’a créé. Dieu parle à l'homme , et l’homme entend Dieu. Dieu par la parole prescrit à l’homme

scs devoirs de créature , et il lui fait aussi connaître sa prééminence sur le reste de la création. Yoilà la société des êtres tout établie; voilà le droit; voilà les devoirs.

Le droit , c’est Dieu qui l’absorbe pleinement en lui-même ; car c’est lui qui est la pleine puissance et la pleine équité. Et sur-la terre il ne saurait y avoir de droit , s’il ne dérive d’une manière quelconque du droit de Dieu , c’est-à-dire s’il n’est fondé en principe sur la suprême justice.

Quant à l’idée des devoirs, elle est simplement un écoulement de l’idée du droit. S’il n’y avait pas de droit , les devoirs ne seraient qu’un mot.

Mais la société n’est pas une pure théorie faite pour de purs esprits. La société, pour l’homme, a besoin d’être réalisée par une pratique conforme à sa double nature d’être intelligent et d’être physique.

Or, dès l’origine encore Dieu a fait cette société de l’homme, et lui en a laissé le premier type dans la constitution de la famille. C’est là que se trouve primitivement dgposé le principe, de la société humaine, et hors de là tout reste un mystère : mystère dans le commandement ; mystère dans la soumission ; mystère dans la répression ; mystère dans la propriété; mystère dans su transmission ; mystère dans toute sorte d’hérédité ; mystère dans tout ce qui sert de base à la police des cités et à l’ordre des empires.

Car hors de là que trouvez-vous ? la pleine égalité des hommes, et partant l’absence absolue de tout droit de commandement ou d’autorité; partant la liberté de la pure force s'exerçant au hasard sur tout ce qui la gène ou lui déplaît ; partant la fureur en principe ; partant hi destruction perpétuelle pour toute loi de société.

Vous voyez qu'à ce prix le philosophe de letat sauvage avait raison ; et du moins il était conséquent avecsa pensée première; il voulait que l’homme fût souverain ; or, la souveraineté dje l'homme n’est possible que dans les forêts.

Et ciçcore , malheureux rebelle , qui ne veut point plier devant une autorité qui le maîtrise , dans les forêts il trouve une famille. Enfant jeté sur la terre, c’est une mère qui l’allaite, c’est un père qui le défend. Dans cette triste débihté de son premier âge, n’est-il pas soumis, n’est-il pas réprimé, n est-il pas esclave ? à quel moment commence donc l’usage de l’égalité , la souveraineté de l’homme ?

Oui, cest la famille, qui est toute la société humaine, et les sciences sociales , après avoir cherché péniblement dans les théories l’explication de l’humanité , sont obligées de revenir à ce récit simple et divin : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre...., et il créa l’homme à son image, et il le créa male et femelle ; et Dieu les bénit et dit : Croissez et soyez multipliés, et remplissez la terre, et tenez-la soumise à votre empire. »

a G THÉORIE CATHOLIQUE

Voilà l'origine des sociétés , et voilà la domination , et voilà la perpétuité.

Cependant il faudra faire ici des remarques semblables à celles qu’on a vues sur les sciences morales; c’est-à-dire montrer comment le principe social , qui est la famille, étant donné, l’application de ce principe se varie selon les nécessités des temps et la progression même des familles agglomérées entre elles.

De l’établissement naturel de la famille dérive la première constitution politique, qui est le régime patriarcal.

Puis l’altération de ce régime naît de l'altération des premières mœurs, et toutefois le régime qui lui succède est encore une représentation de son autorité. Ce régime nouveau, c’est la royauté, et non-seulement la royauté d’un seul , transmise dans une même race de génération en génération , mais tout autre pouvoir remis par des moyens quelconques aux meilleurs des peuples ou aux plus prompts à les protéger.

Ici sans doute la science sociale rencontrera des difficultés. Car elle entend bien que le mot même de droit n’ait point de valeur, s’il n’est une dérivation de la pensée même de Dieu, ou une représentation sur la terre do l’équité suprême du ciel.

Elle entend encore que le droit du père soit naturel et incontesté, et que la famille soit la constitution première de l’autorité parmi les hommes.

Mais dès que la réunion des familles entre elles forme une agglomération de peuple ou de nation , elle peut ne pas voir de même qu’il y ait quelque chose d’absohi dans les circonstances particulières qui viennent présider à cette formation nouvelle de société. .

La royauté en effet est-elle par elle-même un droit primitif, comme la paternité ?

La royauté est-elle absolue en ce sens, qu’elle soit une institution dérivée de la volonté de Dieu ?

Ou bien l’aristocratie est-elle l’élément social ? .

Ou bien la démocratie est-elle antérieure ?

Sur chacune de ces questions la science purement humaine est soudainement arrêtée. Et , à vrai dire , nous ne voyons pas bien pourquoi elle s’épuiserait d’efforts à résoudre des difficultés que l'humanité résout d’ellemème par sa simple marche.

11 lui conviendrait mieux de reconnaître qu’ici comme toujours c’est la religion qui est sa lumière.

Dès qu’en effet la religion nous montre l'inégalité des hommes consacrée par la constitution de la famille , elle nous montre cette même inégalité perpétuée dans la réunion de plusieurs familles. Dans cette réunion c’est le même principe d’autorité qui est conservé; et, à supposer qu’il n’y

ait pas un seul père , pour commander à la tribu, il faut bien voir qu’il y a du moins autant de pères qu’il y a de familles , et ainsi c’est la nature qui fait la première aristocratie.

Puis dans une telle association ne craignons point de faire intervenir ce droit de convention que tout à l'heure nous avions jugé impossible et barbare. Au contraire, voici que présentement il devient naturel, et qu’il va produire toutes les formes sociales qui se remarquent dans l’histoire. Ce ne sont point tous les membres de l’association qui vont confusément exercer un droit égal, ce qui serait rentrer dans toutes les théories de l’état sauvage; ce sont les pères, les auteurs des familles, ces témoins naturels de l’inégalité des hommes, qui vont mettre en commun leur intérêt et même leur droit, et donner à cette communauté une existence politique dont les lois seront ensuite au-dessus de leur caprice.

De là la monarchie, et de là la république. Dans l’une l’élection on l’hérédité; dans l’autre l’unité ou la fédération des tribus; de là l’aristocratie combinée avec ces deux états de société, et les dominant le plus souvent par sa puissance d’analogie avec le droit naturel de la famille; de là enfin toutes les constitutions humaines , avec leurs variétés accommodées aux mœurs , aux idées , aux erreurs mêmes des âges divers.

Ainsi le principe social , qui est la famille , doit subsister toujours , et ce principe est absolu ; mais il subsiste avec mille accidens dans les combinaisons de l’association ; et comme ces accidens sont soumis à la force des choses , ils peuvent aussi dépendre de la délibération des hommes. Alors apparaissent les révolutions humaines , révolutions plus ou moins sociales, selon quelles blessent ou fortifient le principe primitif de la société.

Ce principe que nous trouvons personnifié dans la famille , ne fait pas cependant de l’autorité humaine quelque chose de tellement propre au caractère de pire quelle lui soit identifiée. S’il en était ainsi, l’autorité pourrait être le despotisme , c’est-à-dire une loi de destruction , et n’en être pas moins sacrée.

Il faut au contraire distinguer le principe de l’autorité, de l’exercice même de l’autorité. L’exercice de l’autorité peut être contraire à l'autorité, et c’est alors un funeste renversement de la société, puisque son principe est tourné contre elle-même.

Il s’ensuit que l’autorité, qui est la loi primitive de la société, a besoin de lois qui déterminent son propre exercice. .

De là l’origine naturelle de diverses sortes de clmits , ayant pour fondement le droit, c’est-à-dire la conservation de la communauté sociale.

Ces droits concernent la société par rapport à elle-même , et par rapport à d’autres sociétés; et selon ces deux cas on leur donne des noms divers, et deux noms génériques d’abord , le nom de droit public et celui de droit des gens.

a 8 THÉORIE CATHOLIQUE

Le droit public règle les rapports de l'autorité avec la communauté dans son ensemble. De là la dérivation d’une autre sorte de droit qu’on nomme le droit civil, et qui règle les rapports des membres de la communauté entre eux ; le droit des gens règle les rapports de la communauté avec d’autres communautés de même nature. .

I. Sous le nom de droit public est comprise la définition des droits généraux et des intérêts généraux de la société.

Ici toute la science politique aurait à se dérouler, avec ses questions les plus hautes et les plus graves; mais il nous suffit de rapides indications.

La société , ou communauté, a en elle-même des conditions inhérentes d’existence, et par conséquent elle a des droits.

Le droit de société en général n’est point une convention ; car s’il était une convention , il ne serait pas le droit. Le droit social est une dérivation de la nature des choses ; ou bien , en d’autres termes , il est l’expression véritable des rapports des êtres qui constituent la société, soit avec la société elle-même , soit avec Dieu.

Nulle convention ne saurait faire que la société ait par le fait même de sa constitution le droit de dominer d’une manière quelconque les êtres qui la constituent.

Cependant ce droit est réel, pu bien il n’y a pas de société. Mais ce n’est pas , disons-nous encore , une convention qui le fait ; si c’était une convention, il serait monstrueux; car il serait, ou pourrait être une violation de la nature; et ici encore, le philosophe du contrat social aurait raison do s’écrier : Maudit le premier qui fit sortir les hommes de leurs forêts !

Mais le droit social n’est pas ainsi fait. Dieu étant l’auteur de la société, comme tout le fait assez voir, l’a créée.avec des conditions d’être, qui constituent le droit proprement dit.

Ces conditions sont morales et nécessaires; donc elles ne naissent pas d’un contrat. Elles 'sont une dérivation naturelle de la pensée de Dieu; donc elles sont antérieures aux conventions d’utilité.

De là il suit que le droit social domine souverainement les volontés propres des membres de la société ; car ces volontés, étant diverses., vont à l’anarchie; ou bien si ou essaie de les comparer et de les compter, elles vont à une convention ; et comme la convention n’a rien d’absolu , ceux mêmes qui la font ne sont pas obligés par elle. De là un principe permanent de variation, auquel on ne.peut se soustraire que par un droit social antérieur, expressiou de la nature des choses.

Le droit social , ainsi entendu , explique naturellement toute la constitution de la société humaine, la propriété d’abord , ce grand mystère de la science politique; puis la transmission de la propriété, cet autre mystère, plus profond encore; et enfin l’inégalité des conditions, ce scandale des raisons débiles ou altérées.

Et sans cela quelle voix d’homme osera s’élever parmi les hommes, pour leur dire d’accepter les sacrifices qui leur sont imposés par la constitution delà société? Et de quel droit le riche, le puissant «liront-ils au pauvre, au faible, de rester le front courbé vers la terre , et de vivre dans les larmes et dans le malheur? Imprudens philosophes! ils ôtent Dieu du monde , et ils ne voient pas que s’il n’y restait avec son action cachée, le monde serait à l’instant dispersé en mille débris.

Mais parce que le droit social domine souverainement les volontés privées, ce n’est pas à dire qu’il soit un établissement de servitude.

La servitude est elle-même une violation du droit , du moins à la considérer en dehors des tristes lois auxquelles Dieu a soumis l’humanité en rxpiation de sa révolte ; mais soumettre la volonté à la suprême volonté, qui est Dieu , ce n’est pas être esclave , c’est être libre ; et comme la société est un produit de la volonté de Dieu , obéir aux lois de son existence, c’est entrer pour sa part dans les conditions nécessaires de l’ordre humain.

Quand est-ce donc qu’il y a servitude ? C’est lorsque la force de commandement qui est nécessaire à la marche de la société , de quelque part que vienne cette force, se tourne contre le droit, c’est-à-dire met sa volonté propre, qui est aussi une volonté privée, en contradiction avec le droit social , qui est la suprême équité.

C’est pour empêcher cette altération funeste de la nature des choses que sont établies les lois humaines ; et le premier principe de la législation doit être de se conformer au droit social ; sans cela la législation elle-même devient une tyrannie , et la plus infâme de toutes , puisqu’elle consacre l’iniquité par les formes de la justice.

Mais quoi! voici des mystères encore! 11 arrive que la législation, au nom du droit social, dispose de la liberté, ou de la propriété, ou du bienêtre , ou de la vie même des particuliers. Qu’est-ce à dire ? N’est-ce pas encore une occasion de répéter que l’état sauvage est l’état naturel de l’homme ? Oui, si vous faites de l'état social une pure convention ; car dans l’hypothèse d’une convention , ces lois humaines, qui soumettent les membres de la société à de telles conditions de sacrifice Sont des usurpations abominables, et de purs actes de tyrannie.

Dans cette hypothèse , vous ne sauriez dire sur quel principe réel repose la législation qui préside à l’ordre des cités ; vous ne sauriez dire de quel droit même la société fait des lois , et surtout des lois de répression ou de pénalité,' et surtout des lois de mort.

Des lois de mort ! quoi ! la société , par un acte de convention , pourra ravir l’existence à un être vivant ! cette pensée bouleverse toute l’intelligence humaine. Non, cela ne se peut concevoir; et aussi pour avoir la raison , non-seulement du droit de mort, mais du droit de pénalité , il faut

3o THÉORIE CATHOLIQUE

avoir d’abord la raison de la société , c’est-à-dire , il faut pouvoir la considérer comme une loi d’ordre , antérieure à toutes les lois de convention ; ou bien toute pénalité est monstrueuse ; et si cette pénalité est la mort, toute langue manque de paroles pour exprimer ce qu’il y a d’horrible dans cette atteinte sanglante portée à l’humanité.

Donc en général la législation doit être une expression du droit social , combiné avec les diverses situations par où peuvent passer les agglomérations d’hommes.

Donc le droit social lui-même doit être une expression formelle d’une pensée antérieure d’équité, et d’une loi de souveraineté distincte des volontés privées qui font les lofa.

Toute la science du droit public repose sur cette base, et cette base, c’est Dieu.

Nous avons dit que les droits de la société étaient l’expression des rapports des êtres qui la constituent , soit entre eux , soit avec Dieu.

Les rapports des membres de la société avec Dieu sont réglés par la religion, et il semble que la science sociale proprement dite n’a point à s’enquérir de cette nature de droits.

Toutefois elle distingue id avec raison les membres de la sodété et la sodété même; et par là le droit public prend un caractère tout nouveau; car il a pour objet la religion , non point comme règle souveraine de la croyance et du culte des membres de la société , mais comme expression première des lois morales qui constituent leur communauté.

C’est-à-dire , le droit public a pour objet alors le rapport de la religion avec la société, ou mieux encore avec la puissance politique, qui représente son principe de constitution.

Dans les sodétés primitives cette distinction n’eût point été possible, car la religion était toute la sodété.

Dans les sodétés altérées, la puissance politique tendant à concentrer en elle tout le dfoit humain, se sépare, autant qu’il lui est donné de le faire, de la religion , qui est le principe du droit. Alors la sdence commence à trouver un objet nouveau, et cet objet, c’est le rapport de la religion avec l'État , personnification vraie ou fausse de la société.

A part les questions propres aux États chrétiens, questions qui se représenteront par la suite, et qui ne doivent point être ici discutées, il reste sur un tel sujet des questions générales que la science sociale peut rendre applicables à toutes les sociétés du monde; et au-dessus de toutes ces questions, celle-ci surtout, savoir si l’état peut être et doit jamais être athée.

A cette seule question, toute la raison se trouble; et l'on se sent ému de je ne sais quelle douleur inexprimable, en songeant à la profonde alté-

DES SCIENCES. 3i

ration des idées morales, qui donne lieu à des controverses de cette nature.

Voici qu’il se trouve des hommes qui croient en Dieu , et veulent que la société n’y croie pas; c’est-à-dire qui veulent qu’elle se gouverne comme si pour elle il n’y avait pas de Dieu. Et ainsi sous ce nom d’athéisme, qui fait trembler, ils reproduisent le droit pur de la force; car si le droit social n’admet point Dieu, qu’est-ce que le droit ? Imprudens politiques! et meilleurs sans'doute que leurs doctrines, ils ont soif de la liberté, et ils courent au despotisme. Dans l'athéisme de la société, la liberté n’est qu’un mot. L’athéisme ôte toute raison au commandement; donc il ramène encore à cette farouche logique du philosophe qui dévoue l’humanité à l’état sauvage.

La science sociale ne saurait aller à un tel excès d’erreur, tant qu’elle se souvient de l’origine du droit humain. Et toutefois elle conciliera la liberté intime de l’homme, même de l’homme qui est rebelle à Dieu, avec le principe radical qui met Dieu en tète de la société ; car Dieu même a voulu que l’homme fût libre de ne lui point obéir. Et cette liberté de l'homme le pousse sans doute aux misères de la servitude, mais aussi elle lui fait un mérite de sa vertu. C’est là tout le fondement de la morale.

Seulement la science reconnaîtra que la liberté de l’homme est renfermée en lui-mème, et qu’elle ne peut en aucun cas constituer le droit de blesser par des actes extérieurs le droit social; car cette liberté serait la destruction du monde.

Ainsi la société croit en Dieu et lui rend un culte; de là le rapport de la religion avec l’État , c’est-à-dire de là l’harmonie obligée de la législation de l’État avec le culte de l’État. Ou bien l’État mentirait à lui et aux autres, et son culte serait une insultante hypocrisie.

Sans trop nous arrêter à cette grave question de politique sociale, faisons une remarque succincte.

Nul homme n’oserait dire que la législation de l’État doit être immorale, et il se trouve des hommes qui disent qu’elle doit être athée. Mais quelle immoralité plus monstrueuse que l’athéisme ? et dans l'athéisme comment la loi serait-elle morale?

• La loi n’est morale que si elle est conforme aux principes constitutifs de la société ; donc elle ne saurait être athée. Dites, si vous le voulez, qu’elle n’ira pas saisir l’athée dans sa frénésie idiote, pour le contraindre à faire un acte menteur d’adoration au pied des autels ; mais ne dites pas que, pour complaire à oet insensé', elle se gardera de proclamer le nom de Dieu. Autant vaudrait dire que, pour complaire au malfaiteur qui cherche le ravage et la ruine, elle se gardera de proclamer le principe éternel qui prescrit l’équité à tous les êtres.

Mais telle est l’admirable loi de la société que son droit public est naturellement en harmonie avec les droits privés de tous ses membres, tels que Dieu même les leur a faits; car comme la société est une dérivation de la famille, toutes les familles y subsistent avec leur constitution propre; et cette constitution, à bien dire, c’est le droit naturel, et la science n’en saurait trouver d’autre.

Aussi le droit primitil de la famille ne saurait être altéré par le droit public de la société, sans qu’il y eût un grand désordre.

1 Par exemple, imaginez une législation qui rompt le droit de la famille par l’institution du divorce, toute l’harmonie sociale en esta l’instant brisée, et cette violation du droit naturel est un indice lamentable de quelque grande révolution qui a pesé sur l’humanité.

Imaginez encore que la législation vient saisir dans les mains du père le droit naturel qu’il a, comme père, d’élever ses enfans; et cette usurpation vous décèlera un état de dégradation sociale, plus fatale que la servitude d’une nation entière sur laquelle aurait passé l’épée de quelque tyran.

C’est pourquoi la science qui étudie les rapports des êtres, comprend sous le nom de droit commun tous les droits privés qui résultent pour chacun de la nature des choses; et plus la législation est conforme à la religion, qui renferme tons les élémens du droit humain, plus les existences privées gardent de liberté, et plus l’harmonie sociale touche à sa perfection.

De sorte que le rapport de la religion et de l’État détermine à des degrés divers cette jouissance du droit commun, qui est la seule égalité des hommes. Et, chose téméraire à dire à ce siècle! plus l’État serait identifié à la religion, plus la liberté serait grande, car plus lequité universelle serait assurée.

Hâtons-nous d’arriver à des aperçus d’une autre nature.

Nous avons fait la distinction des droits généraux et îles intérêts généraux de la société.

La science s’occupe des uns et des autres, en restant fidèle à Ja même pensée d’où dérive tout le système de l’humanité.

Dès qu’il est question des intérêts généraux, la science prend le nomde droit administratif. Et cependant le droit administratif ne saurait être absolument distinct du droit public; car les intérêts sociaux sont des droits, ou ils ne sont rien; et de même les droits sociaux sont des intérêts, ou ils ne sont pas même des droits. •

Mais sans méconnaît! e le lien naturel qui rattache entre eux les droits et les intérêts des hommes, on peut envisager les uns et les autres sous divers aspects.

D’ailleurs, il y a entre les intérêts et les droits (nous parlons des droits réels et naturels de l’humanité) cette séparation essentielle, c’est que les intérêts, bien qu’ils soient des droits, peuvent varier, et que les droits, bien qu’ils soient des intérêts, ne varient pas.

De là le terme même d’administration, appliqué aux intérêts,-' et non |>oint aux droits.

L’administration des intérêts admet la mobilité ; la consécration des droits suppose la perpétuité.

Il s’en suit qu’il y a deux ordres très distincts d’action publique dans le gouvernement des sociétés, la première ayant les droits pour objet, la seconde les intérêts* ,

Comme les droits n’admettent pas la mobilité, c’est le pouvoir naturel ou naturellement constitué qui en est le gardien; et comme les intérêts sont modifiables, c’est la société même qui en détermine les transformations par les lois.

Dans nos temps modernes on s’est mépris tristement sur la nature des cnoses. On a cru faire les droits par des constitutions. Les constitutions au contraire sont déterminées par les droits.

Il n’en est pas de même des intérêts. Les intérêts ne font pas les lois ; mais les lois constituent les intérêts.

A la vérité, lorsque les lois forcent leur propre puissance, et entendent maîtriser les intérêts qui ont aussi leur nature propre, aussi bien que leur loi de progression ou de changement, il y a tyrannie dans la société.

C’est pourquoi la liberté est laissée aux membres de la société de discuter eux-mêmes leurs intérêts, ou de les défendre, afin que le droit administratif ne devienne pas une dérision du droit.

De la sorte est conservée cette double action publique dont nous par- i

lions, l’une, action politique, l’autre, action administrative; la première exercée par l’autorité sociale, la seconde délibérée par les membres de la J/.y,

société; chacune toutefois ayant sa règle supérieure dans le droit social. -,

Et lorsque ces deux actions distinctes sont pleinement en harmonie entre elles, l’ordre règne dans la société. Alors le pouvoir est libre, et le peuple est libre. Le pouvoir est fort pour défendre la constitution de la société, et le peuple est fort pour empêcher que la constitution de la société n’absorbe son bien-être ou ses intérêts.

M. de Bonald dit la même chose en d’autres termes.

« La société la mieux constituée est celle où le pouvoir est le plus honoré (i) en lui-même , et dans ceux qui le représentent ; çt la société la

(I ) M. de Bonald souligne ce mot , parce que sa pensée revient à celle grande pensée du Décalogue : Honore ton père cl la mère ; et que pour lui , comme pour nous , c’est là tout le rondement du droit politique.

mieux administrée est celle où la vie et les propriétés de l’homme sont le mieux défendues contre l’oppression. La société dont la constitution est la plus naturelle et qui a l'administration la plus sage est la plus civilisée; et alors elle vit long-temps sur la terre, parce que la durée d’une société qui est sut furis est proportionnée à la force de sa constitution et à la sagesse de son administration (i) ».

Notre objet ne saurait être ici de tirer toutes les conséquences pratiques de ces principes. Il suffisait d’indiquer avec précision les élémens réels de la société.

La science ensuite est chargée de diriger ou d’expliquer les applications, qui ne sont que les expériences de la vérité. I<i le champ reste vaste, et par malheur les révolutions humaines- l'agrandissent à chaque moment , en multipliant les acculons au milieu desquels s’exerce le pouvoir des sociétés ou le droit des êtres qui les constituent.

C’est pourquoi chaque siècle apporte ses temjiéramens à l’usage naturel du droit , sans que le principe du droit doive être jamais altéré.

De là les progrès , disons plutôt les variations de la science, puisqu’elle suit la modification perpétuelle des applications. Ainsi, de nos jours, la science sociale s’est enrichie d’pne branche de culture, peu aperçue par les anciens publicistes; nous parlons de {'Économie politique.

L’économie politique a pour objet l’étude et la classification des intérêts matériels de la société. Cette partie des sciences a dû se produire en un temps où la société humaine tendait à se matérialiser, et à faire abstraction des idées morales qui en sont le premier élément. Elle est donc une science propre à notre âge. Elle n’eût point été soupçonnée en des temps où le bien-être des masses était placé sous la sauvegarde de la religion.

Mais chose très digne de remarque! à peine venue au monde, çette science qui cherchait l’amélioration du sort des hommes par des moyen* tout distincts de la religion , s’est vue obligée d’assimiler les hommes à des bétes brutes , ou à des instrumens de mécaniqqe.

Et elle n’eût pas échappé à cette triste et fatale nécessité. Elle ne voulait point rompre l'harmonie sociale , et pourtant elle ne gardait aucune raison de la consacrer avec ce quelle semble avoir do plus blessant pour la dignité et le bien-être des multitudes qui entrent dans la communauté. Il fallait donc tenir ces multitudes sous leur loi de fer et de plomb, les dévouer, au nom de je ne sais quelle raison cent fois plus aveugle que le destin, à leurs larmes, à leurs nùsères, et à leurs labeurs. Puis toute la philanthropie de la science allait à enseigner aux classes plus fortunées à tirer parti de cette condition infernale , et à supputer le prix de l’humiliation et des

(I) LégisI . prim. liv. 1 1 , cliop. V.

pleurs. Et il fallait que dans ees trafics de dégradation la misère trouvât son compte; trop heureux le pauvre de recevoir un salaire pour la part d’infortune que lui jetait la société, et de devenir ainsi l’instrument avoué des délices du riche et des voluptés du puissant.

Du reste, tout ce qui pourrait être ici exposé du caractère de cette science, nous parlons de la science distincte du principe social qui est Dieu, n’équivaudrait point à une citation empruntée à elle-même.

a Un ouvrier, en économie politique, dit-elle, n’est autre chose qu’un capital fixe, accumulé par le pays qui Ta entretenu tout le temps nécessaire à son apprentissage et à l’entier développement de ses forces. Par rapport à la production de la richesse, on doit le considérer comme une machine à la construction de laquelle on a employé un capital qui commence à être remboursé et à payer intérêt , du moment quelle devient par l’industrie un utile auxiliaire. Les utilités que cet ouvrier proaire par son travail lui sont moins profitables qu’à celui qui l’emploie; de même qu’une machine est moins profitable à celui qui l’a construite qu’à ceux qui s’en servent moyennant une rente ou une location que perçoit le propriétaire ( i ) ».

Voilà donc où descend la science matérialiste, avec son *éle apparent de philanthropie. C’est qu’elle ne veut point monter au principe naturel des choses , qui est toute l’explication des conditions inégales de la société , mais qui l’est aussi de cette autre condition égale pour tous, de la condition de la fraternité et de l’amour. De là une science sans entrailles et aussi sans vérité et sans pénétration ; science bornée aux surfaces de la société, qui, trouvant des larmes dans le monde, ne s’enquiert pas d’où elles viennent et ne soupçonne pas qu’il y ait pour l’homme heureux quelque ' motif raisonnable de les tarir; science barbare, qui cherche seulement quelle part peuvent avoir ces larmes dans la prospérité du riche ; et par là même, science idiote et ignorante des causes réelles du bonheur et de l’adversité, et qui reste tout étonnée et interdite, lorsque sur cet édifice mécanique, qu’elle prend pour la société , la providence précipite quelques-unes de ces tempêtes qu’on nomme révolutions , lesquelles viennent tout déplacer, jusqu’à la misère, mais seulement ne la détruisent pas.

loutefois 1 économie politique est une science qui ne manque pas de réalité. Les âges de foi ne 1 eussent pas soupçonnée, et elle n’a pu naître quen des temps de matérialisme. Mais elle n’échappera point à la lumière de la religion; et venue au inonde pour expliquer la société, dans ce

(t) Cours éclectique d'économie politique par M. Klorez-Kstrada , loin, i" , cliap. XIV, pag. 563. ’

3G TTIF.ORIE CATHOLIQUE

qu’elle a de plus saisissable, le travail et le bien-être, l'industrie et la me sère, il faudra bien qne ses études la ramènent à Dieu, hors duquel cette classification de la production et de la consommation est nue fatalité qui provoque toutes les révoltes, et désespère toutes les philosophies (i).

Ainsi c’est toujours Dieu qui reparaît dans les sciences sociales , ou bien elles restent enveloppées de mystère.

11 est temps de le faire entendre une dernière fois en résumant en quelques mots tout ce qui vient d'être dit sur la société.

On ne saurait nier que les bases que nous avons données à s'a constitution ne se retrouvent dans toute l’histoire des nations anciennes et modernes. C’est que toutes les nations remontent à une origine commune.

Partout vous trouvez la société- profondément imbue de quelques maximes fondamentales qui constituent tout l’ordre humain ; partout un pouvoir, chargé de la défense de la constitution ; partout la constitution établie sur le droit, ou sur l’apparence du droit; partout l’invocation de l’équité ; partout des lois ayant la justice pour base ou pour objet ; partout la représentation politique de la société , telle qu’elle se trouve primitivement à l’état de famille; et aussi partout la divinité; partout le culte social rendu à sa providence; partout la religion enfin , et cela sans nulle exception dans l’histoire de l’humanité.

Pourtant une grande variété subsiste dans cette unité ; variété dans les lois , dans les coutumes , dans les formes du pouvoir , dans les formes de la liberté, et quelquefois de la servitude ; car il arrive que l’application du droit peut être l’altération du droit , par suite de la passion humaine, qui met son interprétation à la place de la règle souveraine.

Tl s’ensuivrait rigoureusement que, le droit étant absolu , l’application du droit ne saurait être conforme à la suprême justice que sons la conduite immédiate de Dieu même ; et, à vrai dire, la théocratie, dont le nom fait peur , doit paraître le gouvernement naturel de la société , puisqu'elle est la loi suprême du droit. *

Mais Dieu n’a pas entendu soumettre la société humaine à cette forme de constitution , qui serait une révélation permanente; peut-être par une condescendance mystérieuse pour l’humanité, afin de ne la point exposer à des rébellions trop monstrueuses contre lui-même si son autorité lui était, toujours montrée dans son appareil de commandement et de clarté , ou peut-être par des secrets plus profonds encore , afin de laisser aux hommes réunis en société le triste soin de réparer sur la terre, par la mobilité de leurs établisseinens et de leurs destructions , une rébellion pré-

(I) Yoyei l'excellent ouvrage de M. de Villeneuve, de l'Economie politique chrétienne.

mière , dont lu rédemption , acquise à chacun d’eux , n’a point exempté la communauté sociale de sa part immense d’expiation.

Considérée sous ce rapport , la science prend un caractère que nous indiquons à peine. La philosophie là plus haute vient l’inspirer. Je ne sais quoi de poétique même se mêle à sa pensée toute céleste, et on aime jusqu’au vague quelle laisse alors dans ses vues de palingènésU providentielle, comme si elle tendait à s’établir dans une sphère d’idées intermédiaires entre le ciel et la terre , où l’obscurité a sa grandeur, et le mystère sa suavité. . *

Toutefois la seience chrétienne est plus précise; elle considère le droit et l’intérêt de l’humanité dans ce qtùils ont de plus simple et de plus naturel; elle ne fait point de théories pour un ordre inconnu d’intelligences? mais elle prend l’homme social avec ce qu’il a de vice et île vertu , de grandeur et de misère , et elle le soumet à une loi publique , merveilleusement accommodée à sa nature.

La science chrétienne résume et embrasse tout ce qu’il y eut jamais d’applicable dans les diverses sociétés humaines ; et puis le principe catliotholique vient se mêler à tout ce bel ensemble pour le féconder.

Le principe catholique , avons-nous dit , c’est l’autorité , et le principe chrétien , c’est la soumission; magnifique loi de l’harmonie , qui long-temps présida à toutes les constitutions du monde civilisé, et dans laquelle le liberté humaine avait sa sanction comme le pouvoir.

Car si le pouvoir politique est l’expression de l’autorité catholique, qui est la justice suprême ou qui n’est rien , la liberté par là même est assurée. Et aussi la première organisation politique du catholicisme mit le peuple sous le patronage puissant de la religion ou du clergé, et les monarchies de la chrétienté donnèrent le hel exemple d’une dignité honorée dans le pouvoir , et d’une dignité respectée dans le peuple , le pouvoir étant l’expression de l’unité de la famille sociale, et les familles associées ayant leur droit naturel représenté dans leurs corporations.

Ne nions aucun abus , ce serait nier l’histoire.

Le catholicisme ne s’était pojnt chargé d’extirper de l’aine humaine l’orgueil , qui est tantôt du despotisme , et tantôt de la révolte. 11 lui suffisait d’avoir montré à l'homme la loi de la perfection , même ici bas.

La politique , dans les États chrétiens, s’altéra souvent par la passion et la colère. De là d’immenses désordres, et toutefois des désordres passagers ; car s’ils étaient un violent effort pour se soustraire à la loi de l’ordre, la loi de l’ordre n’était pas logiquement atteinte par la rébellion.

Le désordre le plus profond et le plus fatal, ce fut lorsque la loi de l’ordre fut méconnue comme loi ; alors la rébellion s’attaqua à la racine de la société ; la réforme fut Ce désordre.

La réforme sapa l’autorité; et naturellement elle eut pour auxiliaire la passion des pouvoirs humains, qui voulurent s’affranchir «le la loi qui leur imposait souverainement l’étjuité envers eux-mêmes et envers les antres.

C’est iti qu’on remarquera la distinction «le l’autorité et du |>ouvoir; l’autorité, c’est Die«i,; le pouvoir, c’est l’homme.

La réforme ayant «létruit l’autorité, il ne resta «pie le pouvoir, c’est-à-dire la domination de l’homme sur l’homme. Le despotisme moderne n’a point d’autre origine.

Et voyez l’admirable instinct «les peuples! Eux, par un penchant naturel de liberté, s’attachèrent à cette loi d’autorité, qui devait commander aux pouvoirs, comme aux sujets, et par là même maintenir la grande égalité humaine, qui «est l’équité, et l’on eut l’étonnant spectacle des aristocraties «1* l’Europe, liguées entre elles pour implanter la réforme dans les vieilles sociétés chrétiennes, tandis «|ue les masses populaires se réfugiaient, comme jadis, dans le sanctuaire catholique, comme dans l’asile inviolable de la liberté.

Ceux qui acceptent la réforme comme un bienfait social, devraient prendre garde à ce mouvement de l’humanité. Quanti on a inscrit sur son drapeau cette parole : défense des peuples , il ne faudrait pas le traîner à la suite «les bannières d’une féodalité dégénérée.

Toujours est-il que dans l’autorité catholique il y a tout ce qu’il faut pour sanctionner la liberté des nations; et hors d’elle il ne reste que le droit formidable de la force.

Aussi depuis trois siècles de lutte intellectuelle, uni? puissante réaction se fait sous nos yeux, pour donner gain de cause à ce merveilleux instinct des masses qui protestaient par les armes contre Luther, le fondateur du despotisme; cette réaction, vous la trouvez partout où il y a des lumières et «lu œurage, de la dignité et de la foi. ■

C’est pourquoi la science protestante n’a plus dé vie, elles’est éteinte dans les doutes. Il ne reste désormais à la civilisation humaine que la science catholique.

La science catholique seule explique l’homme, explique la société, et aussi ce flux et reflux d’évèneinens et de révolutions, au milieu d«?sqnels il semble quelquefois que le monde va s’engloutir, et sur lesquels vient toujours se reposer et respirer le génie de l'humanité.

Peut-être notre plume se laisserait trop aisément aller au «léveloppement de ces pensées, et pourtant d’autres sujets nous attendent.

a. Ajoutons une «lemière parole sur la science sociale, lorsqu’elle a pour objet les rapports privés des membres de la société entre eux.

La science traite alors du droit civil. I>e droit civil et les droits civils no présentent point une notion commune à l’esprit; le droit civil «lérive dt;

la constitution naturelle de la famille humaine; les droits civils dérivent de la constitution de plusieurs familles associées en état ou en cité ; le droit civil repose sur la nature des choses, ou sur l’équité souveraine; les droits civils, sans s’éloigner jamais de l’équité, se prêtent à la modification qui naît des conventions.

Il s’en suit que les droits civils rentrent dans le domaine de la sience qui a pour objet l'administration de la société; et le droit civil constitue une science propre, indépendante des hommes en quelque sorte, bien que la mobilité de leurs passions ou la faiblesse de leur esprit vienne souvent l’altérer : cette science, c’est la justice.

La théorie de la justice est facile après ce qui a été dit de l’origine de la société humaine ; la pratique l’est moins à cause de l’altération Jes élémeas qui la constituent.

Toujours est-il que Dieu a voulu que, dans l’association de plusieurs familles, la force ne présidât pas au droit de chacune: chacune en effet eût dès lors perdu son indépendance propre, et la société eût fini par être un brigandage.

De là le droit civil et de là la justice.

Mais il est miraculeux que dans la société, où la force serait toujours si facilement maîtresse, cette pensée du droit ou de la justice suffise pour protéger toutes les familles dans leur constitution propre, et par exemple pour les maintenir dans leurs propriétés, ce grand mystère de l’ordre humain.

Certes les hommes font si bien que la justice n’est pas toujours juste, et cependant elle reste toujours puissante.

Comment la science explique-t-elle cet empire de la justice, si elle se renferme dans la pure convention pour tout fondement de la société ?

Tel est le sentiment profond de la justice que Dieu a mis au cœur de la société, que lorsqu’elle n'est pas clairement formulée par des lois, la simple coutume lui tient lieu d’expression, et à défaut de droit écrit et promulgué par l’autorité sociale, la jurisprudence devient la loi suprême et toute la barrière des usurpations.

C’est encore au christianisme à nous expliquer cette nature intime de la société ; partout la même loi d’ordre se révèle ; mais nulle part elle n’a sa sanction et sa lumière comme dans la religion qui remonte au berceau du monde. Et il s’en suit qu’en dehors du christianisme la science des lois peut être sans doute une nomenclature savante; mais dans le christianisme seul elle a le secret du principe profond, mystérieux, immortel, qui donne aux lois cette force morale sans laquelle elles 11e sont qu’une tyrannie.

3 . Il resterait à examiner cette autre partie des sciences sociales, que

4o THEORIE CATHOLIQUE

nous connaissons sous le nom de droit des gens; renfermons-nous en quelques généralités rapidement énoncées.

Le droit des gens a pour objet le rapport de la société considérée comme agglomération de familles en corps d'Etat avec d’autres sociétés de même nature.

Ce rapport constitue lés sociétés entre elles, soit en état de paix, soit en état de guerre, et de cette double manière d’être résulte également la défense ou la conservation naturelle de chacune d’elles.

Chaque corps de société est en effet comme une être vivant, qui a sa 'liberté propre. Mais toutes les sociétés réunies formant le vaste ensemble de l’humanité, il en résulte une société unique, composée d’êtres publics distincts, desquels la conservation est soumise à des lois communes, de telle sorte que nul d’entr’eux ne saurait se faire juge de son droit par sa seule force, sans bouleverser tout l’ordre humain.

H s’ensuit que le droit des gens est le droit public de l’humanité, comme le droit public est le droit propre de chaque société.

A cet égard M. de Bonald a résumé en quelques mots toute la science. « Tout ce qui a été dit de l’indépendance réciproque et des rapports des familles entre elles, peut «appliquer à l’indépendance et aux rapports des nations entr’elles, avec cette différence toutefois que les familles en état civil, ont au-dessus d’elles le pouvoir public qui les ramène à l’ordre par la force des lois, et que les nations n’ont au-dessus d’elles que le pouvoir universel ou divin, qui les ramène à l’ordre par la force des évènemens » (i).

Le droit des gens n’est donc pas plus une convention que tous les autres droits ; le droit des gens est une dérivation naturelle des choses. Il repose sur un principe d’équité sociale, que les hommes n’ont pas fait, mais dont les applications peuvent être malheureusement subordonnées à leur caprice.

Lorsque les sociétés diverses reconnaissent et suivent également ce principe de droit, qui donne à chacun son indépendance propre, il y a paix dans le monde; la paix est donc ce qu on nomme, en langue moderne, l’état normal de l’humanité; la paix suppose la pleine équité, c’est-à-dire la pleine jouissance du droit.

Toutefois les intérêts peuvent rester contraires dans l’état de paix. Il se fait alors entre les nations une sorte de justice , qui a sou analogie avec le droit civil de chacune d’elles, si ce n’est que d’une part les controverses sont terminées par des traités, qui sont des jugemens de convention , et de l’autre par des arrêts qui sont des jugetnéns d’autorité. Mais toujours U y a un principe d’équité qui est invoqué dans ces décisions, et la diplomatie, q„i est lu science du droit cwil des États , malgré ses détours et ses subti-

(I) Léüisl. priai, üvi 2 , cliaj» XIV.

lités , dans la conduite vulgaire des intérêts des États , ne saurait méconnaître que la paix des nations entre elles n’est pus seulement une combinaisons de l’habileté, mais un produit même de la justice.

Et d’après cela, la guerre que peut-elle être ?

Il semble d’abord que la guerre est une violation du droit commun des sociétés , et puis on voit qu’elle eu est au contraire une défense ou une réparation.

S’il arrive qu’une société veuille troubler par la force 1 indépendance d’une société voisine , la guerre est en effet une violation du droit humain.

Riais si le droit commun des sociétés est simplement méconnu à l’égard de l’une d’elles , de telle sorte que la paix n’ait plus son principe d'équité , la résistance, c’est-à-dire la guerre , devient la justice.

Terrible justice, dans laquelle le plus souvent s’abîment tous les droits! mais il n’y en a pas d’autre de possible.

Aussi la guerre mérite d’étre envisagée par la science sociale sous deux aspects très importans , comme loi de destruction et comme loi de conservation, et dans les deux cas comme mystère profond dans la marche de l’humanité. - ,

• Ici nous n’avons pas à approfondir ce vaste sujet de philosophie. Disons seulement qu’il faut bien qu’il y ait dans la guerre quelque chose de tristement conforme aux lois générales de l’humanité ; car, à prendre l’histoire du monde , vous la trouvez toute remplie de batailles , et la paix semble n’être qu’une exception dans cette succession continue de destructions.

• Et de plus il faut bien que la guerre ne soit pas en elle-même quelque chose de distinct de la justice humaine ; car mille guerre ne s’est jamais entreprise entre les nations civilisées sans une proclamation publique des lois de conservation ou de défense qui leur sont propres. La conquête elle-même des États veut paraître légitime , et il n’y a que les invasions des barbares qui se soient faites sans ce préliminaire d’invocation adressée à la justice éternelle.

Mais précisément ce qui est mystérieux dans la guerre, c’est qu’elle entre pour quelque chose dans l’harmonie des lois sociales , et que l’humanité tout entière obéisse à cette fatalité de la ruine et du ravage qui se fait sentir comme une loi de vie et de perpétuité.

C’est donc que la guerre a enfin quelque chose qui domine la pensée de ceux qui la font , et qui la fait entrer à leur insu dans les lois suprêmes de l’ordre humain.

Qui est-ce qui résoudra ce mystère de la Providence ? mais qui est-ce qui refusera de le recounaitre ? Chose étonnante ! l'homme vante les bienfaits de la paix , mais il aime les horreurs de la guerre. La gloire la plus

éclatante est celle des destructions et des meurtres. La raison s’abîme dans cette contradiction , à moins que tout à coup elle ne monte à Dieu , pour avoir le secret des maux de l’humanité, depuis le mystère de sa déchéance, jusqu’à celui de son expiation. •

La science vulgaire n’a point coutume , à la vérité, d’envisager sous cet aspect la condition de la guerre; c’est au christianisme que nous devons cette philosophie providentielle , et lui seul a jeté une lumière profonde sur ce droit fatal d’extermination , que les hommes de tous les siècles n’ont su qu’exercer avec barbarie. »

Ajoutons que le christianisme , en jetant de hautes clartés sur la nature formidable du droit de la guerre, a surtout éclairé les hommes sur l’exercice plus formidable encore de ce droit. '

C’est que tout est pratique dans le christianisme ; et aussi tout y est conforme au bien-être de l’humanité.

Ainsi dans le christianisme le droit des gens n’est pas simplement une théorie sociale ; il est surtout une loi réelle de constitution , qui s’applique également à letat de paix et à l’état de guerre.

Hors du christianisme la jxtix, c’est la servitude ; l’empire, c’est l’extermination ; au/erre , trucidare , rapere , falsis nominibus imperium ; atque ubi solitudinem faciunt, pacern appe liant (i).

Dans le christianisme la guerre est rendue humaine ainsi que la paix , si ce n’est que la férocité personnelle vient souvent s’ajouter aux lois publiques de Tordre; mais c’est là une violation exceptionnelle du droit , et la science sociale peut au travers des crimes privés faire entendre la voix de l’humanité et de la clémence , et ainsi la loi mystérieuse d’expiation reste entière avec la loi divine et protectrice de la charité.

C’est donc toujours au christianisme qu’il faut revenir pour avoir le complément de la science humaine. Et ce mot même de christianisme est tellelement mêlé et identifié à la notion du droit social , qu’il a long-temps exprimé et qu’il exprimera long-temps encore la civilisation des États. Le droit des gens n’a jamais été formulé exactement ni rigoureusement appliqué, si a: n’est dans les rapports publics des États dont l’ensemble était désigné? sous le nom de chrétienté, et dont l’unité n’a pu être rompue que par l’invasion d’une politique matérialiste et barbare; et depuis lors aussi tout s’est affaibli dans la constitution des peuples, la liberté comme le pouvoir ; de sorte que présentement l’objet moral et humain de la science est de reconstruire cette magnifique unité du christianisme dans laquelle se concentre la défense des empires, aussi bien que la conservation des particuliers.

(t) Tac. Agr

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