TRAGEDIE
Poëme dramatique qui représente une action propre à exciter la terreur et la pitié.
Le mot tragédie vient du grec t^A>off (bouc) et de ««Th ( chant). Boileau explique ainsi cette étymologie :
456 AIANUEL THÉÂTRAL.
L^. tragédie , informe et grossière eu naissaiit , 'r
^.'était €[u'uii simple choeur , où chacun en dansant, -^
Et du dieu des raiains entonnant les louanges , \t
S'efforçait d'attirer de fertiles vendanges. \
Là , le vin et la joie éveillant les esprits, ;
Dn plus habile chantre un bouc était le prix; Eschjle , dans le chœur jeta des personnages , D'un masque plus honnête habilla les visages; Sur les ais d'un théâtre en public exhaussé , Fit. paraître Tacteur d'un brodequin chaussé.
Sophocle et Euripide vinrent ensuite qii — i donnèrent à la tragédie cette grandeur et ceù^^^ majesté terrible , qui en sont maintenant i&^ s qualités essentielles.
Chez les Romains on fut plus de trois siècl^s^ sans aucun spectacle dramatique; les jeux. r&.* guliers ne s'y établirent que vers l'an de Ro^fKC 514. Plus tard, des grands personnages tels (ftM^ Graçchus, César, Auguste, Sénèque, etc^ne dédaignèrent pas de composer des tragédies, ,
L'art dramatique dégénéra ensuite à Rome, et après les siècles de barbarie du moyen âge, il reprit naissance en Italie et se propagea de là dans toute l'Europe.
En France, Jodelle, le premier, composa et fit représenter une tragédie en i552. & Cléopdtrej oubliée maintenant , eut un swxès prodigieux. Garnier, Hardi, Rotrou suivircmt successivement cet exemple y et firent brUlér
MATfXJEL THB&TBAI^ J^f
cjaelfues éclairs au milieu de i^obsciimé^ cni le théâtre était plongé; mais il était réserréiàit grand Corneille d'élever tout à coup la scène au plus haut degré de splendeur par ses 4nxnortcls ouvrages.
Les difFérenccs dans les mœurs , la' relig)toii|| ïe gouvernement eï la langue ont dû; néces« 5airem€nt en amener aussi dans les £ûits ii|ue lous avons voulu imiter, et qui ont pris- sous los mains dé nouvelles formes. Ainsi lesmêmes ûots n'ont plus signiâé les mêmes clioses:; ioiis avons continué d'appeler une action Hé- *oïque, dialoguée sur la scène, du nom de tra-^ ^édie , c'est-à-dire ckanson du; bouc y quoique aos tragédies ne soient plus chantées (du moins avec accompagnement de musique )i, et que l'auteur du Sîége de Calais ah reçu ^ att lieu d'iin bouc , une médaille d^or.
Ce fut en i636 que Corneille donna le Czrf, la première tragédie dont nous puissions nous enorgueillir. Près de deux siècles se sont écoit^ lés depuis cette époque , et cette pièc-e fait encore un des plus beaux ornemens de Ihi scène française ; il est à remarquer auissi que le répertoire du théâtre de la nation, en y comprenant les ouvrages du second ordre , né se compose à peine que de i5o pièces plus ou moins estimées.
Aristote a défini la tragédie : <r Pimitatîou d'une action qui , par la terreur et la pitié y corrige en nous toutes sortes de passions. »
Les auteurs semblent depuis quelque temps mettre le sentiment pénible de V horreur à la. place de la terreur et de la pitié , qui seront à jamais les ressorts de la véritable tragédie.
U est reconnu que les personnages les plw dramatiques sont ceux qui , par la violence d<
leurs passions , peuvent être rapidement entraînés aux plus grands crimes , et s*élever di même aux plus sublimes vertus. L'effet de ce^ s caractères impétueux est aussi frappant . V épopée que sur la scène, et c'est pour qu'un grand nombre préfèrent V Iliade kVOify, sée et à \ Enéide.
Les femmes qui donnent le ton au théâtre, comme partout ailleurs, ont contribué plus que tout le reste à faire de l'amour le principe de toutes nos pièces de théâtre , et particulièrement de la tragédie.
Les femmes préféreront toujours Racine à ComeUle, parce que le premier remue bien mieux leur cœur, et que chez elles le cœur est tout.
Le comble de l'art c'est de combiner le dernier degré de terreur que la tragédie puisse ^ comporter avec l'intérêt qu'elle doit produire,
^de soulager le cœur après l'avoir déchiré , de iaire succéder les larmes de l'attendrissement à l'épouvante et à la douleur ; Voltaire est parvenu, dans le quatrième acte de Mahomet y à ce dernier degré au delà duquel il n'y a plus rien.
Linguet^ déjà cité, s'exprime ainsi sur la tragédie : « Elle est la peinture des infortunes zobles qui remuent , qui attendrissent le cœur^ 2t non pas l'image des transports de rage qui .'humilient et Tépou vantent.
» Ce ne sont point ces caricatures efîrayantes [jui touchent , qui aÔectent l'âme dans lès spectacles. Il y a plus de vrai tragique dans le Sortez de Roxane, dans OEnonej gui F eût cru? faisais une rwale ! dans tous les niorceaux attendrissans de nos bonnes tragédies , que dans les parades chirurgicales de Drurylane et Codent garden : il faut bien plus de vrai talent pour les rendre. N'êtes - vous pas cent fois plus ému , plus satisfait , quand vous voyez Achille, insulté par Agamemnon, porter la main sur la garde de son épée, ensuite s'arrêter et dire avec le sang-froid de la fureur :
D*Iphigéaie eneor je respecte le père ,
que s'il allongeait une botte au fils d'Atrée> et
440 MANUEL THIÉATRAL.
que VOUS vissiez le vieillard tomber à la ren* verse , haleter et gainbiller avec indécenee.
Que parlez-irous toujours et d'hjmen et d'empire. Parlez-moi de mon fils , dîtes-moi s'il respire.
(Mj^ropb.)
» C'est avec cette connaissance de la nature que le poète dramatique dispose à son gré dç tous les cœurs, c'est en se persuadait bien que tout grand sentiment, toute grande pas- s ion dit toujours la même chose quoique dj^^ cent manières différentes} ce n'est pas là le. répéter, c'est le redoubler, et l'on ne saurait le redire aux auteurs tragiques, quand une fois vous avez trouvé le chemin du cœur , avance toujours sur la même route; point de distractions, point de détours; la plaie est faite ^ creusez-là profondément , et tournez toujourse du même côtéj c'est surtout à ce principe quetiennent les grands effets ; c'est par là surtout que, malgré ses fautes. Voltaire est devenu. le plus grand tragique du monde entier. Il disait souvent qu'il ne fallait pas suivre le système de ceux qui ne parlent que de situations multipliées et de coups de théâtre ; l'unité , c'est le grand chemin c'est celui qui va au but. »
La tragédie française présente trois modèles illustres.
CôrncLUe. eut un génie subiSii»e : il sut créer; îl est grande noble, ^
Racine eut un talent adiniralilef ii SM éml>el^ lir; il est parfait y gracieux. . >
Voltaire eut un esprit Supérieur; il étendit es routes de l'art. ;
liia tragédie était chez lies anciens i«ia ipsûr utipn politique , un aclj^ de relig^ion.Xà Gf èce: tt ériger trois stMu^$ d'airaîn à Soj^boela*' ischyle et Euripide 5 elle Oîîdonna qae l^r4 ragédies seraient conservées dans les archives >xd3liques. On les en tirait de temps en teufp^ >our en faire la lecture, parcQi^ qu'il était, déendu aux comédiens de les représénle;r. En. France ce n'est qu'une affaire d'ainU3ement pour faire passer quelques heures de la soirée aux désœuvrés.
Ce qu'on dit du style de la tragédie s'applique naturellement au jeu de l'acteur qui la représente. Ce style doit tou jour se distinguer par une Qoble simplicité; il n'admet' rien d'ampoulé nv de bas, jamais d'affectation ni d'obscurité. Tous les vers doivent être harmonieux, sans que cette harmonie dérobe rien à là force des sentlmens. Il ne faut pas qu'ils marchent deux à deux, mais que tantôt une pensée soit exprimée en un vers , tantôt en defux ou trois , quelquefois en un seul hémisftiche.
44^ MANUEL «HÉATRAL.
Dans la tragédie comme dans la comédie , on veut que le style soit approprié à Tétat ec aux affections dé celui qui parle. Un roi ne doit. pas s'exprimer comme un simple particulier , un commerçant comme un cultivateur.
Ce qui donnera une idée du goût des Anglais, relativement à la manière de représeï la tragédie, c'est qu'ils reprochent à Talm^ trois défauts capitaux : 'd'être bourgeois, disenl^ — ils, monotone, et d'avoir mauvaise tournure.
Il faut connaître le génie de la nation glaise, ainsi que les pièces de leurs gran< maîtres , pour Concevoir sur quoi ils fonde
leur assertion. Un Anglais, comprenant l>ie^=^ lïotre langue, baillera en entendant des vc -zms de Racine ou de Voltaire j il retournera bi^^n vite aux horreurs bizarres, mais attachant ^5 de Shakespeare.
La sensibilité humaine est le principe d'où part la tragédie, le pathétique en est le moyen» l'horreur des grands crimes et l'amour des sublimes vertus sont les fins qu'elle se propose.
Voici quelques anecdotes arrivées à propos de tragédies.
Après la première représentatioa de BnUus y Fontenelle dit à Voltaire qu'il le croyait peu propre à la tragédie^ que son style lui paraissait
trop fort, trop pompeux, trop brillant. « Je vais donc relire vos pastorales » lui répondit l'auteur d'OEdipe.
Un poète ayant été admis à lire au comité du Théâtre Français, une tragédie de sa façon, intitulée RomiiluSy elle fut re jetée dès le premier vers, qui commençait par ces mots que le béros de la pièce adressait à son frère : 6 Rémusl cet orémus excita parmi les acteurs un rire inextinguible qui ne permit pas de continuer.
Une demoiselle en lisant un article de journal où Ton critiquait les plus beaux morceaux de Mérope, s'écria : << ah! mon Dieu ! est-ce que j'aurais fait une bêtise de pleurer à cette pièce. »
^ TRAJÎSITION.
Contraste , passage d'un ton à un autre.
Ce grand tableau m'ëtoone et mon âme tremblante Frémit tout à la fois de joie et d'épouvante; Tant frappant la pensée en de contraires sens , Le contraste a sur nous des efifets si puissans !
Enfermez-vous souvent avec Corneille , Racine et Voltaire 3 lisez et relisez sans cesse ces trois tragiques j rendez- vous compte, non une fois, niais dix , mais cent fois, delà valeur de tel ou tel vers j étudie^ surtout Fart des transi-
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lions, art si difficile et pourtant si uéœssairey puisque seul il vivifie la diction. Les transitions sont les éclairs du discours.. Qti'ést-cè qu'une tirade de vers débitée sur le même tan , sans nuances , sans repos , sans transitions?
Un moyen de beaucoup animer la scène et de se faire écouter , c'est de reprendre sur un ton tout-à-fait opposé à celui que vient de ^ilter rinterlocuteur.