QUELQUES RÉFLEXIONS RELATIVES AUX COMÉDIENS
Il faut honorer Tart du théâtre, ou être avili par lui. Un comédien, qui a du talent et de la conduite, loin d'être déshérité de l'estime de ses concitoyens , a maintenant , daris ses rapports avec le monde j^ les mêmes avantages que les autres membres de la grande famille. Mais il est essentiel qu'il se pénètre de cette grande vérité , qu'étant en évidence et en contact avec le public plus souvent que tout autre, il doit nécessairement apporter plus de circonspection et de réserve dans sa conduite privée. .
Le désordre et les inclinations basses sont ce qu'il y a de plus contraire à la perfection
des arts, et aucune profession ne demande autant d'enthousiasme et d'élévation dans les manières et dans les sentimens , que celle da comédien.
La réputation d'un comédien ne tient jpfls toujours essentiellement à son talent, mais ï des considérations relatives à sa jpersoiïliè; son caractère , ses habitudes ; sa conduite dans des circonstances remarquables , tout e^t mis dans la balance des opinions.
Il doit s'observer prodigieusement dans son extérieur et dans son maintien , et se souvenir sans cesse qu'on le jugera souvent au théâtre sur ce qu'il sera à la ville. Qtielquefoi^ un salut négligé ou la plus légère distraction lui -attirent des ennemis d'autant plus dangereuXf qu'en le taxant injustement d'orgueil et d'insolence, ils préparent contre lui le public, souvent trop disposé à recevoir cette impies^ sionj car il est à observer que , dans la vie prir vée des comédiens , ce qu'ils font de bieii es( peu remarqué , tandis que ce qu'ils font de mal est toujours augmenté et envenimé.
«En un mot, pour peu qu'on soit exposé ftv regards malins du public , dit Voltaire , il faut s'attendre à se voir en butte aux traits de la calomnie ou de la médisance , et difficUemeiii
«•aiiiusera-t-on da jeu d'un acteur , pour peu qu'on croie avoir sujet de l'envier ou de le détester personnellement. »
-—Si les jeunes gens qui se donnent au théâtre , se pénétraient vivement de l'indispensable nécessité de conserver toute la fraîcheur de leurs sensations , et ce sentiment délicat et précieux qui seul rend susceptible d'éprouver des émotions profondes et de les transmettre au spectateur , ils jouiraient de succès solides et durables ; mais, entraînés dans le monde , ils y perdent bientôt, par la satiété, la qualité première que nous donne la nature , la sensibilité- Sans elle cependant il n'y a point de vrai talent dramatique.
Les comédiens, et notamment les acteurs tragiques, accoutumés à représenter des personnages éminens, contractent quelquefois une habitude de fierté qu'on leur a reprochée; c'est ainsi qu^en général les juges, les professeurs , etc., habitués à régenter, prennent un caractère grave, empesé ou pédant, qu'ils conservent jusqu'au tombeau.
U faudrait que, dans la société^on n'aperçût, dans le comédien , que l'homme du monde et jamais l'aôteur.
Tous les comédiens sont envieux e% jaloux , ditr-on. On pourrait répondre qu'il en est de
uiéme de tous les hommes dans tous les états*, c'est l'histoire de l'hiimanité. En général, on veut d'abord égaler et ensuite surpasser son voisin. Cependant il faut distinguer une noble émulation, toujours compagne du yérit£^le talent , de cette envie basse et méprisable qui n'appartient qu'à la médiocrité.* L'envie dans les arts est un poison mortel qui flétrit l'âme et dessèche la pensée ; en même temps qu'elle paralyse tous les succès , elle sème la discorde et la haine , ces fléaux destructeurs de toute société. Les grands artistes sont frères, et si h famille de ces artistes est unie , la famille des sots sera confondue.