‹ Theorie de l'art du comédienChapitre 67 sur 131 · MORDANT · texte numérisé non relu

MORDANT

Causticité y finesse.

Qualité de l'organe de la parole.

Le mordant est essentiel dans le jeu de éàf-

* .il,.

tains rôles , tels que ceux des petits maîtres , des fats et des valets imper tinens. Aussi, il y a an

MANUEL THÉATRiX. ^^5

théâtre le mordant spirituel , le mordant insolent des nouveaux parvenus , le mordant simple et franc de l'homme de la natare.. v. » »

MOURANÏ.

Qui cesse d'appartenir à tkumanité.

Schlegel remarque qu^en général , la défaillance et les approches de la mort ne doivent pas être aussi efFrayans au théâtre que dans la nature. L'acteur habile doit se créer une manière de rendre le dernier soupir noble , tiûposant , et tel que chacun doit le désirer à la fin de sa vie ; lorsque le spectateur est affecté d'une autre manière , et que sa sensibilité est péniblement attaquée par un efff ayant spectacle , il n'y a plus d'illusion ,

Quœeumque ostendis mihi sic , merffduius odL j

J*ai vu moi-même, dit Etogel, mourir un Codrus dans des convulsions qui certainement 'étaient imitées d'une manière naturelle, mfû§ çii cependant firent rire tous les spectateurs; en général^ au théâtre, comme sur 1^ scène du Diondé, il n'est pas facile de bien mourir.

L'àmour-propre suit souvent l'homme jus- Çi*au tombeau, mais l'espérance l'y accompagne toujours. Polyeucte et Guzman meurent avec ^pérance j Coriolan avec gmQur-praprç .

Dans les affligeans spectacles d'exécation.: publiques, on peut toujours remarquer che les patiens les signes de l'espérance qui se ma nifestent chez eux jusqu'au moment fatal quelquefois Tamour-propre, mêlé à l'espérance leur donne un air d'impassibilité qui n'en ioa pose cependant pas à l'observateur^ dont l'oe exercé découvre toujours l'émotion intérieuir< Quico'nque connaît l'humanité , quiconque 1^ étudiée profondément, doit être convaincu qui les exemples d'une impassibilité parfaite i l'aspect du trépas, sont très-rares chez Iw hommes. La stupidité aura pu quelquefois ei^ offrir les appparences.

11 faut donc que le comédien qui représente l'homme à ses derniers momens , soit d'abordi pénétré de ces vérités , et qu'ensuite il ait approfondi le caractère particulier de celui qu'il doit imiter^ car il y a autant de manières de représenter un mourant, qu'il existe de difféfences entre toutes les âmes.

Chénier a dit :

Le Ciel prête aux mourans des acceDS prophétiques.

Mais en voulant imiter ces s^ccens , ractêui peut se rendre ridicule s'il ne les a jamai» éatendus. •► •'

Il est aussi à remarquer qu'à cette 'bètirc

MAIMUEL THÉÂTRAL. ^77

suprême où l'âme est sur le point de briser ses terrestres liens , Phomme semble vouloir lutter contre les approches terribles de la inôrt. Ses derniers mouvemens, ses gestes convulsifs tenrdent à rapprocher de lui tout ce qui l'entoure. lEit comme l'a si bien rendu un de nos poètes z

Devant ce vaste abîme , il se jette ea arrière , Ilessaisit TexisteDce, et s'attache k la terre.

NAT0IIEI1.

Qui suit l'ordre de la nature.

Il en est du naturel, au théâtre, comme de ^esprit dans le monde y celui qu'on veut avoir gdte celui qu'mkjx.

Il faut toujours beaucoup de temps aux hommes pour leur apprendre que dans tout ce qui ^st vraiment grand, on doit revenir au naturel ^t au simple. ,

\J énergie et V aisance y voilà les caractères

^istincdfs de la nature. Si l'on s'attache de

préférence à l'énergie , on aura de la dureté

^ans l'expression; si l'on s'attache plujtôt à

l'aisance, on aura de la lâcheté » .el; un défaut

de précision. Il faut donc joindre l'aisance à

l'énergie , et les combiner. v ,

L'art ajoute ou retranche presque toujotirs^

ayS MANUEL THÉÂTRAL.

rarement il observe les proportions que pre9« crit la nature.

L'échafaud estlethéàtre des seules tragédies oà l'homme soit vraiment représenté aunaturet.

« La nature que l'on veut au théâtre , dît Linguet , n'est point la nature elle-même , c^e^t une coquette dont les charmes consistent dans ses déguisemens ; elle ne sera plus qu^un spectre hideux , si vous l'en dépouillez.

» Tout ce qui se passe au théâtre est facticej. tout y est d'invention, de convention, aiùsî que le langage et la manière d'y exprimer les passions, les fureurs , la tendresse , etc. ; la mort même y doit être sujette aux mêmes apprêts, aux mêmes règles ; c'est-à-dire qu'il faut supprimer ce qui déplairait ^étendre et développer ç6 qui peut être agréable; car il faut que tout le soitj il faut modifier jusqu^aux derniers soupirs^ comfne le poignard qui les amène. Vous fuiriez si, quand Orosmane se frappe, vous voyiez jaillir le sang; il ne doit pas non plus , en mourant , se démener comme un patient qu^on étrangle.

» Dans les arts comme dans la jurisprudence , la nature n'est qu'un mot ; eUe n'existe pas plus, elle n'est pas plus reconnaissable dans les uns, qu'elle n'est respectée par Pautré.

» La nature sociale n'est , sous aucun point

de vue , la nature primitive , originelle j bieiâ loin de là ^t les législateurs, les poètes, les peintres, etc. , ne travaillent qu'à s'en éloiglier. Tout l'extérieur , au moins de ce qu'ils nous: présentent, est faux, altéré jusqu'à l'extravagance : sans l'habitude qui rend tout supportable , nous ne verrions dans nos institutions comme dans nos chefs-d'œuvre , que des mascarades absurdes.

» Au théâtre , le Turc Bajazet , le Tartare Orosmane , l'Arménien Rhadamiste , parlent notre langue avec élégance, en phrases mesurées, scandées ; ils modulent leurs inflexions de voix, non pas suwant qu'ils sont affeclm^ Qiais suivant qu'ils sejlattent , à l'aide de tout ^G reste de leur attirail, de mieux affecter les spectateurs ; est-ce là , la nature ?»

Ces critiques sont sévères; mais elles font t)îen ^^ntirque si au théâtre tout est illusion, ce n'est ^u'à force de naturel qu'on peut ;$éduire le ^ectateur.

Eckoff*^ acteur allemand , jouait ses rôles

Tîomme ils auraient aussi dû être dialogues,

>ion d'après une idée générale et invariable

de genre , mais suivant la qualité particulière

de leur contenu-^ principe nécessaire à tous

les comédiens.

Le style naturel, dit Pascal ^ en parlant

28o MANUEL THÉÂTRAL.

d^éloquence , nous enchante avec raison; car V on s'attendait à trouver un auteur, et Ton trouve un homme. De même au théâtre Je jeu naturel fait disparaître l'acteur, pour faiire place au personnage.

Lavater disait qu'il considérait le siècle dans lequel il écrivait, comme un siècle où tont 1& monde se pique de savoir ; un siècle où l'ur^ étouflfela nature; un siècle où tout est artifice et prestige , et où l'on préfère à la beauté simpl et naïve le clinquant de la parure et raflféteri< des ornemens. Ces observations prises eng^ néral subsistent encore aujourd'hui dans tout leAr force.

Tout acteur qui fait so^ apprentissage , com — ■ mence par dénaturer la nature , en se fbrmant:::^^ une idée fausse et exagérée de la déclamation.

Les jeunes artistes peintres, très-malheureux quand ils peignent sur toîle^et qu'ils essayent de faire des tableaux, font cependant àes ouvrages excellens quand ils se bornent à de simples études à l'aquarelle. Presque tous produisent des dessins charmans , pleins d'effet , de vérité et de couleur , quoique simplement lavés. Ne serait-ce pas que, dans ces. légères improvisations , où ils se tourmentent moins pour ajouter à la nature , ils en reproduisent plus simplement et plus vivement.

MANUEL THÉÂTRAL. a&l

le souvenir, et qu'alors ils sont nécessairement plus vrais. Cette observation est entièrement applicable à ceux qui se destinent à l'art du théâtre.

La nature est simple, parce qu'elle emploie précisément les moyens nécessaires pour produire les effets qu'elle développe ; il semble qu'elle se révèle au grand artiste , qu'elle dowè le conduire toujours à la vérité par le chemin le plus court y et à la beauté par les modèles qu'elle lui fournit constamment.

C'est ce principe qui devrait toujours faire le grand comédien , et nous avons cependant des exemples frappans du contraire.

On cite avec raison le naturel de mademoiselle Mars, Eh bien! cette grande actrice n'a pas été moins de quinze ans à l'acquérir. Des études profondes ont donné à Talma le naturel prodigieux qu'on admire en lui. D'un autre côté, nous avons eu aussi des acteurs qui ont été très-naturels dans différ en s genres, sans étude et sans efforts : on cite mesdemoiselles D^/- ^^snil^ Dangei^ille; et Michoty trop tôt retiré ^u théâtre, où il était remarquable par une fran- 'Mse et une bonhomie extraordinaires, le tout ^tïs aucun effort. (Voy. étude des râles.)

Le vrai talent est de cacher l'art qui soutient ^ nature; et généralement il n'y a jamais plUs

d'art que dans les choses même où il parait le moins. C'est ici que les extrémités se touchent. L'art, porté à son comble, devient nature, mais la nature négligée ressemble souvent à l'affectation.

Lorsqu'on laisse apercevoir le travail d'un rôle , c'est qu'il n'a pas été assez étudié; et entre toutes les façons de jouer la comédie, celle q}fi parait la plus simple, est souvent celle qui a coûté le plus de soin, comme le danseur le moins gêné dans ses mouvemens^ est près-, que toujours celui qui s'est exercé le plus.

n en est de même en poésie. A voir les vers de ComeiUe, si pompeux , et ceux de Racine, si naturels , on ne devinerait pas que Ciomeille travaillait facilement , et Racine avec peine.

Tout ce que produisaient, chez Démosthène, les veilles et le travail, c'était de cacher l'art, c'était de donner à sa diction le tour et les mouvemens de la plus simple nature. C'est donc aussi à en étudier tous les secrets > à la prendre sur le fait > comme Ta trèsrbien dit Fontenelley que les acteurs doivent travailler sans relâche ; et c'est à quoi malheureusement beaucoup d'entr'eux ne s'appliquent pas assez. Les acteurs sont comme les médecins , presque toujours à côté de la nature. Au reste, il n'est pas donné à tout le monde de réussir dans cette étude pour laquelle il faut être né. .

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La nature longtemps se plaît à se cacher , Elle a mille secrets qu'il lui faut arracher. Pour l'aveugle yuigaire , indigente et stérile , Aax'regards du génie , elle est toujours fertile.

Combien il faut d'art, dit La Bruyère y pour rentrer dans la nature. Combien de temps, de règles , d'attention et de travail pour danser avec la même liberté et J[A^même grâce que l'on sait marcher , nour chanter comme Ton parle; parler et s'exprimer coiiîme l'on pense; jeter autant de force , de vivacité , de passion , de persuasion dans un discours étudié , et que l'on prononce en public , qu'on en a quelquefois naturellement et sans préparation dans les entretiens les plus familiers .

Uue dernière observation encore bien essentielle , c'est qu'en travaillant à être naturel, il faut bien prendre garde de devenir commun et trivial. On voit malheureusement des acteurs doués d'un beau talent , le défigurer par des charges qui outrent la nature, en voulant flatter le goût souvent égaré de la multitude : ainsi que l'a dit Montesquieu, une des choses qui nous plaisent le plus , c'est le naïf*, luais c'est aussi ce qui est le plus difficile à ^isir; la raison, c'est qu'il est précisément entre le noble et le bas , et il est si près du bas,

Ar

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qu'il est très difficile de côtoyer toujours celuici sans y tomber.

Les musiciens ont reconnu que la masique qui se chante le plus facilement est la plus difficile à composer : preuve certaine que nos plaisirs et l'art qui nous les donne , sont entre certaines limites.

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