‹ Theorie de l'art du comédienChapitre 68 sur 131 · NOBLESSE · texte numérisé non relu

NOBLESSE

coifTBifAiiGB. — oiGRiTi. — uktmni.

La noblesse est un heureux accord de la dignité^ de la grâce et de t élégance.

La beauté des formes et la régularité des traits du visage ne sont pas des conditions inséparables de la noblesse au théâtre : nous en avons des exemples dans la personne de Lekain et de plusieurs autres acteurs célèbres.

Tous les hommes se laissent ordinairement prendre par les yeux. Les femmes d'ailleurs ont aussi une grande influence sur le jugement que l'on porte des manières extérieures d'un homme. 11 faut donc que l'acteut s'attache particulièrement à soigner sa contenance , et à doniië] à sa démarche l'air de dignité et de nébles^ qui convient aux héros ou aux grands personnages qu'il est appelé à représenter. ' *»-

MàNXTEL THÉÂTRAL. llB5

Le maintien ne doit jamais être affecté. L'acteur qui se sent gêné dans ses moavemens est mal dessiné.

Il faut être ferme sur ses pieds , qui sont comme la base du corps et d'où part toute Passurance du geste. Un homme n*est jamais plus aisément campé, et plus sûrement bien dessiné, que lorsqu'il est posé également sur ses deux pieds, peu distans l'un de l'autre, et qu'il laisse tomber ses bras et ses mdins oii leur propre poids les porte naturellement.

Le maintien est pour marquer les égards dus aux honunas. La contenance est pour leur en imposer.

Il faut , pour avoir bon air , se tenir droit , Qiais non pas trop droit , car on perd alors l'avantage de se montrer supérieur aux autres , dans les instans marquées du tragique ou du haut comique.

Si des acteurs et des actrices tragiques

croient , en mesurant leurs pas et eu entrant

car secousses cadencées sm: la scène (surtout

uans des momens de douleuret d'abattement)^

se donner de la dignité ou de lamoblesse ^ ik

se. trompent l^aucoup; ils ont plutôt l'air de

Baarionnettes , qu'une mécanique invisibl^e

feit agir. Mais voici lé difficile : c'est que ceux

qui voudront entrer en scène naturelletafint

286 MANUEl THÉÂTRAL.

pourront tomber dans le trîvial, s'ils n'ont pas d'aiUeurs assez de tact pour saisir le juste milieu entre les manières communes et les manières affectées.

Mistriss Siddonsy célèbre actrice anglaise, ne perdait rien de sa noblesse , lors même qu'elle se précipitait à terre.

La noblesse seule caractérise la tragédie; sans elle toutes les actions grandes et héroS-* ques sont avilies ou détruites ; mais il faut être noble avec aisance , car rien n^est moins noble que tout ce qu'on fait pour le paraître*

La noblesse vient de la perfection du geste, plus que de toute autre chose ; de la position des épaules et du mouvement du col sur son pivot.

Il n'y a jamais de noblesse dans l'exprès-^ sion , quand la voix n'est pas juste.

Larive pense que dans la tragédie > le rôle qui exige le plus de noblesse et de dignité est celui de Mithridate.j

Lorsque nous ne montrons aucune atten^ tion à notre figure , et que le spectateur croit ne voir travailler que notre âme , la noblesse peut être portée à son plus haut degré. #

Il doit y avoir noblesse dans le maintien, dans la marche, dans l'expression , dans la fi-* gure , dans la voix , dans le geste et dans le regard. \ ,.

M. Cizos dit que , pour se créer une véritable noblesse dans la manière de rendre ses pensées et d'exprimer les choses , il faut s^accoutumer à voir les unes et les autres en grand. Pour la majesté , elle va beaucoup plus loin (jue la noblesse , et on la voit aussi plus rarement, quoiquiitous les jours il y ait des rois en spectacle.

La majesté , à proprement parler , est la noblesse portée à im degré au-dessus de Tordinaire; Tair imposant est un don de la nature , mais lui seul ne suffit pas encore pour donner de la majesté.

L'acteur qui sentira combien sa position ie met au-dessus de tous ceux qui l'environlient , et qui le fera sentir au spectateur , sera sûrement majestueux.

Si l'on passe les bornes de la vérité dans les ^ndrpits où l'on veut être majestueux , on ne parvient qu'à se rendre ridicule et grotesque. Quelquefois un seul mot prononcé avec une Certaine majesté imposante, excitera plus de ^^rreur qu'un long discours rempli de véhé- ^enœ , tel est le mot qu'adresse Agamemnon ^ Clytemnestre dans Iphigénie en AuUde^ acte ^*, obéissez! On se souvient toujours de l'effet ÎUe produisait le superbe Saint- Prix> dans ce Moment.

On est à même de remarquer dans le monde que les hommes de la plas belle noblesse sont cfuelquefois privés de toute noblesse.

OBSERVATION. ( de V)

Examen j recherche sur les ej^ts et les causes.

L'observation est ce regard réfléchi que Pâme porte, par le moyen des sens , sur les objets qui l'occupent , pour acquérir une<;onnaissance exacte de leurs qualités, de leurs effets, de leurs rapports et de leurs causes.

L'observation est la base fondamentale de toutes les connaissances possibles.

Qui benè définit et dwidit^ tanquam J)eus.

Bien définir et bien dii^iser, ou en d'autres termes : bien observer et bien analyser j c'est être presque un Dieu.

L'art d'observer consiste à pénétrer les' qualités des êtres qu'on étudie.

Il est malheureux , pour la perfection de l*esprit humain j qu'il soit plus à portée de fkiré des raisonnemens que des observatioûb^ on raisonne à perte de vue sans se déranger; mais on ne pejise à observer que lorsque on à troUi^é le sujet de ses observations avec la tna-

nière de les faire ; il faut au contraire chercher et même provoquer les sujets d'observations.

La meilleure de toutes les méthodes, pour étayer ses observations , c'est de les faire en sens contraire.

Le premier pas vers la perfection consiste à observer.

Quand on n'a pas observé , ou qu'on a mal observé, on ne peut que conjecturer , que deviner , et par conséquent on ne peut avoir que des notions fausses ou incertaines. Mais il faut s'accoutumer, dit CondiUaCy à ne voir dans les objets que ce que nous voyons en efiet. Nous avons dit au commencement de cet ouvrage, dans les réflexions sur VArt du Comédien , que l'acteur devait être froid observateur de la nature humaine; non pas que nous entendions, comme Diderot, qu'il doive être dépourvu de toute sensibilité et ne jamais se laisser dominer par le sentiment, mais nous voulons dire qu'il ne faut pas que le comdéien observateur , et pour ainsi dire scrutateur de la nature , se laisse emporter au moment où il ^serve, au moment où il étudie y par le senti* ^^nt qui pourrait animer tout autre individu *. Sa place , qu'il ne faut pas que la sensibilité ***! ôte les moyens d'analiser ; il doit , pendant î^*il fait son étude , pendant qu'il rassemble ^s matériaux, rester impassible; s'il était ^^p péniblement affecté , il ne pourrait ^us

agO MANUEL THÉÂTRAL.

observer. S'il n'était pas maître de lui, c5omment pourrait-il , plus lard, se rappeler les détails, les particularités de ses observations? Demandez à une personne ordinaire , à un spectateur fortuit , qui vient d'assister aux derniers momens d'un mourant , à une opération douloureuse , à une exécution publique , à on incendie affreux, à un combat sanglant; demandez-lui des détails, demandez -lui des observations sur l'humanité , eh bien I voilà quelle est toujours sa réponse : J'étais trop ému ; cela m'a fait trop de mal; c'était un spectacle déchirant. Et vous feriez un grand artiste d'un être semblable , d'un être qui , par foiblesse , craindrait de surprendre les secrets de la nature? ISon , jamais. Cette faiblesse est naturelle san& doute, elle honore l'humanité; mais oà elle existe exclusivement , il n'y a plus de génie. Le véritable artiste qui veut étudier les effets de la nature , doit faire d'abord abnégation da cette sensibilité commune à toutes les âmes; cet artiste ne vient point en curieux, il vient observer la nature et la prendre sur le fiedt; il n'assiste pas à un spectacle , il examine , il étudie, il analyse. Son cœur est sans douta accessible à toutes les affections humaines j mais s'armant contre leurs émotions , il les concentre pour ainsi dire en lui-même. Il senC

le besoin de s'épancher , mais il le surmonte par une contraction douloureuse; en un mot, il n'est plus homme» c'est un artiste, rameur de la gloire, le feu du génie remportent; il oublie , pour un instant, les sentimens deThumanité qui^ dans d'autres circonstances de sa vie , peuvent briller en lui de tout leur éclat; enfin , c'est Raphaël crucifiant soti modèle , c'est le Guide déchirant la beauté , c'est notre célèbre Larrey emputant un brave.

Voici l'opinion de Diderot relativement à la sensibilité chez les comédiens ; elle rentre en partie dans notre système; mais elle se rapporte plu3 particulièrement au comédien représentant la nature qu'au comédien étudiant la nature.

«... Et comment la nature, sans l'art, forcerait-elle un grand comédien , puisque rien ^e Se passe rigoureusement sur la scène comme dans la nature , et que les drames sont tous ^îotnposés d'après un certain système de convention et de principes? Et comment un rôle ^ei'ait-il joué de la même manière par deux ^^teurs diflférens , puisque dans l'écrivain le plus énergique , le plus clair et le plus précis , l^s mots ne peuvent jamais être les signes absolus d'une idée , d'un sentiment , d'une pensée? * J'ai d'autres idées que l'auteur de l'ouvrage

intitulé Garrick, ou les acteurs anglais j sur le: qualités premières d'un grand acteur.

» Je lui veux beaucoup de jugement, beao: coup de finesse, mais nulle sensibilité, ou, ci qui est la même chose , l'art de tout imiter, c une égale aptitude à toutes sortes de caractère: et de rôles : s'il était sensible , il lui serait impossible de jouer dix fois de suite le mêâi« rôle avec la même chaleur et le même succès très-chaud à la première représentation , il a^ rait épuisé et froid comme le marbre à la troi sième ; au lieu qu'imitateur réfléchi de la nfei ture , en entrant la première fois sur la scène il sera imitateur de lui-même à la dixième fois son jeu, loin de s'affaiblir, se fortifiera ^ toutes les réflexions nouvelles qu'il attrafaiUT. et vous en serez de plus en plus satisfait. C qui me confirme dans mon opinion , c'est l'i galité des acteurs qui jouent d'âme. Ne tous tendez point de leur part à aucune unité ; al temativement leur jeu est fort et faible , chaib et froid, plat et sublime^ ils manqueront de main l'endroit où ils ont excellé aujouardlivi en revanche , ils excelleront dans celui qprïl avaient manqué la veille. Au lieu que ceux ^ jouent de réflexion , d'étude de la nature ho maine, d'imitation, d'imagination, de tèêB moire , sont un , les mêmes à toutes les rçpr£

MANUEL THÉÂTRAL. agS

sentations, toujours également parfaits; tout est mesuré, tout est appris; la chaleur a son commencement, son milieu, sa fin. Ce sont les mêmes accens, les mêmes positions, les mêmes mouvemens ; s'il y a quelque différence d'mie représentation à une autre , c'est toujours à l'avantage de la dernière. Us ne sont presque point journaliers ; ce sont des glaces parfaites toujours prêtes à montrer les objets y et à les montrer avec la même précision et la même vérité. Ainsi que le poète, ils vont sans Gesse puiser dans le fonds inépuisable de la ûature , au lieu qu'on aurait bientôt vu le terme de leur propre richesse.

* Quel jeu plus parfait que celui de mademoiselle Clairon ? Cependant , suivez-la , étudiez^ *^ 9 et vous vous convaincrez bientôt qu'elle ^^U par cœur tous les détails de son jeu comme ^^utes les paroles de son rôle. Elle a eu sans ^^ute dans sa tête un modèle auquel elle s'est ^^udiée d'abord à se conformer; sans doute elle ^ Conçu ce modèle , le plus haut , le plus grand, *^ plus parfait qu'elle a pu ; mais ce modèle , ce ^ est pas elle : si ce modèle était elle-même , ^ue son imitation serait faible et petite ! Quaad^ ^ force de travail, elle a approché ce hiodèle ^déal, le plus près qu'il lui a été possible^ tout ^st fait. Je ne doute pas qu'elle n'éprouve en

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elle un grand tourment dans les premiers mo— mens de ses études; mais ces premiers moment passés, son âme est calme; elle se possède ^ elle se répète sans presqu^aucune émotion int.érieure , ses essais ont tout fixé , tout arrêté da.xxs sa tête : nonchalamment étendue dains sa cha.i.se longue, les yeux fermés, elle peut, ensuirstxit en silence son rôle de mémoire , s'entendre ^ se voir sur la scène, se juger et juger les impressions qu'elle excitera. Il n'en est pas ainsi de sa rivale la * Dumesnil: elle monte sur les théâtres sans savoir ce qu'elle dira ;^ les trois quax^ du temps , elle ne sait ce qu'elle dit , Hiais le reste est sublime.

» Et pourquoi l'acteur différerai t-il en cela ^^ statuaire , du peintre , de l'orateur , du mu^ ^cien? Ce n'est pas dans la fureur du prcmi^^ jet que les traits caractéristiques se présente:^^ à eux, ils leur viennent dans des momens traC^^^ quilles et froids , dans des momens tout-à-fa inattendus ; alors , comme immobiles entre nature et l'image qu'ils en ont ébauchée, i portent alternativement un coup d'œil attenta ^ sur l'une et sur l'autre, et les beautés qu'iL^^ répandent ainsi dans leurs ouvrages sont d' succès bien autrement assuré que celles qu'il

' Nous parlerons , h rarticle Observations diverses, d celte expression inconvenante.

MANUEL THÉATKAL. agS

ont jeté dans la première boutade. Ce n'est as l'homme violent, l'homme hors de luiaême qui nous captive, c'est l'avantage de 'homme qui se possède. Les grands poètes Iramatiques surtout , sont spectateurs assidus ie ce qui se passe autour d'eux j ils saississent tout ce qui les frappe , ils en font registre; c'est dans ces registres que tant de traits sublimes passent dans leurs ouvrages. Les hommes chauds , violens , sensibles se mettent en scène 5 ils donnent ce spectacle , mais ils n'en jouissent point; c'est d'après eux que l'homme de génie fait sa copie. Les grands poètes , les grands acteurs , et peut-être en général tous les grands imitateurs de la nature en tout genre , ^oués d'une belle imagination, d'un grand J*^gement, d'un tact fin, d'un goût très-sûr , ^^ront, à mon sens, les êtres les moins sensibles; ^Js sont également propres à trop de choses , ^^^ sont trop occupés à regarder et à imiter pour être vivement affectés au-dedans d'eux- ^^êmes. Voyez les femmes , elles nous surpas- ^^nt certainement, et de fortloin,ensensibîlité. V^vielle comparaison d'elles et de nous dans * instant de la passion ! Mais autant nous leur ^^dons quand elles agissent , autant elles res- ^^^t au-dessous de nous quand elles imitent, ^^cis la grande comédie , la comédie à laquelle

!296 MAJfUEL THÉÂTRAL.

je reviens toujours , celle du monde, toutes les âmes chaudes occupent le théâtre , tous les hommes de génie sont au parterre* IjCS premiers s'appeUent des fous ; les seconds , qai s'amusent à copier leurs folies, s'appeUent des sages , c'est l'œil fixe du sage qui saisit le ridicule de tant de personnages divers , qui les peint, et qui vous fait rire ensuite du taUean de ces fâcheux originaux dont vous ave* été quelquefois la victime. »

Les réflexions suivantes , d'Engel , nous ont paru mériter aussi d'être rapportées; mms positif que Diderot^ tout en accordant Jbca»- j coup à l'art, il fait la part de la nature,

« Tous les comédiens , en général , parieo* sentiment , et se persuadent que leur jeu sflca parfait , pourvu que suivant le conseil dc C»huac , ils parviennent à se pénétrer jusçot'* l'enthousiasme de leurs rôles. Je connais ut^ seul acteur , mais c'est aussi le plus excdleO* dont j'aie entendu parler jusqu'à présentjS*^ voir Eckoffj qui ne s'en est pas tenuauwflà^ pie sentiment, ni par rapport à la dédaxaffT tion, ni par rapport au geste. Je sais, aa traire que dans la représentation il était , attentif à ne point se laisser emporter patc^^ sentiment j afin que le défaut de présence d^' prit ne le fît point pécher contre la f

MANtTEL THÉÂTRAL. 397

Texpression, rharmpnie et rensemble. — Un artiste qui s'abandonne simplement à la sensibilité de son âme , peut tout au plus espérer de représenter fidèlement les passions offertes à son imagination par le poëte, avec les mêmes nuances qu'on apercevrait dans la réalité, chez toutes les personnes qui en seraient actuellement affectées. En un mot, il rend com- {dètement la nature. Mais l'imitation , la copie fidèle de la nature , ainsi qu'on l'a déjà tant observé, et qu'on l'observera toujours avec raison par la suite , est un principe qui ne suffit dans aucun art. La nature crée souvent des choses avec une telle perfection , que l'art doit se borner à les saisir telles qu'elles sont , et à les rendre avec la plus scrupuleuse fidélité-mais quelquefois aussi la nature, même eu développant toutes ses forces , n'atteint pas 'e degré de perfection nécessaire 5 ses productons sont tantôt fausses , tantôt faibles , tantôt outrées. Alors il est du devoir de l'art de cor-

^S^T les défauts de la nature, de rectifier ce ^ elle a de faux , d'adoucir convenablement ce ^ peut être trop fortement prononcé , de ren- ^^ la vigueur nécessaire à ce qui est faible , ^^Vant la masse des observations que l'art a ^ «oin de recueillir, ou plutôt suivant les ^^Xicipes qui en sont le résultat.

(t Le jeu du plus habile acteur, guidé unicpiement par la nature , offre souvent dans le ton de la voix , et dans le mouvement du corps, des tâches ^ des négligences , des traits trop faibles ou trop outrés; il en résulte des lacunes à remplir, des superfluités à retrancher, de petites discordances à rectifier : soins absolument essentiels que tout artiste ne doit jamais perde de vue. Les ouvrages de l'art doivent en général , s'offrir comme les productions les plus parfaites de la nature , qui , dans des millions de chances, peuvent se rencontrer ent effet, mais qui, selon toutes les apparences, ms se rencontrent jamais facilement.

« On dira que tout ce qui se fait d'après des règles sera nécessairement froid , roide et pénétré. Cette observation est en effet juste quandon prend la chose dans le vrai sens . Tant que la règle est présente au souvenir du disciple , tam que sa mémoire la lui rappelle sans cesse, cl que timide et incertain dans l'application qpffl doit en faire , il craint toujours de commettre des fautes , alors l'exécution restera très-împarfaite , et même au-dessous de ce qu'elle serait s'il ne suivait que l'impulsion d'un heureux instinct. Aussi l'habileté de Texécutlôi] s'acquiert -elle plutôt par l'étude et la cottnaissance approfondie des règles, que par h

tact que donnent les idées confuses du sentiment. Cependant on y parviendra toujours; la règle qui s'offrait d'abord avec clarté à l'esprit, se transformera d'elle-même en idée , et se confondra avec le sentiment qui, au besoin, sç présentera avec plus de promptitude et de facilité. L'âme, par l'attention qu'elle doit donner à la règle, ne perdra plus rien de sa force, parce que cette attention ne sera plus nécessaire, l'exécution deviendra aussi facile, elle aura autant de vivacité et de souplesse que celle du simple élève de la nature ; mais il y aura plus de fermeté , plus d'effet et plus d'adresse à surmonter les obstacles.

« Lorsqu'après des peines opiniâtres , l'habileté s'obtient enfin ( ce qui ne manque presque jamais d'arriver), alors l'élève devient dans son art un maître consommé , qui sait vaincre toutes les difficultés possibles d'une manière aussi facile que sûre et précise ; avantage auî^el Thomme guidé seulement par son instinct Naturel ne pourra jamais prétendre -, il en est ^^luême dans tous les arts. »

M. Etienne, dans sa notice sur Mole (Collection des Mémoires dramatiques), raconte ^^^ atiecdote relative à cet acteur^ et qui a rap- P^^t aux diverses opinions que nous venons

de citer ; voici comment cet honorable acadc micien s'exprime :

K Jamais MoIé , dit-il , n'a peut-être montn un talent si prodigieux que dans le Jaloux pièce très-médiocre de Rochon de Chabannes il s'élevait jusqu'au sublime dans le passagi suivant :

Je suis épouyanté moi-même, et farienx

D'une action aussi hardie.

Mes cheveux hérisses , sur mon front pâlissant, Sont tout inondes d'eau qui couvre mon visage. Et ma langue épaissie en mon palais brûlant , Ne saurait exhaler les transports de ma rage.

ff Sa physionomie contractée , son œil égai peignaient tous les sentimens qui dévorent u jaloux furieux; sa langue épaisse s'emblfl pouvoir à peine articuler les mots , ils s'éduK; paient difficilement de sa bouche , et par m art merveilleux il n'en laissait pas perdre « au public qui l'écoutait. Dans ce fameux p0 sage il était toujours couvert d'une grêle d'» plaudissemens -, l'enthousiasme gagnait le pff terre et les loges, c'était une sorte de traia port électrique qui saisissait à la fois tous B spectateurs d'admiration. Dans ma premiâs jeunesse j'ai vu plusieurs fois Mole jouer rôle du jaloux, et je n'ai jamais éprouvé -

MANUEL THÉÂTRAL. 3oi

ihéàlre une impression plus profonde et plus vive,

« M. Nepomucène Lemercier, mon confrère à l'institut, m'a raconté à ce sujet une anecdote intéressante que je crois devoir consigner dans cette notice. La première fois qu'il assista à la pièce de Rochon de Chabannes , il éprouva, au passage dont je viens de parler, la même sensation que le public , et il fut transporté d'un tel enthousiasme, qu'après la représentation il ne put résister au plaisir d'aller féliciter l'acteur de ces effets prodigieux de sou talent .

«f Eh bien ! lui dit Mole , je ne suis pas con- ^6nt de moi aujourd'hui; aussi je n'ai pas pro- ^^it cette fois , sur le public y la même impres- ^*on que de coutume. Je me suis trop livré , i^ n'étais plus maître de moi ; j'étais entré si Vivement dans la situation , que j'étais le personnage même et que je n'étais plus l'acteur ^^i le joue; j'ai été vrai comme je le serais ^hez moi ; mais pour l'optique du théâtre , il faut être autrement : la pièce, ajouta Mole, se Rejoue dans quelques jours ; venez la voir encore et placez-vous dans les premières coulis- ^^s. M. Lemercier s'y trouva avec exactitude; ^^ moment oii arrive la fameuse scène , Mole ^^urne la tête de son -côté et lui dit à voix basse :

tf Je suis bien maître de moi , vous allez voir.» Et en efl'et , M. Lemercier m'a assuré que Facteur avait produit une sensation beaucoup plus forte que le premier jour , et qu'il n'avait jamais vu plus d'art et de calcul pour remuei les spectateurs.

« La vérité théâtrale était l'objet constant des études et des travaux de Mole , c'est à elle seule qu'il a dû tous ses succès ; il avait coutume de dire que pour réussir à la scène , L fallait garder sa tête et livrer son cœur. »

A la campagne y pour la voix, les gestes francs et naturels des paysans. — Dans l& Eglises , les vrais et les faux dévots ; les subaL ternes arrogans. — Au Palais de Justice^ le avocats , les juges , les plaideurs et le public — Dans les hôpitaux ; — Les cimetières ; — Le prisons, — Les halles, — Les cabarets et le guinguettes, — Au théâtre ^ le parterre et le loges. — Aux palais des princes, ceux'qu gardent et ceux qui regardent. — Dans lé maisons des grands et des riches , les valets Observez aussi les petits enfans qui crient, qu

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se plaignent , qui causent, qui se disputent (pour leur ton et leurs gestes très-expressifs.)

Enfin, le comédien doit observer en tous temps et en tous lieux tout cetçui se présente à lui ; mais il faut particulièrement qu'il étudie dans les lieux désignés ci-dessus. 11 y saisira bien des tons et des gestes frappans. En un mot, le comédien est, suivant une expression originale, mais frappante de Michot , le mouchard dugenre humain.

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