LA MESURE. L^ÉCHELLE
45 . L'idée de l'ordre, conjointe à l'idée de quotité, est ce qui détermine le rhythme ; l'idée de l'ordre, conjointe à l'idée de quantité, est ce qui détermine la proportion. Dans le premier cas, la discontinuité est réelle, et ce sont des éléments distincts que l'on coordonne ; dans le second cas, c'est la continuité qui est réelle, et la coordination des parties nécessaires ne fait qu'une unité, qu'un tout continu. Ces deux idées de la quotité et de la quantité sont tantôt nettement distinctes, tantôt intimement associées et se confondant l'une l'autre-, c'est ainsi, pour prendre un exemple vulgaire , qu'on mesure un tas de blé au lieu d'en compter les grains : on substitue ainsi une grandeur continue à une quantité discontinue ou à une quotité. C'est cette assimilation instinctive entre deux notions logiquement distinctes, qui est le fondement des idées de mesure dans la musique, la poésie, l'ornement.
La mesure, en général, suppose une base d'appréciation, une unité comparative, qui est l'unité de mesure. Le rapport avec cette unité de mesure est la quantité. Le rapport des nombres est le rhythme, le rapport des grandeurs est la mesure. En prosodie, par exemple, on remarque qu'une syllabe dont le son s'élève gagne en accent, une syllabe dont le son s'allonge gagne en quantité ; le discours étant essentiel-
lement linéaire, la quantité sera essentiellement linéaire, Tunité
de mesure est la syllabe brève, que Ton évalue pour un temps.
Les mots de plus d'une syllabe ont au moins une mesure de
deux temps , et les phrases de plusieurs polysyllabes font au
moins une grande mesure composée de plusieurs petites. Pour
concilier le chant avec les paroles, il fallut nécessairement établir
une mesure commune à tous deux, ce fut Tunité de temps, et
les temps furent marqués par les syllabes; mais on ne tenait
pas compte ainsi de la valeur relative des syllabes, qui sont
longues ou brèves , plus ou moins longues ou plus ou moins
brèves. Pour parer à cet inconvénient, on imagina des mesures
fixes, auxquelles on rapportait tous les mots du discours. L'unité
de mesure étant la syllabe brève , la mesure à deux temps fut
remplie par deux syllabes brèves ; la mesure à trois temps fut
remplie par trois brèves , ou par une longue et une brève ; là
mesure à quatre temps fut remplie par quatre brèves, ou par
deux longues, ou par une longue et deux brèves; et dès lors
les mesures furent appelées pieds ou mètres, parce qu'on y eut
égard au nombre et à la durée de chacune des syllabes qui
remplissaient les temps.
C'est artifice de la mesure a son équivalent dans les rangées ornementales ; seulement ici la quantité n'est plus exclusivement linéaire, elle embrasse les deux dimensions de l'étendue superficielle et même les trois dimensions de l'espace. Nous avons reconnu (section troisième, page 88' trois dominantes essentielles pour les à-plats, savoir : la prolongation linéaire, la déclination angulaire , et l'extension circulaire , et une unité de mesure, le cercle. Un motif dont l'à-plat se prolonge en déclinant gagne en accent, un motif dont l'à-plat s'étend gagne en quantité ; mais ici il faut distinguer la quantité prosodique et la quantité de grandeur : un motif qui s'allonge gagne nécessairement en grandeur ou en quantité d'à-plat ; mais comme d'autre part il gagne en accent , il peut être à la fois prolongé et bref. Pour fixer ces rapports si compliqués, il faut imaginer
5o THÉORIE DE L'ORNEMENT.
frois mesures fixes ; et en général un motif quelconque est rond quand sa dominante est circulaire , long quand sa dominante est linéaire, oblong quand sa dominante est ovalaire. Le motif long étant le plus naturellement vertical sera bref, le motif rond étant indifférent équivaudra à deux brèves, le motif oblong étant le plus naturellement horizontal équivaudra à deux motifs ronds. Si le motif oblong était vertical, c'est-à-dire qu'il eût un grand diamètre vertical, il équivaudrait à une ou deux brèves ; si le motif long était horizontal , il équivaudrait au moins à deux motifs ronds. C'est ce qui devient sensible dans les rangées de perles et dans les rangées d'oves de l'ornementation grecque. Dans la quantité prosodique, il faut donc tenir compte de la nature même des motifs, qui en général ont pour forme-enveloppe, un cercle, une ove ou une ovale, et de \di position ou de l'orientation du motif, rapportée aux coordonnées fondamentales, la verticale et l'horizontale. Puis, il faut tenir compte aussi de la grandeur réelle ou de l'échelle, qui modifie l'accentuation des formes.
46. Cette notion de l'échelle , qui se rapporte à la mesure esthétique de la grandeur , est l'idée d'une étendue variable comprise entre des limites en dessus et en dessous , variables aussi en raison composée avec la nature spécifique des objets et avec la destination architectonique que l'homme assigne à ces objets. Il faut distinguer trois échelles fondamentales : l'échelle mobilière, l'échelle monumentale et l'échelle ornementale.
L'échelle mobilière est l'échelle normale qui s'étend en dessus et en dessous de la taille de l'homme.
L'échelle monumentale dépasse de beaucoup la taille de l'homme : elle s'adapte à toutes les exigences de la locomotion, de la circulation et de la présence des foules.
L'échelle ornementale est plus petite que la taille de l'homme, qui peut se rapprocher de l'objet soit, en s'y portant, soit, au contraire, en approchant l'objet de sa vue ou de son toucher.
MATÉRIAUX ANALYTIQUES. 5i
A l'encontre des mesures proprement dites, ces échelles sont vagues et indécises , et c'est affaire de détermination esthétique d'en fixer Tusage et l'adaptation à nos œuvres. Subordonner les œuvres au mètre ou à la toise, ou bien encore à la dimension des matériaux premiers , c'est affaire de métier ; et il ne faut point prendre le change , ces nécessités logiques ne sont nullement la mesure de cette ambition souveraine qui fait dépasser à l'homme sa fin actuelle et les plus strictes exigences de la nécessité. C'est à quoi ne prennent pas garde les prétendus rationalistes de l'école néo-gothique qui, tout infatués d'une petite logique sèche et impertinente, ont des explications préconçues pour toutes choses , des justifications anticipées pour toutes leurs entreprises lourdes et grossières.
47. Ces idées de mesure et d'échelle tendent à régulariser l'expansion ou le développement des formes et des ornements ; cela est nécessaire en soi et pour le détail . De plus , pour qu'il y ait concordance dans l'accord général , il faut bien qu'une mesure , une eurhythmie , une métrique générale assortissent chacune des séries composantes, les subordonnent les unes aux autres et toutes ensemble à l'harmonie générale. Cette métrique trop rigoureusement géométrique , et d'autant plus absolue qu'ellest plus appauvrie, engendre la sécheresse et la monotonie qui caractérisent l'art académique de la fin du siècle dernier. De notre temps, enfin, l'idée, déjà fort réduite et usée par les assauts de la barbarie, a disparu pour faire place à cette rigidité qu'on acquiert au contact besogneux des outils de métier, tels que le mètre, la règle et le compas. A ce point, on subordonne machinalement les parties successives d'un dessin, d'un projet ou d'une composition, aux lignes de tracé qu'une géométrie brutale et grossière gouverne seule. Les modernes ont perdu le sens de cette musique qui, dans les idées des anciens , était la mesure et la régularité de toute activité intellectuelle ou esthétique. Cette science divine, et si profondément humaine, était regardée par les législateurs et les philosophes comme une partie
essentielle de l'éducation. L'imagination chaude et active était, il est vrai, Tâme des Grecs, et c'est par cette musique qu'ils la contenaient et la réglaient en faisant prendre corps , forme et ordre aux conceptions de leur merveilleux génie. C'était là l'éducation au sens des anciens qui n'étaient point des sots.
Toutes ces idées, et beaucoup d'autres encore qui s'y adjoignent, sont, à cause de leur généralité même, fort difficiles à énoncer et à définir. Elles s'entrevoient dans la totalité du pouvoir humain, et le langage, en ses œuvres diverses, les emploie et les énonce dans les circonstances et les à-propos les plus nombreux. Il ne faut point espérer que leur énonciation formelle et définie, et leur codification, soient jamais possibles-, et, en vérité, cette impossibilité n'est point de grande conséquence : il suffit que ces idées soient présentes et en circulation continuelle. C'est affaire aux hommes de se les transmettre d'une manière toujours active, et peut-être que la secrète ambition de pouvoir les définir et les fixer ne tiendrait pas tant à l'appétit qu'on en peut avoir, qu'à une indiff^érence secrète et non avouée pour toute activité noble et supérieure de l'esprit. Nous voulons dire , en un mot , que la foi en toutes ces choses ayant été ralentie, et sentant vaguement comme une secrète désespépérance , on tiendrait à retenir ces idées au moment où elles s'éteignent et disparaissent.
SECTION DEUXIÈME