LA LIGNE DROITE ET LA RECTITUDE
49. La qualité absolue de la ligne droite est la rectitude. La ligne droite est Timage abstraite de la continuité linéaire absolue, essentiellement uniforme, et, par conséquent, variable seulement quant à la grandeur. La droite est encore Tunité de direction : elle indique Tordre et la situation.
Entre l'idée pure de la droite qui, étant conçue idéalement, est rimage de la rectitude absolue et n'a pas de largeur, et les figurations actuelles qui, étant réelles, ont une largeur sensible et plus ou moins grande, il faut noter la droite ou arête qui limite les espaces et les formes.
Dans la ligne idéale, la rectitude est absolue ; c'est un être de raison.
Dans la ligne arête, la rectitude est relative, l'impression étant variable, comme appartenant au monde des phénomènes.
Dans la ligne rayure, la figuration est relative, l'impression étant absolue à cause du caractère de matérialité qui donne à cette ligne une largeur apparente et sensible et qui s'impose nécessairement.
Il faut y penser expressément pour que l'idée pure de la rectitude devienne une préoccupation de l'esprit; instinctivement, on saisit et on apprécie d'emblée l'image qui en serait
le prétexte dans sa réalité et la totalité de ses caractères. On a donc, d'une part, Tidée métaphysique de la droite, et, d'autre part, ridée ou la notion esthétique de la rectitude. La première est absolue, la seconde est variable : c'est alors une notion active que Ton retrouve dans les circonstances les plus diverses, et qui est une particularité essentielle de Tœuvre d'art.
5o. La considération métaphysique de la droite, qui prétend douer l'idée abstraite de qualités transcendantes et souveraines qui lui seraient intimement attachées, lui attribue par suite une vertu opérative de laquelle découleraient nécessairement toutes les qualités apparentes et actuelles de l'œuvre d'art où la notion de rectitude se retrouve. Au nom de cette prétention singulière, et qui est une des formes de l'esprit humain, on est conduit à renonciation d'aphorismes orgueilleux du genre de ceux-ci : « La ligne droite est un symbole de l'unité ; » — « la ligne droite semble être le résultat impalpable des facultés ou propriétés immatérielles des corps en général. » — « Plus la ligne droite domine, plus l'œuvre est susceptible d'être régie par des principes fixes, des mesures justes, des proportions rigoureuses, etc. » Toutes ces maximes sont parfaitement intelligibles, nous l'accordons volontiers ; mais tout cela aussi est une raréfaction continue et incessante des notions certaines qu'un sentiment juste a fait découvrir. Ces maximes révèlent chez leurs auteurs une tournure d'esprit que l'on qualifie de métaphysique, et qui fait échapper les esprits aux salutaires et justes contraintes qu'imposent un sens droit et cet équilibre général des pouvoirs intellectuels dûment et sainement développés dans leur intégrité. Il est inévitable que l'on penche d'un côté ou de l'autre-, mais il importe grandement que la propension soit dûment qualifiée, et c'est le rôle de la philosophie, du sens philosophique, si l'on veut, de démêler la part d'influence spiritualiste qui s'entremêle aux vérités et les revêt d'apparences si fallacieuses et si décevantes. Quant à force d'artifice, aidé de
quelque talent d'écrivain, on est parvenu à formuler en une phrase harmonieuse toutes ces transcendances de Tesprit, on croit avoir saisi la vérité, et, rempli d'un feu sacré, Tauteur se hausse sur le trépied et prononce des oracles. C'est là une pure illusion, et il en faut rabattre. Il est vrai seulement que Tauteur a été artiste à sa manière, qu'il a traduit heureusement et adroitement le rêve qu'il poursuivait, qu'il s'est débarrassé au mieux de son amour-propre d'une entreprise qui lui tourmentait l'esprit et troublait cette tranquillité sereine qui est l'idéal pratique du métaphysicien. Un tel enfantement, après une cogitation aussi laborieuse, assure-t-il au moins quelque qualité au résultat ? Hélas ! non ; car autre chose est l'intérêt de l'auteur; autre chose, et qui impose de grands sacrifices, est l'intérêt de la vérité. L'œuvre d'art, en philosophie comme en poésie ou en architectonique, ne vaut pas seulement par la coordination heureuse et équilibrée : la qualité des matériaux est aussi à considérer; et celui-là seulement est véritablement artiste, poëte ou philosophe, qui ne met en œuvre que des matériaux de choix.
Ces formules commodes qui, à la lecture, semblent des idées profondes, sont, à la vérité, tout à fait ignorées des véritables artistes, de ceux-là du moins qui, doués de la vocation spéciale, n'attendent pas, pour suivre l'impulsion de leur génie, que des esthéticiens un peu creux aient formulés de vaines maximes qui n'ont guère d'autre intérêt, à ce qu'il nous semble, que parce qu'elles sont les symptômes d'ambitions malheureuses qui prétendent subordonner le sens de l'art au sens littéraire. Nous ignorons si la littérature y gagne quelque chose, mais, pour certain, l'art ne peut qu'y perdre ; et c'est bien assez pour les artistes de toutes les influences délétères et dégradantes qui suivent la civilisation moderne, sans y ajouter encore cet élément de corruption intellectuelle qu'on appelle la critique d'art. Ce parlage de rhéteur accompagne dignement un certain art d'étalagiste qui sera la marque des sociétés, décidé-
ment entrées dans les voies de la civilisation constitutionnelle et économique.
Le point de vue esthétique est tout autre, et d'un intérêt bien autrement grand et relevé. Il est vrai que l'esthétique touche de près à l'abstraction proprement dite, et de là à la métaphysique ; mais si Ton prend soin de ne négliger aucun des termes de l'enchaînement continu qui relie l'esthétique a l'architectonique, et celle-ci aux matériaux premiers déterminés par le génie artiste de l'homme, et que l'ethnologie, l'histoire et la théorie nous révèlent dans l'humanité tout entière, si, en un mot, on ne sépare jamais l'idée esthétique de l'œuvre d'art qui la suggère ou la recèle, on ne sera plus exposé à être dupe de cette prétendue littérature philosophique qui établit a priori une théorie du beau, fondée tout entière sur l'abstraction métaphysique. L'extension spéculative par des définitions de plus en plus abstraites et métaphysiques conduit au vide absolu ; et il n'est pas vrai qu'on en puisse revenir plus fort et plus apte à la perception vive et animée des réalités pittoresques et esthétiques.